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Quels sont les facteurs de la forte infécondité ?

Récemment, l’ISF est devenu inférieur à 1 enfant par femme en Corée du Sud, à Hong Kong et à Taïwan, la Corée du Sud (0,84 enfant en 2020) et Hong Kong (0,87) affichant les niveaux les plus bas du monde.

La survenue d‘une très faible fécondité dans cette partie du monde a souvent été attribuée au retard du mariage, qui y a été très rapide et important, et à l’augmentation de la proportion de femmes qui ne se marient jamais. Contrairement à d’autres pays développés où le recul du mariage s’est effectué en parallèle à une hausse de la cohabitation et des naissances hors mariage, mariage et naissances restent étroitement liés en Asie de l’Est. Les naissances hors mariage sont toujours rares, ne représentant que 2 % à 4 % de l’ensemble des naissances en Corée du Sud, au Japon, à Taïwan et à Singapour. En comparaison, plus de 60 % des naissances ont lieu hors mariage en France aujourd’hui. La hausse du célibat en Asie de l’Est s’est donc traduite de façon mécanique par une augmentation des proportions de femmes et d’hommes restant définitivement sans enfant, le retard du mariage contribuant également à la hausse de l‘infécondité. Examinons plus en détail son évolution chez les femmes nées dans les années 1950 à 1970, retracée grâce aux recensements et à l’état civil.

Les pays d’Asie de l’Est sont devenus des « points chauds » de l‘infécondité mondiale, quatre femmes sur dix n’y ayant toujours pas eu d’enfant à 35 ans. À noter que la Chine suit une trajectoire similaire de report du mariage et de la parentalité, d’augmentation du célibat et de l’absence définitive d’enfant, avec un retard d’environ deux décennies par rapport aux pays d’Asie de l’Est étudiés ici.

Quels facteurs expliquent la forte augmentation de l’infécondité en Asie de l’Est et à Singapour ? En premier lieu, la diffusion des études supérieures chez les femmes a entraîné un mariage et une parentalité plus tardifs. Le nombre de femmes très instruites a beaucoup augmenté, catégorie qui, historiquement, comprend le plus de célibataires et de femmes sans enfant. Au Japon, en Corée du Sud et à Taïwan, 60 % à 80 % des femmes vingtenaire sont diplômées de l’université aujourd’hui. En deuxième lieu, l’incertitude économique a augmenté dans toute la région et a touché en particulier les jeunes hommes. Cela passe par des logements inabordables et une hausse des emplois temporaires mal payés. Ces conditions ont eu un impact négatif sur le mariage et la formation de la famille. En troisième lieu, alors que les femmes accédaient à l’enseignement supérieur et avaient de meilleures perspectives de carrière, et que les gouvernements d’Asie mettaient en place d‘importantes politiques familiales, les sociétés d’Asie de l’Est sont restées coincées dans une « révolution de genre inachevée ». Les normes sociales continuent de faire pression sur les femmes, en particulier les mères, dont on attend qu’elles assurent les travaux ménagers, l’éducation des enfants et les soins aux parents et beaux-parents âgés. La répartition des tâches ménagères et de garde des enfants reste très inégale entre les sexes, les hommes y consacrant toujours très peu de temp. Avec des horaires de travail rigides, de longues heures au travail et une discrimination généralisée des mères sur le marché de l’emploi, les femmes sont souvent confrontées à des choix difficiles entre leur vie de famille et leur carrière. En dernier lieu, face aux nouvelles pressions et à l’évolution des modes de vie, les jeunes générations de femmes et d’hommes affichent des attitudes de plus en plus différenciées vis-à-vis du mariage et de la parentalité. Une proportion croissante de jeunes adultes pense que le mariage n’est pas une condition préalable au bonheur et à la satisfaction dans la vie. De nombreuses femmes finiront par dériver vers le célibat à vie. Alors que les naissances continuent d’être étroitement liée au mariage dans la région, une augmentation du célibat définitif se traduit directement par une augmentation de l’infécondité définitive.

Mariage et parentalité : des liens étroits et complexes

Alors que l’augmentation de l’infécondité en Asie de l’Est est souvent considérée comme une conséquence directe du report du mariage et du non-mariage, la relation entre mariage et parentalité est complexe. Infécondité ne signifie pas nécessairement non-mariage. Une augmentation de l’infécondité parmi les couples mariés est un facteur important et souvent négligé de l’augmentation globale de l’infécondité. De plus, la relation entre mariage et parentalité est dans les deux sens. Les femmes et les hommes peuvent éviter le mariage parce qu’ils n’envisagent pas encore d’avoir des enfants. Plus généralement, de nombreuses personnes dans la vingtaine et la trentaine peuvent éviter le « paquet mariage » dans son ensemble, avec ses attentes, ses pressions et les obligations propres à chaque partenaire concernant les enfants, la famille et les parents, qui représentent un fardeau particulièrement lourd pour les femmes. Le contexte des relations et les attentes vis-à-vis des partenaires potentiels ont changé. Au fil du temps, rester célibataire est devenu moins stigmatisé à mesure que les effectifs de femmes et d’hommes célibataires augmentaient rapidement.

L’infécondité demain : une convergence vers un niveau élevé ?

L’infécondité définitive chez les femmes à Hong Kong a culminé puis a commencé à baisser, tandis qu’elle s’est stabilisée au Japon, montrant même les signes d’un léger déclin. Les niveaux d’infécondité à Singapour, en Corée du Sud et à Taïwan vont-ils bientôt également culminer ?

Les discussions sur les tendances du mariage dans la région mettent souvent en avant les variations dans le choix du partenaire et la décision de se marier selon le niveau d’instruction. Au Japon, le gradient de primo-nuptialité, initialement négatif – plus les femmes avaient de l’instruction, moins elles se mariaient – s’est inversé, en partie grâce à l’augmentation du taux de nuptialité chez les femmes très instruites. De même, à Singapour, la proportion de célibataires parmi les femmes âgées de 40 à 49 ans titulaires d’un diplôme universitaire a culminé au tournant du XXe siècle. Si un changement similaire se produit dans la formation de la famille, l’infécondité pourrait éventuellement commencer à diminuer, car la plupart des jeunes adultes ont aujourd’hui un diplôme universitaire.

Un tel renversement dépend cependant aussi des tendances de l’infécondité dans le mariage et de la capacité des femmes qui ont reporté la formation de leur famille au milieu ou à la fin de la trentaine, voire même au début de la quarantaine, à réaliser leurs projets de fécondité plus tard dans la vie. Se marier n’implique plus d’être parent, et moins de couples se précipitent pour avoir leur premier enfant juste après le mariage. L’accès aux traitements de la stérilité pourrait alors devenir un facteur important de la réalisation du désir d’enfant. Dans une perspective plus large, les tendances futures en matière d’infécondité dépendront aussi de la façon dont les sociétés d’Asie de l’Est réussiront à prendre le train de la « révolution de genre » et à considérer de nouveaux modèles familiaux. Les facteurs clés sont notamment une plus grande égalité entre les sexes, une attention plus importante aux enfants et à la famille, de meilleures conditions économiques pour les jeunes adultes et une réforme du marché du travail afin que les femmes n’aient plus à choisir entre leur carrière et leur famille.

INED


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