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Ils sont donc passés, finalement, après toutes ces années de tentatives parfois brouillonnes et ces sauvetages parfois in extremis. Ils sont donc passés, et la France découvre que ses services de contre-terrorisme ne sont pas infaillibles, que la cuirasse a cédé et nous a cruellement exposés.

Par Abou Djaffar

Le drame est terrible, le choc frontal, et nombre de commentaires lus ou entendus ont manifestement été proférés sous le coup de l’émotion.
Laissons donc Michel Onfray, l’homme qui a tout lu sans rien comprendre, délirer sur son blog. Il n’est, après tout, pas le seul à se tromper avec assurance. M. Kepel n’annonçait-il pas, au mois de juin 2001, le déclin de l’islamisme ?

D’autres invoquaient, à tort, le jihad syrien, et d’autres encore, faisant peu de cas des faits, en sont encore à accabler la pauvreté ou des pathologies mentales.

Laissons-les, car il n’y a plus rien à attendre de commentateurs qui ne font que se commenter eux-mêmes sans plus jamais observer le monde.

La poussière retombe doucement, et il va être temps, à partir des faits connus et de quelques autres, de réfléchir aux événements. L’admirable mobilisation des Français a montré une nation debout, frappée mais déterminée, prompte à ricaner de ses ennemis les plus acharnés comme de ses dirigeants. J’avais, à plusieurs reprises, exprimé mon scepticisme quant à ce sursaut, et je n’imaginais pas de démenti plus éclatant, plus rassurant à ma déplorable attitude. Paris, capitale du monde contre le jihad, voilà qui a de quoi gonfler la poitrine d’un jeune retraité – et qui ne peut qu’exaspérer un peu plus ceux qui nous détestent pour ce que nous sommes, ce que nous avons fait et sans nul doute ce que nous allons faire.

Les communiqués saluant les attentats, émis par les Taliban, AQMI ou Mokhtar Belmokhtar, ou les manifestations au Niger sont là pour rappeler que notre cause n’est pas si populaire et que les valeurs que nous défendons ne sont pas si universelles.

Il faudrait, sans doute, s’y faire, mais ce serait une forme de renoncement, et il ne saurait donc en être question.
Il s’agit, pourtant, de durer, d’entretenir cette fermeté, de trouver le bon équilibre – s’il existe – entre l’impérieuse nécessité d’une lutte déjà ancienne et que d’aucuns semblent, enfin, découvrir – et l’obligation de ne pas céder à la tentation de mesures précipitées, bâclées, ou suggérées par une poignée de conseillers aux menées plus qu’ambigües ou de législateurs pressés, plus intéressés par le pouvoir des services de renseignement que par leur contrôle effectif.

Pendant, en effet, que les manœuvres plus ou moins souterraines commencent autour des services et des ministres, l’onde de choc politique se prolonge, suscitant questions et débats.

L’enquête, surtout, se déploie, immédiatement internationale. Les ramifications, nombreuses et complexes, ne semblent, pour un observateur, pas autrement surprenantes et rappellent bien des enquêtes passées. Essayons, cependant, de procéder avec méthode, ça va nous changer.
La rupture d’Anne et Vrisme
Comme je l’avais abruptement écrit ici le 8 janvier, l’attaque des locaux de Charlie Hebdo par les frères Kouachi n’a, en aucune façon, constitué une rupture opérationnelle. Les attentats contre les journalistes, les dessinateurs ou les artistes ayant osé défier les islamistes – ou d’autres tyrans – ne se comptent plus, depuis des décennies, et il n’aura échappé à personne que Charb, par exemple, bénéficiait d’une protection rapprochée à la suite des menaces contre son hebdomadaire. Le mode opératoire lui-même est d’une effroyable banalité, et les seuls points véritablement intéressants sont ceux relatifs aux compétences des terroristes.
Michel Goya est revenu (ici) sur l’attaque des locaux de Charlie Hebdo, et ses observations sur la détermination des assaillants, amateurs (par opposition à des professionnels relevant d’une force légale) aguerris ayant minutieusement préparé leur opération mais commettant des erreurs sont essentielles.

L’oubli d’une pièce d’identité, qui a fait rugir de plaisir les conspirationnistes et autres enquêteurs de comptoir, a constitué la faute majeure de l’attentat.

Elle a pesé sur la suite de la séquence en forçant très certainement, après la révélation intempestive de l’avis de recherche, les frères Kouachi à revenir au contact alors qu’ils étaient manifestement en train de s’exfiltrer, ou au moins de mettre un peu de distance entre eux et Paris.
La faute est lourde, mais avant d’en tirer des conclusions définitives sur l’intelligence des jihadistes ou sur une éventuelle manœuvre d’un service tapi dans l’ombre, certains feraient mieux de se documenter. Des erreurs opérationnelles impardonnables peuvent être commises par les professionnels les plus entraînés, et on pourrait, par exemple, repenser au coup de téléphone passé d’Auckland à un numéro public de la DGSE par l’équipe ayant coulé le Rainbow Warrior. Ou à ce technicien qui grilla d’un seul coup d’un seul TOUS les pseudos de TOUTES les entités administratives d’un service cher à mon cœur en testant un fax non chiffré avec une liste supposée rester dans une armoire forte. Les exemples sont innombrables, et ceux qui ont un peu fréquenté les forces et arpenté des terrains (LE TERRAIN, LES GARS !) plus ou moins hostiles peuvent en témoigner.

Des erreurs sont ainsi commises chaque jour par des professionnels, et qui a déjà enquêté sait bien que la solution doit parfois beaucoup aux fautes des criminels.

Le talent des analystes ou des policiers consiste alors à identifier puis à exploiter les erreurs de leurs cibles. On pourrait s’interroger sur leurs causes (fatigue, fébrilité, entrainement lointain, bêtise crasse) mais, comme le disent les Américains, shit happens. On pourrait aussi gloser sans fin au sujet des compétences des frères Kouachi, mais il faudrait alors garder en tête que personne ne leur demandait de quitter le pays comme des personnages de cinéma. Tout le monde, après tout, ne peut pas être Bruce Wayne à Hong Kong.

Ils étaient venus tuer des dessinateurs et des journalistes, ils l’ont fait – et plutôt efficacement au vu du bilan – et ils ont fait durer l’événement du mercredi au vendredi. Leur contrat opérationnel a été rempli, et l’effet qu’ils recherchaient a été obtenu. Que demander de plus ?

Parler, à cet égard, de terrorisme low cost, révèle une certaine ignorance des réalités des attentats commis en Europe depuis vingt ans.
A l’exception, en effet, des carnages de Madrid, Londres ou Oslo, la majorité des attentats perpétrés dans les pays occidentaux l’ont été à l’aide d’explosifs bricolés (bombonnes de gaz, couscoussières ou marmites, cocktails Molotov améliorés) et/ou d’armes légères (pistolets, fusils de chasse ou d’assaut) achetées auprès de réseaux criminels, bien loin des scenarii complexes décrits au cinéma. Il convient, ici, de soigneusement séparer les opérations complexes menées à Bombay, Nairobi, In Amenas ou Beslan, au cours desquelles les terroristes, parfois nombreux et toujours bien équipés, en armes comme en moyens de communication ou autres (GPS, JVN, etc.) ont réalisé des actions de haute intensité, et celle de Paris, simple, probablement en partie improvisée, typique des opérations aisément réalisables dans les environnements sécuritaires sous contrôle des sociétés occidentales. Il est, à cet égard, indispensable de lire la remarquable analyse publiée sur le site du Small Wars Journal par John P. Sullivan et Adam Elkus (ici). On y trouve, notamment, de passionnantes considérations opérationnelles et la comparaison avec les tueries dans les lycées américains est, par exemple, très intéressante.
Je dois pourtant dire, sans doute en raison de ma grande candeur, que toutes ces interrogations et remarques au sujet des compétences des jihadistes me paraissent d’autant plus stériles que les images des attentats de Paris montrent des terroristes déterminés et efficaces. Sans revenir à Carl Schmitt, et comme le soulignait Michel Goya, la volonté des tueurs a transcendé bien des obstacles, à commencer par leurs propres limites. Après les assassinats de leurs cibles dans les locaux de Charlie, l’exécution du policier à terre dans la rue, loin d’être une erreur, a ainsi été parfaitement jouée. En tuant froidement un représentant de l’ordre, qui plus est en uniforme, qui venait de rejoindre les lieux du carnage, les terroristes ont montré au monde – puisque, comme c’est devenu la norme, l’horrible scène a été capturée – que rien ne les arrêterait et qu’ils maîtrisaient à la fois leurs armes et leur fuite. La mort de ce policier, publique, est venue compléter celles, cachées dans les bureaux, des personnes présentes dans l’immeuble de Charlie Hebdo. L’assassinat des journalistes est un acte de terrorisme en raison de la nature de la cible des jihadistes. L’assassinat de ce policier l’est en plus en raison de sa visibilité. Il n’y a, faut-il le rappeler, pas de terrorisme sans victime, sans dégât, ou sans témoin (Alerte bon sens/truisme).
L’attaque du 7 janvier au matin a donc eu cet impact en raison de l’association de cette image et de ces faits : des dessinateurs connus assassinés dans leurs bureaux, un policier assassiné dans la rue. Le bilan humain (12 morts, à comparer aux 77 d’Oslo et Utoya, par exemple) a vu son impact démultiplié par la nature des cibles et la façon dont elles sont mortes. Le climat sociopolitique a également joué son rôle, mais on peut raisonnablement estimer que les frères Kouachi n’avaient pas envisagé un choc d’une telle ampleur. L’attentat échappe souvent à ses auteurs, comme une œuvre à son créateur.

Les terroristes, ici comme ailleurs, ne sont que des instruments au service d’un dessein plus large, et il ne faut pas leur prêter une trop grande conscience politique. A ce titre, s’attaquer aux opérationnels sans jamais se pencher sur les idéologues et les stratèges conduira sans nul doute à une nouvelle impasse.

Paris, le 11 janvier. Photo tirée du site de RFI.
Paris, le 11 janvier. Photo tirée du site de RFI.
La tragédie qui débute le 7 janvier surprend, évidemment, mais n’étonne pas. Dès la fusillade du 8 janvier, il est manifeste que le scénario le plus redouté, celui d’une attaque de type Bombay, est en cours. L’hypothèse de frappes simultanées ou séquencées est étudiée depuis des années, et l’alerte européenne de la fin de l’été 2010 (oui, vous avez bien lu, 2010) portait sur une menace de cette nature à Londres, Paris et Berlin. Depuis cette date, les autorités étudient et planifient leur riposte, politique et opérationnelle, organisent des exercices, dimensionnent les moyens à engager.
La séquence de violence courant de la matinée du 7 janvier à l’après-midi du 9 n’a ainsi, en aucune façon, constitué une surprise pour les responsables politique et les groupes d’intervention. S’il convient de rendre hommage aux membres du RAID et du GIGN, admirables de maîtrise opérationnelle et de bravoure, il faut bien être conscient que leur succès est dû tout autant à leur entraînement qu’à une impeccable planification. Et s’il faut évidemment saluer la maîtrise politique du Président et des autorités,

il faut d’abord se souvenir que chacun s’attendait à des attentats et que nos dirigeants se préparaient en conséquence à leur gestion. Une fois n’est pas coutume, ceux qui gouvernaient avaient prévu, ou du moins anticipé,

et on ne nous a pas refait le coup de l’affaire Merah. Si ça doit tomber comme à Stalingrad, une fois, ça suffit, comme disait l’ami Fritz.

Le plus rageant, pour le public, est comme toujours de constater que la force du choc a été anticipée mais qu’il n’a pas été possible de prévoir son point d’application.

Du coup, la réponse des autorités a été efficace, mais elle n’a été qu’une réponse, et non une prévention réussie. A quoi bon, peuvent se demander les victimes, savoir si efficacement abattre des terroristes ? Ne vaudrait-il pas mieux les empêcher d’agir ? Encore faudrait-il le pouvoir, ou simplement se mettre en position de pouvoir le faire.
Cela n’est hélas pas si facile, et ce questionnement légitime est celui qui défie toute politique sécuritaire (prévenir ou punir ?) et tout service de sécurité (réagir ou voir venir ?). L’ennemi étant intrinsèquement clandestin jusqu’au lancement de son opération, ceux qui le combattent se dispersent en essayant de le neutraliser AVANT, mais sont capables, comme le sont les forces d’un Etat moderne, de concentrer leurs forces en peu de temps pour le frapper APRES, quand il s’est dévoilé. Attentif à la préservation de sa clandestinité avant de passer à l’action, le terroriste perd, en effet, l’initiative dès qu’il se dévoile. Les services de sécurité, qui subissent l’offensive initiale du terroriste, reprennent l’initiative naturellement dès que l’attentat est commis, en particulier si on est confronté à des opérations comparables à celle de Bombay (2008) ou Paris. Tout dépend alors du degré de préparation des unités et des services mobilisés, et le résultat est parfois effrayant (Beslan 2004, Bombay, Nairobi 2013).
Combien de temps dure un attentat explosif ? Quelques millièmes de seconde, en réalité, le temps que la charge détonne et que l’effet de souffle emporte tout sur son passage. La suite n’est que gestion, plus ou moins longue ou complexe en fonction de la puissance de la déflagration ou de la nature de la cible. Il est possible de décupler l’effet d’une explosion en multipliant les charges (Madrid, 2004), en les séquençant, en piégeant la scène initiale (méthode dite libanaise) afin de toucher les secours et d’accroître le chaos, mais l’effet de panique vient des images de la gestion par les autorités des dégâts et des victimes. Les Français se souviennent encore du ballet des hélicoptères devant Notre-Dame en 1995, et les images diffusées par les médias sont, naturellement puisqu’il n’y a que ça à montrer, celles d’ambulances, de pompiers et de blessés.
L’attaque de Bombay, au mois de novembre 2008, a constitué la concrétisation d’une crainte ancienne, celle de l’attentat dynamique, qui dure et dure, défie les autorités et installe, aussi longtemps que possible, la peur dans la population. Celle-ci, confrontée non pas au seul choc de l’explosion d’un bus mais à la terreur de croiser des terroristes en mouvement, exerce alors – ce qui est l’effet recherché – une pression accrue sur ses dirigeants, exigeant des réponses, réclamant des mesures, faisant bouger les lignes du débat public.
L’attentat dynamique, qui ne demande pas tant des moyens que des hommes déterminés capables de tenir des heures ou des jours avant la fin de leur opération, vise à saturer les défenses de l’Etat – ou, du moins, à faire craindre une succession d’évènements. Si l’attaque a pu avoir lieu, c’est évidemment qu’on ne l’a pas vue venir. Partant de ce constat, les responsables sécuritaires sont obligés d’envisager le pire, d’autres attaques, sur d’autres cibles, et de se mobiliser en conséquence. Le 11 septembre 2001, alors que quatre avions s’étaient déjà écrasés aux Etats-Unis, dont trois sur des cibles stratégiques, le président américain fut ainsi exfiltré manu militari par le Secret Service vers Offutt AFB, dans le Nebraska. Ceux qui le protégeaient ne lui laissèrent aucun choix car en le préservant ils assuraient la continuité de l’Etat. C’est toute la logique des plans élaborés et mis en œuvre par le SGDSN, et c’est tout l’intérêt pour les terroristes, quelles que soient leurs capacités réelles, de semer le doute. Après le premier attentat, on attend, comme pour un tremblement de terre, une réplique. Et après le deuxième, on est certain que quelque chose est en train de se passer qui nécessite d’adopter une posture de défense selon les dispositions prévues.
Tout cela est donc connu de longue date, et si l’émotion est légitime, elle ne devrait pas conduire à des formules définitives au sujet d’une quelconque rupture. La seule rupture, après tout, à laquelle nous ayons assisté est celle de notre cuirasse. Elle n’était pas pourtant pas si fragile, si on veut bien se souvenir que le bilan des services du contre-terrorisme français, le 6 janvier au soir, était bon. Seulement voilà…
La décomposition de la séquence de Paris, fait par fait, montre par ailleurs qu’aucune surprise n’a non plus été constatée dans les attaques elles-mêmes. La tragédie est réelle, le choc est rude, mais si chaque attentat est unique (victimes, lieux, etc.), il n’est pas si différent de ce qui a été observé depuis une dizaine d’années. Et qu’il soit bien compris que cette froideur n’est pas de l’indifférence mais simplement une tentative de raisonner.
Les faits.
Les faits.
Rapide analyse des faits.
Rapide analyse des faits.
L’étude des attentats, de toute façon, n’est ici que d’une importance secondaire, une fois qu’il a été admis qu’aucune nouveauté n’a été observée dans leur déroulé et que, de toute façon, l’Etat se préparait au choc. Nous ne savons pas, d’ailleurs, si cet enchaînement de violences a été subtilement planifié par les terroristes ou s’il leur a été imposé par les circonstances. Les équipées parallèles des Kouachi et de Coulibaly montrent d’un côté une opération majeure suivie d’une prise d’otages et de l’autre une opération ratée suivie d’une errance armée. Si l’effet est indéniable, l’intensité reste moindre que dans les pires craintes des autorités, qui ont cependant mobilisé, conformément aux plans, tous leurs moyens.
Cibles et modes opératoires.
Cibles et modes opératoires.

L’essentiel, comme toujours en pareil cas, réside dans les auteurs de cet attentat, l’organisation de leur projet et leurs motivations.

Il y a, ici, beaucoup à dire, même si, finalement, les événements subis ont bien plus confirmé de vieilles hypothèses que révélé d’authentiques innovations.
Sans – trop – vouloir jouer les gars blasés installés au bar pour y distiller leur sagesse, force est d’abord de constater que les trois principaux protagonistes de l’affaire, Saïd Kouachi, Chérif Kouachi et Amedy Coulibaly ne représentent pas une évolution spectaculaire par rapport à leurs prédécesseurs.
Et croyez-moi, les gars, ça n'a pas été facile tous les jours.
Et croyez-moi, les gars, ça n’a pas été facile tous les jours.
L’étude des réseaux actifs en Europe depuis vingt ans, ou la simple lecture de la dernière somme publiée par Bruce Hoffman et Fernando Reinares, The Evolution of the Global Terrorist Threat – From 9/11 to Osama bin Laden`s Death (Columbia University Press, 2014, 704 pages), dont je ferai bientôt une recension plus détaillée, recèlent nombre de ces jeunes hommes, désireux de combattre et de tuer des civils pour la plus grande gloire d’une cause bien éloignée de la vision théorisée qu’en ont la plupart des commentateurs entendus ces derniers temps.
De même, comme le rappelait brillamment François Rollin, qu’il serait absurde de nier le lien entre l’islam et le jihadisme (tout comme il le serait de nier le lien entre le christianisme et les croisades, par exemple), ou qu’il serait singulièrement injuste de tirer des conclusions générales au sujet de l’islam en raison du comportement de terroristes s’en réclamant, il serait hâtif de ne voir dans les attentats commis à la surface de cette planète par les jihadistes que la mise en œuvre fidèle d’un projet sociopolitique strictement religieux et rigoureusement bâti. J’ai essayé, ici, d’explorer les motivations de ces terroristes, car il me semble parfaitement évident qu’on fait fausse route en s’arrêtant à la seule surface des choses.
Il n’est, évidemment, pas question de minimiser la rhétorique religieuse de ces groupes, puisqu’eux-mêmes ne cessent de proclamer leur attachement à un islam originel, dont la pureté supposée n’existe que dans leur imagination et ne résiste pas aux travaux des historiens. Il n’est pas non plus question de nier que les racines du mal plongent très profondément dans le wahhabisme pratiqué en Arabie saoudite – un Etat dont bien peu de nos récents moralisateurs critiquaient le prosélytisme international quand ils y négociaient des contrats géants, il n’y a pas si longtemps – ou dans un salafisme dévoyé ou, bien sûr, dans le pire de l’idéologie des Frères musulmans, tout cela selon des dosages variables.

Il reste que l’islamisme radical qui anime tous ces fiers guerriers ne peut et ne doit pas nous conduire à négliger les autres motivations de la lutte menée – essentiellement contre nous, d’ailleurs.

Toutes les données recueillies depuis des décennies montrent sans ambiguïté que l’islamisme combattant englobe des revendications parfois sans lien direct avec la religion, à commencer par la lutte contre la domination occidentale (y compris l’arrêt du soutien aux dictatures arabes, militaires ou religieuses), la fin de l’exploitation économique des ressources de la région, ou, par exemple, le supposé double standard diplomatique devenu un reproche central. Le projet défendu par le jihadisme, dernière évolution en date de l’islam radical, n’est donc pas seulement religieux mais aussi stratégique, politique, économique, social et même, sans doute, historique. Il est, sans le moindre doute, identitaire, et on ne répondra pas à ces questions fondamentales sans associer aux nécessaires mesures préventives et répressives une véritable réflexion politique. Qu’il me soit permis d’écrire ici que je doute qu’elle soit possible en France.
Passer ses journées à disserter doctement des influences de telle ou telle école juridique musulmane est sans doute très intéressant, mais la lutte contre le jihadisme ne peut se suffire d’une lutte contre l’islamisme tel qu’on le définit scientifiquement, et on me permettra donc de douter de la pertinence des actuels de projet de déradicalisation religieuse, surtout quand ils s’appuient sur des rapports bâclés, voire d’authentiques naufrages idéologiques. On pourra, pour se faire une idée de ce que peut être un travail sérieux réalisé avec une réelle exigence scientifique, consulter, par exemple, ce remarquable document diffusé par l’OTAN en 2011, (en particulier ce chapitre), ou cette étude (2009), ou même cette thèse (2010), pas inintéressante, ou la contribution, toujours passionnante du CTC de West Point. Comme toujours, la production en langue française brille par sa discrétion, quand ce n’est pas par sa médiocrité. Qu’il soit d’ailleurs clairement dit ici que je ne compte évidemment pas ce blog comme une contribution sérieuse, et encore moins scientifique, au débat. On est là, on a un peu de temps, on bavarde.

Le jihad contemporain, dont j’ai déjà écrit qu’il était une révolte, est un phénomène fascinant de complexité qui mêle authentiques aspirations religieuses et revendications bien plus concrètes.

Cette association, visible depuis les origines du mouvement, en Egypte ou en Algérie, par exemple, explique que puissent cohabiter au sein des réseaux ou des organisations des individus aux profils parfois opposés, ingénieurs ou chômeurs en échec scolaire, bourgeois, prolétaires ou ouvriers. L’obsession pour des jihadistes qui seraient tous des chômeurs en fin de droit issus de famille monoparentale du lumpenprolétariat révèle d’importants biais cognitifs et une volonté de plaquer coûte que coûte de vieilles explications sur un phénomène nouveau, et par bien des égards inédit. Les islamistes radicaux étaient peut-être des damnés de la terre en Algérie en 1990, mais il ne faut pas être un génie pour saisir que ce qui se joue en Irak, au Yémen ou au Nigeria ne peut être réduit à une simple question de redistribution des richesses. Là aussi, on ne saurait trop conseiller la lecture de la littérature savante en langue anglaise.
De même que le jihad mené par des organisations habille des luttes nationales, des irrédentismes, des révolutions ou des combats sociaux, le jihad individuel habille des revendications personnelles, un mal-être, une quête de sens, une lutte identitaire qu’il serait bien vain de moquer. Comment voulez-vous vaincre un ennemi dont vous n’écoutez pas la rhétorique ? Comment voulez-vous déradicaliser des jihadistes dont vous ignorez sciemment les ressorts et les motivations ? Comment voulez-vous déconstruire un discours social et politique avec des docteurs de la foi ?

Du coup, les froncements de sourcils désapprobateurs ou les moues de dégoût devant la faiblesse doctrinale des frères Kouachi ou du gars Coulibaly sont simplement pitoyables et révèlent une profonde incompréhension du phénomène.

En 1994, les terroristes du GIA, qui ont bien failli mettre à bas l’Etat algérien, étaient-ils tous de grands savants ? Et les assassins de Sadate, en 1981, étaient-ils tous capables d’enseigner à Al Azhar ? Confondre la troupe et ses chefs, idéologues, stratèges, recruteurs et inspirateurs, est une erreur impardonnable. On peut lutter pour la glorieuse révolution prolétarienne, l’indépendance des Treize colonies ou la libération de Jérusalem sans être capable de réciter les textes fondateurs de la Cause. Les mandarins qui ont micro ouvert dans les studios de France Inter pensent-ils sincèrement que les terroristes du LTTE sont de fiers lettrés, de fins intellectuels rompus aux délices de la dialectique ? Et d’ailleurs, pourquoi ne les entend-on jamais affirmer qu’un kamikaze du Hamas est un taré, un débile léger, un ignorant assoiffé de sang ? Et si, au contraire, les jihadistes étaient d’une parfaite rationalité ?
Il faut bien, parvenu à un certain stade d’agacement, envisager que la répétition incessante des mêmes erreurs au sujet de la folie ou de la bêtise révèle en réalité, au-delà d’une ignorance parfois insondable, un refus obstiné de poser les questions.

Si les jihadistes sont tous des tarés, comme le répète élégamment Olivier Roy, il est inutile de s’interroger sur leurs motivations et donc de nous remettre en question.

Pas une seule fois, me semble-t-il (mais je souhaite vivement me tromper), on a entendu des réflexions posées au sujet de cette violence apparemment sans limite. Pas une seule fois on a lu des contextualisations, pas une fois on s’est souvenu que les procès pour crimes de guerre ou génocide en Allemagne ou au Cambodge n’ont quasiment jamais retenu des pathologies mentales comme explication des atrocités commises.

Pas une fois nos fiers commentateurs n’ont souligné qu’ils ne s’étaient guère émus des violences de masse perpétrées, d’individu à individu, lors de la Révolution culturelle ou des glorieuses avancées du communisme soviétique.

Tout se passe comme si la violence extrême était devenue impensable, inenvisageable, comme si on avait oublié des millénaires de guerres, de massacres, d’assassinats, de tortures, et qu’on avait, dans le même temps, perdu des concepts aussi primordiaux que l’abandon de la souveraineté personnelle au profit de la dynamique de groupe, la fascination pour le sang, ou la perte des valeurs communes. Blâmer Internet, invoquer le détournement du cinéma hollywoodien ou celui des jeux vidéos, comme le fait Dounia Bouzar, la Mireille Dumas du contre-jihad (à partir, d’ailleurs, d’un échantillon statistique tellement particulier et tellement réduit qu’on se demande de quelle école scientifique se réclament ses travaux), revient à blâmer le messager sans JAMAIS voir que la question est ailleurs, que les ressorts de la violence sont autres. Les assassins de Louxor, en 1997, avaient-ils passé des heures jouer à Assassin’s Creed ? Il est permis d’en douter.

Les affirmations, au sujet de l’équilibre psychologique défaillant ou des capacités intellectuelles réduites de l’ensemble des jihadistes proférées par des retraités, pourraient, après tout, n’être qu’anecdotiques si elles n’étaient pas relayées, sans trop réfléchir, par des disciples serviles ou des agents d’influence trop bien introduits.

A dire vrai, on se passerait même plutôt bien des conseils avisés d’hommes de l’ombre ayant conseillé à des ministres un peu trop empressés la disparition des RG (Bravo !), ayant nié l’existence d’Al Qaïda – et donc sa dangerosité – en juin 2001 (Oui !) avant de longuement gloser sur sa disparition en 2002 (Ouais !), ayant attribué à l’ETA les attentats de Madrid (Super !), ayant minimisé l’importance du travail sur les ONG prosélytes du Golfe (Bien vu !), estimant que l’Europe serait désormais épargnée par le jihad (Admirable !) voyant les services algériens derrière chaque coup de feu tiré au Sahel (Quelle maîtrise !), ou flirtant dangereusement avec les théories racistes les plus absurdes au sujet de la conquête de l’Europe par une poignée de Frères musulmans (Mes respects !).
Pour ces hommes, le monde n’est qu’une pénible succession d’événements incompréhensibles qu’il faut à tout prix rationnaliser, quitte à tordre les faits, à en omettre ou à en inventer d’autres, le plus important étant, dans cette exaspérante adversité, de parvenir à placer les copains et les disciples. Je dis ça, vous pourriez croire que je m’agace, comme ici ou , mais il n’en est rien, car je ne peux cacher une forme d’admiration pour ceux qui, malgré leurs erreurs continuelles, se relèvent toujours, ont toujours quelque chose à dire (ou à vendre) et parviennent à avancer leurs pions. La vraie résilience est là.

Il faut donc, pêle-mêle, inquiéter pour proposer des réformes, invoquer des ruptures pour justifier l’impossibilité d’un anti terrorisme infaillible, profiter de l’émotion pour glisser de nouvelles lois inutiles et/ou inapplicables (car écrites par des amateurs fascinés), et répondre sans attendre aux questions de la presse, quand bien même on n’aurait pas la moindre idée de ce dont il s’agit.
 

Sont forts, quand même, les fumiers.
Sont forts, quand même, les fumiers.

Les attentats de Paris ne sont pas une rupture, et leurs auteurs ne sont ni les crétins achevés décrits par les uns ni les génies machiavéliques de la subversion musulmane dénoncés par les autres.

Nous avons affaire à des profils particulièrement classiques ayant emprunté tous les chemins connus de la radicalisation jihadiste. On en a vu des comme ça par dizaines au Maroc, au Pakistan, au Yémen, en Irak, en Egypte, au Royaume-Uni ou en Indonésie, et on voit des comme ça en France depuis plus de vingt ans. Il n’est pas inutile, d’ailleurs, de rappeler en passant que le concept de néojihadisme ne renvoie pas à grand-chose. Tout au plus peut-on évoquer, avec prudence, une nouvelle génération s’agissant de Coulibaly, dont on mesurerait plus l’évolution à l’aune de ses références irako-syriennes qu’à une quelconque rupture sociale.

Les nombreux éléments biographiques disponibles, remarquablement mis en forme ici, nous présentent trois jeunes hommes plus ou moins malins, plus ou moins instruits, plus ou moins connectés à la mouvance jihadiste.

Leurs parcours sont eux-mêmes d’un classicisme achevé, qui les voit passer par la prison, tourner autour de vieilles gloires du jihad (Smaïn Aït Ali Belkacem, l’artificier des attentats du GIA à Paris en 1995, ou Djamel Beghal, l’homme des réseaux takfiris recruté par Abou Koutada en 1999 – ou était-ce en 2000 ?), effectuer les traditionnels stages dans les non moins traditionnels pays exotiques (puisque le jihad est aussi un voyage), et s’étouffer de rage en raison de l’actualité internationale. Il n’y a là rien de nouveau, et il suffit pour s’en convaincre, de reprendre les archives.
En réalité, même, les attentats de Paris confirment des essais de modélisation réalisés il y a à présent près de 15 ans (par votre serviteur et ses camarades, qu’il embrasse) au sujet de la stratification de la menace jihadiste. Dès les années 2000, en effet, il était possible, rien qu’en observant de près les réseaux français, de constater que l’action judiciaire n’éteignait pas la virulence des terroristes, qu’elle était incapable – plus en raison de la nature de la menace que d’éventuelles ailles du droit – de démanteler l’intégralité d’un groupe, et que les scories de tel ou tel réseau allaient s’amalgamer pour relancer un projet ou une filière. J’ai tenté, ici, de présenter l’architecture et le fonctionnement de ces réseaux, et je ne peux que constater que les faits récents confirment cette vision. Il faudrait, à présent, l’affiner, mais je laisse cette tâche à ceux qui disposent d’éléments précis et récents.
Les strates du jihad
Les strates du jihad
La théorie des strates, balbutiante et qui n’a jamais été verbalisée à l’aide d’un vocabulaire scientifique, a permis, dès cette époque lointaine, de comprendre partiellement le fonctionnement des réseaux jihadistes sur la durée. Elle a, ainsi, mis en évidence, le rôle des vétérans en tant que recruteurs ou inspirateurs, et révélé le mode de transmission des savoir-faire et des choix opérationnels d’année en année, malgré la répression. A une toute autre échelle, cette grille de lecture offre une éclairage passionnant sur des mouvements tels qu’AQPA, dont personne ne semble se rappeler que la version actuelle est la fusion entre une première AQPA et Al Qaïda au Yémen, ou sur AQMI, ou sur les réseaux sahéliens. Il ne s’agit pas de passer ses journées à échafauder des modèles pour la simple beauté de la démarche mais bien d’essayer de comprendre en profondeur les réseaux afin d’évaluer leur dangerosité, d’identifier leurs articulations et de déterminer, in fine, les points où il faut faire effort avant de réduire ou même d’éliminer la menace.
Les lecteurs parvenus, après des efforts méritoires, à ce stade de cet interminable texte, ne seront pas surpris d’apprendre que ceux qui ont nié en 2001 l’existence d’Al Qaïda en dépit des preuves et des faits avant d’en disserter doctement avaient ricané en 2000 devant ces essais, sans doute maladroits, de dépasser la simple gestion au jour le jour de la menace terroriste.

Vous allez voir, nous n’allons faire qu’une bouchée de ces sauvages, avait coutume de dire le regretté général Custer. On a vu.

Le travail d’analyse en profondeur des réseaux, à l’aide de tous les outils offerts par les sciences humaines, à commencer par la méthodologie historique, ne devrait pas être déconnecté de l’analyse immédiate, tactique, des acteurs de la menace terroriste. Au contraire, serait-on même tenté de dire, les deux niveaux d’analyse devraient se nourrir afin de concevoir des ripostes plus pertinentes, de mieux comprendre le contexte dans lequel se déploient tel ou tel réseau, telle ou telle organisation. Une telle mécanique intellectuelle, d’intégration des analyses et de conception d’une manœuvre d’ensemble, n’a rien de vain et ne devrait rien avoir de luxueux. Elle permet d’être étonné quand il y a lieu de l’être, et de rester calme quand les orages de bêtises se lèvent et balayent tout, du journaliste au ministre en passant par le philosophe débraillé ou le haut fonctionnaire dépassé.
Mais comment oses-tu venir ici, avec ta horde de rats immondes ?
La seule nouveauté notable des attentats de Paris réside dans la nature du groupe qui a frappé. D’un côté, les frères Kouachi, honorablement connus des services, passés sous les fourches caudines du jihad, étroitement liés à AQPA, ont affirmé avoir accompli une mission qui leur aurait été confiée au Yémen. Peu importe que la chronologie de l’affaire ne soit pas si simple, que la revendication émise par AQPA soit authentique mais ne réponde pas à toutes les questions relatives aux différentes étapes du projet. Les frères Kouachi étaient, sans le moindre doute, directement connectés à une organisation constituée, combattue depuis des années et considérée comme l’élite du jihad mondial.
De l’autre côté, Amedy Coulibaly, jihadiste sincère mais sans lien avec des organisations actives sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !), revendiquant dans une vidéo posthume ses actions « au nom de l’Etat islamique », est typique de ces jeunes hommes en rupture (« en recherche », dirait le Père Albert) que l’on observe dans et autour du jihad depuis le début des années ’90.
Coulibaly et les frères Kouachi ont tout et rien en commun. Leur formation est différente, leurs connexions sont différentes, leurs parcours sont différents, et pourtant les voilà réunis, d’abord autour de figures de la mouvance, puis d’un projet. Ils ne sont évidemment pas les premiers jihadistes à créer des relations inattendues, et j’ai déjà tenté d’expliquer sur ce blog que la force de la mouvance venait de sa constante recomposition. A la différence d’un fonctionnaire ou d’un militaire, auxquels sont attribués des missions précises dans des environnements donnés, les jihadistes sont souvent connectés à plusieurs cellules, et s’auto activent. Les réseaux que l’on dessine autour des émirs sont en 3D.
On me pardonnera de reprendre ici une modélisation effectuée par la DSGE en 2003 autour des différents cercles du jihad. J’en parle avec d’autant plus d’admiration que j’étais alors loin des bureaux où a été conçue cette théorie et que je n’en ai appris l’existence qu’en lisant la note qui la décrivait. Je prends la liberté de reproduire ici le schéma explicatif – assorti d’un 4e cercle dont j’ai eu l’idée en 2005, après mon retour à la maison mère. Un ami encore en activité évoque, pour sa part, des matriochkas. L’illustration est d’une rare pertinence, puisqu’elle illustre parfaitement à la fois ce passage d’un groupe puissant à des acteurs plus petits et, surtout, l’effet de surprise presque sans fin.
Les 4 cercles du jihad
Les 4 cercles du jihad
La théorie des trois cercles du jihad, initialement conçue pour appréhender Al Qaïda, et qui mériterait, à l’occasion, d’être confrontée au fonctionnement de l’Etat islamique et de ses wilayas lointaines, schématise le fonctionnement de la mouvance jihadiste. Elle place au cœur AQ, l’organisation fondatrice et fait rayonner autour d’elle deux cercles concentriques, le 1er figurant les groupes proches d’AQ mais indépendants (2e cercle) puis, plus éloignés encore, les groupes inspirés par AQ mais sans lien organisationnel (3e cercle). En 2005, à la suite du vif débat au sein de la communauté française du renseignement au sujet des attentats de Madrid, mes collègues et moi avions postulé qu’un 4e cercle, composé de petites cellules autonomes, voire d’individus isolés, était susceptible de voir le jour quand la cause aurait encore gagné en adhésion. L’attaque, le 3 février à Nice, de trois soldats engagés dans l’opération Sentinelle relève, par exemple, du 4e cercle, tout comme les attentats déjoués de Birmingham (2012).
Cette modélisation, une fois de plus, n’est pas née un soir de pluie mais découle du besoin de comprendre comment fonctionne l’adversaire afin de catégoriser les différents acteurs. De même qu’on peut garder dans des bureaux les plus beaux esprits sans leur donner le moindre renseignement, on peut envoyer sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) les opérationnels les plus capés sans la moindre instruction ou la moindre idée de manœuvre. Analyser pour agir reste la clé de toute stratégie un tant soit peu ambitieuse.
Si on applique ce modèle aux attentats de Paris (en postulant que la relation de Coulibaly avec l’EI est virtuelle, malgré les communiqués du groupe saluant ses attentats – et aussi ceux du tandem Kouachi, ce qui en dit long), on réalise que les deux frères peuvent être intégrés au 2e cercle, en tant que membres (ou anciens membres) de la plus puissante franchise d’Al Qaïda, tandis que Coulibaly appartient sans ambiguïté au 4e cercle. S’il s’était rallié aux Kouachi, et s’il avait été adoubé, même à distance, par AQPA, il aurait rejoint le 2e cercle. Sauf que non, au contraire. Tout en demandant à se coordonner avec les Kouachi, formés et entraînés par AQPA, il a agi au nom de l’Etat islamique et n’a pas été intégré à la manœuvre. Ses meurtres sont commis parallèlement à ceux des Kouachi, et ils n’ont pas la même logique. Les Kouachi tuent des satiristes, quand lui veut s’en prendre à la communauté juive française.
Si j’osais (allez, je me lance), j’écrirais même que la séquence de violence dans Paris et sa banlieue, si elle a été traitée pour des raisons opérationnelles évidentes par les autorités comme un seul évènement cohérent, semble en réalité avoir été la réalisation concomitante de deux projets terroristes coordonnés aux buts et motivations différentes – mais convergentes.

La vraie nouveauté est là, et elle donne le vertige, puisqu’on voit des équipes, liées mais autonomes, chacune ayant ses propres connexions avec le jihad mondial, frapper ensemble.

Les idéologues voulaient des actions d’intensité basse ou moyenne afin d’éviter la détection par les services,

et voilà que leurs combattants, comme souvent, dépassent les querelles politiques entre AQ et l’EI et recréent des opérations à fort impact en associant des projets relativement modestes.

Plus que jamais, donc, il n’y a pas de second couteau dans le jihadisme et la menace terroriste ne cesse de prendre des formes nouvelles tout en faisant appel à des mécanismes identifiés de longue date. Je pourrais ainsi vous infliger une autre digression sur le fonctionnement des réseaux jihadistes en tant que gangs urbains, mais je vous sens lassé et je ne peux que vous renvoyer à ce vieux post. Cette autre grille de lecture, elle aussi moquée, a pourtant donné des résultats concrets, à commencer par quelques démantèlements.
Face à ces défis, il n’est pas inutile de rappeler le fascinant mélange d’excellence tactique et d’impuissance politique de nos services.

Fidèles à un réflexe typiquement français, et afin de briser l’apparente malédiction, certains nous promettent déjà des lois sur le terrorisme et le renseignement. Il n’est pas certain que la logorrhée législative ait jamais rien réglé, surtout dans ce pays, mais elle permet de briller, de s’agiter à la tribune et de prendre des airs importants en s’adressant à des directeurs généraux – à qui on ne le faut pourtant pas mais qui n’ont guère le choix.

Les lois nouvelles permettent aussi d’ignorer les dysfonctionnements anciens et de garder soigneusement sous le tapis les échecs ou les impasses. Le contrôle parlementaire, oui ! Les questions qui fâchent, non !
Jihad mécanique
Sortent également des chapeaux des initiatives plus ou moins heureuses. Tenter de déconstruire le discours jihadiste, même si le projet est bien tardif, est ainsi une excellente idée, à condition de pouvoir être aussi imaginatif que le sont les terroristes et de tenir sur la durée. On ne peut, en revanche, s’empêcher d’observer avec incrédulité les actuels projets en milieu carcéral.

La prison est un des problèmes centraux, identifiés de longue date, de la lutte contre le jihadisme.

Les incarcérations, si elles peuvent ponctuellement décourager les condamnés, sont souvent perçues comme un passage obligé, voire nécessaire, et même un rite d’initiation. Elles permettent de recruter, de tisser des contacts, de réfléchir à la suite en attendant la libération et le retour aux affaires. Regrouper les jihadistes condamnés dans des centres pénitentiaires spécifiques paraît donc relever du bon sens (« Ensemble, ils ne pourront pas se radicaliser puisqu’ils le sont déjà. Gégé, la petite sœur ! »), mais personne, au moins publiquement, n’a posé les questions gênantes qui viennent naturellement à l’esprit. Qu’en est-il, par exemple, des justifications légales au regroupement de détenus condamnés pour leur implication dans le jihad ? Qui a pris en considération les éventuelles objections, en France ou au sein des institutions européennes ? Qui a anticipé les conséquences de la mise en place, dans le pays qui prétend être le plus sourcilleux en matière de Droits de l’Homme, de ce que le monde ne tardera pas à qualifier de Guantanamo gaulois ? (#Guantanamix ?) Qui a conscience que placer des lions dans la même cage, sauf à ne jamais les faire sortir, ne va pas les transformer en agneaux ?
La question centrale, essentielle, fondamentale, pour l’ennemi comme pour nous, est celle de la logique de notre lutte contre le jihadisme.

Au lieu de nous bassiner avec les lieux communs les plus éculés, les glorieux défenseurs de la République feraient bien de s’interroger sur ce qui se trame.

Le terrorisme est un crime, traité par notre code pénal (que nombre de nos concitoyens devraient lire, d’ailleurs, on y apprend un tas de trucs intéressants), mais l’islamisme radical, à ma connaissance, n’est pas sanctionné. Si on rassemble dans des prisons dédiées les terroristes islamistes radicaux – communément appelés jihadistes, si on les soumet à des programmes de déradicalisation alors que ni les types d’Action Directe, ni ceux de l’ETA, ni ceux de l’OAS n’ont eu à en suivre, ne va-t-on pas, plus ou moins insensiblement, glisser vers une République autoritaire ? La démocratie ne signe-t-elle pas son propre constat d’échec quand elle doit contraindre ses opposants à se rééduquer, non pas pour ce qu’ils ont fait mais aussi pour ce qu’ils pensent, et donc, pour ce qu’ils sont ?
Il y a la une dérive particulièrement préoccupante, et, outre que je suis d’un grand scepticisme au sujet de l’efficacité des projets de déradicalisation, je ne peux cacher un certain malaise.

Sous prétexte de déradicalisation, en effet, il ne s’agit de rien d’autre que de rééducation politique.

A l’issue de sa peine de prison, un jihadiste ne présentant aucun signe d’apaisement sera-t-il maintenu en détention « par prévention » ? Et qui saura dire s’il ment, au contraire ?

Inventer le délit d’opinion et des cycles de rééducation représente exactement ce que les terroristes veulent ce que nous fassions : modifier nos lois, notre modèle social et politique afin de les écraser encore plus durement et justifier un peu plus leur lutte.

A l’inverse, ne rien faire n’est pas la solution, mais je n’ai pas, évidemment, de réponse. Je peux seulement m’amuser des roulements d’yeux affolés de nombre de nos dirigeants qui, après avoir interdit d’interdire, avoir nié les immenses difficultés de notre système éducatif, découvrent que le respect du savoir n’est pas un réflexe fasciste, que l’ordre est nécessaire à une société, que l’indispensable lutte contre le racisme s’est transformée en une novlangue faite de slogans creux.
On pourrait également, avec le recul offert par plus d’un siècle de démocratie, penser que le terrorisme est consubstantiel à nos sociétés ouvertes. A quoi bon, en effet, tuer dans une dictature des citoyens qui ne votent pas et dont, après tout, on se moque bien des états d’âme ? Quand on est un groupe politique radical, dans une démocratie, les lois vous empêchent le plus souvent de vous présenter aux élections, et il ne vous reste plus qu’à frapper l’opinion publique afin de toucher, par ricochet, le pouvoir.
Il ne s’agit pas, évidemment, de minimiser la nécessité d’une lutte anti terroriste sans merci, mais il ne peut être question de tomber dans la sidération, et il faut envisager froidement la menace jihadiste.

Elle en dit, après tout, long sur nous, sur notre capacité, au-delà des grands rassemblements citoyens, à ne pas céder aux sirènes d’un républicanisme autoritaire, d’une laïcité trop agressive, de la mise en place, sournoisement, d’une doxa qui ne nous servira pas et pourrait même nous faire perdre ce que nous chérissons plus que tout

: être des Français, porteurs, dit-on, de valeurs, d’une histoire, amoureux du débat, de la polémique, du ricanement.

A quoi bon saluer la mémoire de Charlie Hebdo ou vanter la diversité de nos disparus pour, ensuite, censurer Internet et réinventer la rééducation politique ?

Allez, tous au bar – et ne tirez pas.

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aboudjaffar.blog.lemonde.fr
 

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