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A la vérité, on s’est accoutumé à ce que deux France – il y en a d’autres – s’affrontent dans les urnes au second tour de l’élection présidentielle. Pour schématiser, car il y a bien sûr des nuances : la France de ceux qui sont ouverts sur le monde, confiants dans l’avenir, et qui ne se sentent pas lésés par le cours des choses (35% des cadres, notamment, ont voté Macron selon Ipsos), contre les pessimistes, les fâchés, les déçus qui se projettent dans un déclassement culturel, social et géographique (36 % des ouvriers et des employés ont opté pour Le Pen). Or la seule façon de lutter durablement contre cette fracture qui, à chaque élection, menace un peu plus d’engloutir notre fonctionnement démocratique traditionnel, n’est pas la “rediabolisation express” du vote lepéniste à laquelle l’on assiste depuis quelques jours, mais la prise en compte par le pouvoir politique d’une partie du diagnostic et des revendications de cet électorat. Sans l’idéaliser. Mais sans le disqualifier, non plus.

A chaque élection, on pourrait croire que le message est passé. C’est juré, la main sur le coeur, et l’oeil grave : “Plus rien ne sera jamais comme avant” (le président l’a redit dans son discours, dimanche). Mais dans les faits, l’attitude du pouvoir macroniste à cet égard n’a pas différé de ceux qui l’ont précédé : considérer que, finalement, l’électorat qui vote pour les candidats les plus radicaux n’est pas assez intelligent pour savoir ce qui est faisable, ni même ce qui est bien pour lui. Rarement avouée, cette façon de voir les choses est en réalité partagée par une partie des élites françaises. Nombre d’économistes, par exemple, en sont venus à considérer que si les électeurs populaires rejettent leurs préconisations ou leurs avis, c’est “parce qu’ils sont “nuls en maths”, ou “intoxiqués par des fake news””, résument – pour déplorer cette facilité de pensée – Augustin Landier et David Thesmar, deux brillants libéraux, auteurs d’un récent livre décoiffant* sur le fossé entre l’avis du peuple et l’analyse économique. Sur la demande d’un protectionnisme européen, l’exigence d’une réindustrialisation, ou le contrôle de l’immigration, tout n’est pas jugé par tout le monde à l’aune de l’efficience mondiale, constatent-ils à raison.

La disqualification va même, parfois, jusqu’à balayer d’un revers de main le diagnostic que nombre de citoyens font de leur propre situation et de leur propre avenir. “La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer”, entend-on. Variante : “Le déclassement, c’est dans la tête”… Traiter les moins bien lotis d’enfants gâtés, voilà une acrobatie devenue monnaie courante chez nombre de radicalisés du camp du bien. La version plus douce étant de croire qu’en faisant “plus de pédagogie”, ces égarés changeront d’avis et de vote. Curieux déni, ou méconnaissance de ce qu’est la politique même…

L’Express


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