Fdesouche

Quel est le prix d’une vie ? Ou plutôt, quelle est la valeur de la mort ? Le capitalisme américain a la capacité de tout monétiser. L’espérance de vie est devenue aux États-Unis une marchandise sur laquelle les banques spéculent au travers de produits financiers sophistiqués.

Cette industrie, qui a pris un essor remarquable dans les années 1990 et 2000, a pour nom « life settlement ». Une pratique qui consiste à racheter une police d’assurance-vie à son souscripteur en pariant sur le décès de celui-ci.

Le life settlement, Antoine Bello l’a d’abord découvert en tant qu’investisseur. Cet écrivain français, qui vit à New York, s’était fait démarcher il y a quelques années pour souscrire à cette classe d’actifs, comme on achète des actions ou des obligations.

« J’ai tout de suite compris que derrière chaque police souscrite, puis revendue, il y avait une histoire. Je n’avais pas envie d’investir, mais d’écrire un livre là-dessus », explique-t-il.
C’est comme cela qu’est né “Roman américain” (Gallimard, 288 pages, 18,50 euros), paru le 7 mai. Une fiction qui puise son inspiration dans la créativité sans bornes du capitalisme américain. Quelque « 99 % de ce que je raconte du life settlement dans le livre est vrai », assure M. Bello.

Ce marché est né dans les années 1980, quand de nombreux malades du sida ont vendu leurs polices pour financer leur fin de vie. Il s’agissait d’un échange « gagnant-gagnant » : le vendeur obtenait immédiatement 50 % à 70 % de la valeur faciale de la police ; l’acheteur, lui, empochait le solde à une échéance plus ou moins rapprochée au décès du souscripteur.

Ce bel agencement a explosé au moment de la découverte de la trithérapie, qui a soudainement rallongé l’espérance de vie des malades, provoquant la faillite de plusieurs fonds de life settlement.

Ce tournant n’a pas pour autant signifié la disparition du marché, mais simplement son évolution. Aujourd’hui, la plupart des vendeurs sont des seniors, qui cherchent dans la dernière partie de leur vie des sources de financement pour leurs dépenses de santé, pour aider leurs enfants ou payer les études de leurs petits-enfants. L’équivalent de 5 à 6 milliards de dollars (de 3,6 à 4,4 milliards d’euros) changerait de mains chaque année.

Aubaine pour les assureurs

La libre cessibilité des polices ne fait pas les affaires des assureurs. Car, en moyenne, seulement un dixième des contrats finissent par donner lieu au paiement de l’indemnité. Pour les autres, les causes de lapsing, c’est-à-dire d’expiration, sont variées. La plupart du temps, les assurés doivent abandonner leur contrat, faute de moyens. D’autres oublient de payer les cotisations.

On imagine l’aubaine pour les assureurs, dont les clients payent pendant des années, mais ne toucheront jamais d’indemnités. « Ce taux de lapsing qui a fait la fortune des assureurs pourrait bien devenir leur talon d’Achille. Les fonds de life settlement qui achètent les polices, eux, les conserveront jusqu’à leur maturité », écrit M. Bello.

Cette pratique est tout à fait légale depuis une décision de la Cour suprême de 1911. Seule contrainte : le vendeur ne peut céder son assurance-vie à un tiers qu’au-delà d’un délai de deux ans après la souscription.

Cela n’a pas dissuadé les plus grandes banques de se positionner sur ce marché prometteur. Puisque, pour reprendre l’aphorisme de Benjamin Franklin (1706-1790), « rien dans ce monde n’est certain, excepté la mort et les impôts ». Quantité de fonds se sont créés dans les années 2000, s’appelant QxX Mortality Index chez Goldman Sachs ou bien Longevity Index chez Credit Suisse.

Au fil du temps, le système s’est industrialisé. On a recruté des médecins pour scruter les dossiers médicaux et ainsi sélectionner les contrats offrant le retour sur investissement le plus rapide. On est allé chercher les vendeurs potentiels là où ils sont: dans les Country Club de Floride ou même dans les maisons de retraite cossues.

Des « réunions Tupperware » du life settlement dans lesquelles infirmières et intermédiaires sont commissionnés. Tout le monde y trouvant son compte, sauf les assureurs, qui ont fini par se rebeller.

Les excès – les fraudes manifestes, les contrats souscrits dans le but d’une revente – ont fait l’objet de procès, souvent gagnés par les assureurs. Si le débat juridique a lieu, le débat moral n’existe presque pas. « Aux États-Unis, dès que l’argent est en jeu, il n’y a pas beaucoup de tabous », dit M. Bello. Mais la vie est-elle un actif comme les autres ?

Le Monde

Fdesouche sur les réseaux sociaux