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Selon Joseph E. Stiglitz, prix Nobel d’économie 2001 : les banques « zombies parient sur leur résurrection ». Tandis qu’elles répètent la débâcle des caisses d’épargne et de prêts américaines (« savings and loan ») des années 1980, les banques utilisent de mauvais modèles de comptabilité. Pis encore, elles peuvent emprunter à bon marché à la Réserve fédérale, même sans réelles garanties, tout en prenant sur les marchés des positions risquées.

Avec l’arrivée du printemps aux Etats-Unis, les optimistes voient des bourgeons, des signes avant-coureurs de guérison de la crise. Le monde est très différent de celui du printemps 2008, lorsque l’administration Bush affirmait voir « la lumière au bout du tunnel». Les métaphores et l’administration ont changé, mais pas l’optimisme, semble-t-il.
La bonne nouvelle est qu’il se peut que la chute libre se termine. Sa vitesse est en tout cas moindre. Et le fond pourrait être touché, peut-être avant la fin de l’année. Cela ne veut pas dire cependant que l’économie mondiale sera rétablie d’ici peu. Toucher le fond n’est pas une raison pour abandonner les mesures énergiques prises pour relancer l’économie.
Cette récession est complexe : c’est une crise économique combinée à une crise financière. Avant son début, les consommateurs criblés de dettes aux Etats-Unis étaient le moteur de la croissance économique mondiale. Ce modèle est aujourd’hui en panne et il n’est pas près d’être remplacé.

La pénurie des crédits a fait empirer la situation. Confrontées à un taux d’emprunt trop élevé et à une consommation en berne, les entreprises ont réagi en réduisant leurs stocks. Les commandes ont chuté à pic – bien plus rapidement que la baisse du PIB – et les pays qui dépendaient des biens d’investissement et des biens de consommation durable (dépenses qui pouvaient être repoussées) ont été particulièrement touchés.
Probablement, les secteurs qui ont touché le fond en 2008 et au début de cette année vont se rétablir. Mais si l’on considère les données économiques fondamentales, en Amérique, le marché immobilier continue sa dégringolade, le chômage augmente et des centaines de milliers de personnes sont arrivées au bout de leurs droits aux allocations chômage.
Pour les banques, les résultats des « stress tests » sur leur capitalisation ne sont pas satisfaisants dans tous les cas. Et, au lieu de saisir l’opportunité d’une véritable recapitalisation, peut-être avec le soutien du gouvernement, les banques préfèrent adopter une attitude dans le style japonais : « On va s’en sortir. »
Les banques « zombies » – ces morts-vivants – « parient sur leur résurrection », en reprenant les mots immortels d’un économiste, Edward Kane. Tandis qu’elles répètent la débâcle des caisses d’épargne et de prêts américaines (« savings and loan ») des années 1980, les banques utilisent de mauvais modèles de comptabilité. (Elles étaient par exemple autorisées à conserver des actifs non performants dans leur bilan sans les déprécier, en pariant sur le fait qu’ils seraient rentables avant d’arriver à échéance.) Pis encore, elles peuvent emprunter à bon marché à la Réserve fédérale, même sans réelles garanties, tout en prenant sur les marchés des positions risquées.
Certaines banques ont annoncé des bénéfices au premier trimestre 2009, la plupart grâce à des tours de passe-passe comptables et à des gains sur les marchés financiers (c’est-à-dire en spéculant). Mais ce n’est pas ce qui va permettre au monde de se rétablir rapidement. Et si le pari est perdu, le contribuable américain devra régler une note encore plus salée.
Le gouvernement américain aussi parie qu’il va s’en tirer : les mesures de la Fed et les garanties du gouvernement signifient que les banques ont accès à un financement à bas prix, alors que les taux des crédits qu’elles accordent restent élevés. Sauf une nouvelle mauvaise surprise, il est même possible que les banques puissent s’en tirer sans traverser d’autre crise. D’ici à quelques années, les banques seront recapitalisées et l’économie reviendra à la normale. Cela est le scénario idéal.
Mais l’expérience conduit à penser que cette approche est dangereuse. Même si les banques se portaient bien, la dépréciation et la perte de richesse qui découlent de la crise signifient que selon toute probabilité l’économie sera faible. Et une économie sans force est plutôt synonyme de pertes bancaires que de bénéfices.
Les Etats-Unis ne sont pas les seuls concernés par le problème. D’autres pays (comme l’Espagne) souffrent de leur propre crise immobilière. Les difficultés de l’Europe de l’Est menacent aussi les banques d’Europe de l’Ouest, déjà fragilisées. Dans une économie globalisée, les difficultés se transmettent rapidement d’une région à l’autre.
Lors des crises précédentes, comme en Asie de l’Est il y a dix ans, la reprise n’a pas tardé car les pays touchés pouvaient utiliser leurs exportations pour renouveler leur prospérité. Mais nous traversons une récession généralisée. L’Amérique et l’Europe ne peuvent user de leurs exportations pour sortir du marasme.
Le système financier doit être certes réformé, mais cela sera même insuffisant pour assurer la reprise économique. Les mesures adoptées aux Etats-Unis pour redresser le système financier coûtent chères et sont injustes car elles récompensent ceux qui ont créé ce désordre économique. Il existe pourtant une autre solution, conforme aux règles de l’économie de marché : l’échange de dettes contre participations.
Le recours à des « debt for equity swaps » permettrait de restaurer la confiance du système bancaire et pourrait relancer les emprunts sans accabler le contribuable. Rien de très compliqué ni de nouveau. Mais il est évident que les détenteurs d’obligations à rendement fixe n’aiment pas ce système ; ils préfèrent recevoir des cadeaux du gouvernement. Mais l’argent public peut avoir d’autres utilisations, comme celle de financer de nouvelles mesures de relance.
Toute récession a une fin. Il s’agit désormais de connaître la durée et la nature de celle-ci. Au lieu de regarder les bourgeons du printemps, nous devrions nous préparer à un autre hiver rigoureux : il est grand temps d’élaborer un plan B pour restructurer les banques et utiliser encore quelques doses de médecine keynésienne.
Joseph E. Stiglitz est prix Nobel d’économie 2001 et professeur à l’université de Columbia.

(Source: Les Echos)


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