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Benjamin Stora : « Il faut reconnaître les exactions de la guerre d’Algérie pour apaiser les mémoires »

Maintes fois reporté en raison de l’épidémie de Covid-19 et des ennuis de santé du président algérien Abdelmadjid Tebboune, le rapport confié en juillet 2020 à l’historien Benjamin Stora sur « les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie » est remis officiellement à Emmanuel Macron mercredi 20 janvier. Entretien.

Pour Emmanuel Macron, la colonisation et la guerre d’Algérie sont des « secrets de famille » qui rongent la société française. Il y a un an, il déclarait : « Je suis très lucide sur les défis mémoriels qui sont devant moi […]. La guerre d’Algérie est sans doute le plus dramatique d’entre eux. » Comment envisagez-vous cette difficile tâche de réconciliation mémorielle ?

Il ne s’agit évidemment pas de construire une histoire figée, définitive, qui empêcherait toute critique du passé colonial de la France et de la guerre d’indépendance. Il ne s’agit pas non plus de nier qu’il y a des divergences profondes dans les imaginaires français et algérien et que les récits tragiques, mais différents, d’une histoire coloniale pourtant commune, existent des deux côtés. Il faut, modestement, ouvrir des passerelles, des ponts, sur des sujets encore terriblement sensibles, pour avancer ensemble….
L’Obs

Je propose que sur des dates symboliques, comme le 19 mars pour les appelés, le 5 juillet – l’indépendance pour les Algériens, mais aussi la date où des Européens ont été enlevés à Oran –, le 17 octobre pour les immigrés (massacre d’Algériens jetés dans la Seine à Paris en 1961, NDLR), chacun puisse venir à la commémoration des autres. Il est impossible de trouver une seule date, unanime car le drame est que chaque groupe se considère comme l’unique dépositaire de la blessure de l’histoire. Les pieds-noirs se plaignent de ne jamais avoir été reconnus, les Algériens d’avoir été victimes de la colonisation pendant 130 ans, les appelés d’avoir été incompris, les immigrés ignorés…

Il faut dresser de nouvelles statues plutôt que détruire ?

C’est ce que je préconise. Trouver de nouvelles entrées au Panthéon, de nouvelles reconnaissances de gens assassinés dans un camp comme dans l’autre. Des associations de rapatriés m’ont demandé d’honorer la mémoire de médecins, sportifs, ingénieurs, artistes nés en Algérie.

Par exemple ?

Cheikh Raymond, Gisèle Halimi, ultra-connue pour la défense des femmes mais pas du tout pour sa lutte anticoloniale. De même, ce n’est qu’à sa mort que les gens ont découvert que Simone Veil s’était occupée des femmes algériennes détenues, avant l’indépendance de l’Algérie – où elle a d’ailleurs reçu un hommage. Il y a tant de personnages qui ont joué un rôle… Il faut avancer, vivre avec ces tragédies.

Quelles préconisations sont les plus importantes ?

Il y a la question des archives, il faut profiter de la révolution numérique pour mettre en commun ce patrimoine extraordinaire pour la connaissance ancienne de l’Algérie.

Vous ne craignez pas de mauvaises surprises en ouvrant les archives ?

Bien sûr qu’il y en aura. La France a procédé à des bombardements au napalm que les militaires appelaient les « bidons spéciaux », à des poses de mines aux frontières. Celui qui a soulevé le voile sur cette affaire, c’est Nicolas Sarkozy, il a livré aux Algériens le plan des mines déposées. Il y a aussi les conséquences des essais nucléaires, dont plusieurs à l’air libre, et enfin, les disparus français et algériens, les cimetières, voilà des vraies questions.

Faut-il un discours de repentance ?

Il y a déjà eu plusieurs discours importants, dans une méconnaissance stupéfiante. Pour ce qui concerne les excuses, il suffirait de lire les discours des chefs d’Etat, Sarkozy, Chirac, Hollande… Maintenant, il faut passer au pratique….

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