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(…) Pour comprendre la crise qui se joue, il faut remonter au tout début janvier, avant le lancement de la chaîne, le 15 . (…) Gérard Miller, qui a une maison de production et réalise régulièrement des documentaires pour les prime time de France 3 (dont l’un sur Jean-Luc Mélenchon, à quatre mois de la présidentielle 2017), accepte de participer à l’aventure, comme Henri Poulain, qui a longtemps travaillé pour la Française des jeux et filme par passion les happenings militants de Nuit debout. Sans oublier, évidemment, Sophia Chikirou, 38 ans mais déjà un long passé dans la politique.

Avant de devenir la communicante des campagnes de Jean-Luc Mélenchon, la jeune femme a commencé à militer à Paris auprès du député socialiste Michel Charzat, son premier mentor, puis passé quelques années aux côtés du libéral Jean-Marie Bockel, le « droitier » du PS devenu secrétaire d’Etat dans le gouvernement Fillon, (elle déclare alors « soutenir la volonté de réforme de Nicolas Sarkozy » ). Mais, depuis 2011, elle met son énergie et son intelligence au service du projet « révolutionnaire » de Mélenchon.

Dès la fin de l’été 2017, Sophia Chikirou prend en main le projet de webtélé chargé de fédérer, autour des « insoumis », toutes les sensibilités de gauche. Durant l’été, elle contacte Aude Rossigneux, une journaliste passée par Le Point, « Mots croisés » sur France 2, l’émission « Ripostes » sur France 5 ou le journal de Reporters sans frontières, et qui se dit clairement « de gauche ». (…) Début janvier, elle signe un CDI avec une période d’essai de quatre mois.

Le premier accroc a lieu le 3 janvier, après les voeux du président de la République. Emmanuel Macron annonce une loi pour combattre les « fake news » et obliger le CSA à lutter dès 2018 « contre toute tentative de déstabilisation par des services de télévision contrôlés ou influencés par des États étrangers ». Sophia Chikirou et Aude Lancelin, ancienne directrice adjointe de la rédaction de L’Obs qui a rejoint Le Média pour s’entretenir en vidéo avec des intellectuels et mettre en ligne des tribunes, voient rouge : pour elles, « la FI est l’obsession de l’Elysée et Le Média est clairement visé », assure Aude Lancelin aux plus jeunes qui pensent, eux, aux sites russes Spoutnik et Russia Today. (…)

La riposte du Média à M. Macron est mise en ligne 48 heures plus tard. La rédaction au complet défile sur la vidéo, récalcitrants compris. Faut-il y voir un lien ? Après l’épisode des voeux du président, Aude Rossigneux, nommée « coordonnatrice de la rédaction » sur la feuille de route initiale, passe ainsi (sans rechigner) à la « présentation » des « JT » avec Catherine Kirpach, une ancienne de LCI qui se passionne pour les réfugiés et les migrants.

Étrange fonctionnement que celui du Média où, officiellement, le « principe de management entre pairs » est la règle, l’ « autogestion » de mise et où les « chefs » n’existent pas. Mais où le « comité de pilotage » – les fondateurs qui ont participé au premier tour de table – intervient régulièrement, comme des actionnaires envahissants. « Nous ne sommes pas actionnaires, s’insurge Gérard Miller de son hôtel de Val-d’Isère, où il a passé sa semaine de vacances accroché à son téléphone. J’ai 500 parts du Média à 5 euros pièce, je suis un “socio” comme les autres, tous propriétaires de notre télévision ». (…)

À une étagère de distance, se trouve la jeune chargée de la communication externe du Média, Katerina Ryzhakova. Elle est l’épouse de Thomas Guénolé, ce politologue désormais à la tête de « l’école de formation politique » de La France insoumise, et était jusqu’à l’été 2017 lobbyiste pour le groupe nucléaire Rosatom. Tout ce petit monde échange sur la messagerie WhatsApp. Le 27 janvier, Sophia Chikirou explique ainsi qu’elle a été « choquée par la façon dont a été traitée une info » sur le Venezuela. La veille, Catherine Kirpach expliquait dans son journal que Nicolas Maduro repoussait la date des élections pour empêcher des candidatures de l’opposition et concluait par un « Cherchez l’erreur… » un poil ironique. Résultat : une « précision » imposée dans le JT suivant à la journaliste elle-même, en plateau.

Dimanche 18 février, c’est encore la directrice générale, mais par mail, qui avertit Aude Rossigneux qu’elle est attendue le lendemain matin par le comité de pilotage : « Je pense qu’il faut qu’on se voie lundi matin. Aude peux-tu être au bureau à 9 heures ? » Mais cette fois, c’est une première, elle se rebiffe. Mardi 20 février, au lendemain de cette convocation brutale, elle écrit à l’équipe de direction que la « brutalité » dont elle estime avoir été victime « n’est pas exactement conforme à l’idée que chacun se fait d’un “management” de gauche » et serait même « un sujet pour Le Média si elle était le fait d’un Bolloré ». Sa lettre fuite.

Aussitôt, Le Média envoie un mail dressant la liste des torts de l’ancienne présentatrice du « JT » de la chaîne à la petite communauté des « socios ». Le message est « confidentiel », mais plus de 15 000 personnes en sont destinataires. (…)

Une autre rébellion, plus discrète, gronde quelques jours plus tard. De retour d’un arrêt maladie, Catherine Kirpach doit présenter le « JT » du 23 février, où intervient un certain Claude El Khal, « correspondant au Liban » de la chaîne. Il se trouve à Paris cette semaine et hante les locaux, émettant devant la journaliste des doutes sur la véracité des images des massacres perpétrés dans la Ghouta orientale, en banlieue de Damas, jamais « vérifiées de manière indépendante ». Diplomate, Catherine Kirpach explique que la pneumonie dont elle souffre n’est pas encore guérie, et ne s’affiche pas le soir sur le plateau aux côtés du fameux « correspondant ». Elle vient de démissionner sans revenir à Montreuil, où trois bureaux ont été ainsi abandonnés en quelques jours, et où le code de la porte a été changé.

« Toute cette histoire montre que j’ai eu un tort : vouloir à tout prix rester journaliste, là où on attendait de moi que je sois militante, confie Aude Rossigneux aujourd’hui. J’ai été aussi naïve de penser qu’au Média on respectait le droit du travail. On m’a “essayée” pendant cinq mois et demi dont un seul payé, pas d’indemnités… Bien joué, le comité de pilotage ! Il tire sa seule légitimité du contrôle de l’argent et ne compte pas un seul titulaire de la carte de presse », ajoute la journaliste, qui a laissé son bureau de Montreuil vacant, comme depuis vendredi ceux de Catherine Kirpach et de Lea Ducré.

À l’antenne, rien ne filtre. « Nous sommes le 1er mars, le 20 heures est toujours en liberté », a lancé Serge Faubert en présentant jeudi le journal. (…)

(…) Le Monde

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