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« Trop compliqué, trop d’habitants, impossible à gérer… » : c’est ainsi que de nombreuses municipalités françaises, dont Paris, justifient leur absence d’efforts en matière de recyclage des déchets, et leur choix de recourir aux grandes multinationales du secteur, Veolia et Suez en tête, pour gérer le problème. Résultat : décharges, incinérateurs et pollutions continuent de se développer. Et les coûts d’augmenter sans cesse pour les citoyens. Pourtant, plusieurs grandes agglomérations, de Milan à San Francisco en passant par Lorient, se sont lancées dans une politique de récupération et de recyclage de presque tous leurs déchets. Alors, zéro déchet, mission impossible ?

« Ce serait dommage que les bio-déchets qui sont composés à 80 % d’eau finissent à l’incinérateur. » C’est l’automne, et l’association « le Sens de l’Humus » organise une formation sur le compostage, à Montreuil (Seine-Saint-Denis). Frédéric Géral, maître-composteur, détaille le fonctionnement et l’utilité du compost.

Après une petite heure d’explications et d’observations, le public dispose de toutes les informations pour recycler ses matières organiques. Pour obtenir un bon compost, il faut respecter l’équilibre entre matière carbonée (copeaux de bois, herbe sèche, carton) et matière azotée (restes alimentaires principalement). Vous pouvez également ajouter du marc de café ou des coquilles d’œufs pour faire plaisir aux vers de terre. Évitez en revanche les épluchures d’agrumes, l’ail ou les oignons qui éloignent les bactéries.

Depuis cinq ans, le Sens de l’Humus organise des événements autour d’une compostière de quartier. Un petit baraquement de bois avec un joli slogan – « libérez les lombrics » – dans un coin de square. Ce samedi, c’est également le moment du retournement trimestriel. Une vingtaine d’habitués se rassemblent autour du baraquement et écoutent d’une oreille distraite les dernières explications du maître-composteur. À 11h, une habitante, qui vient déposer un sac d’épluchures de légumes, lance sans le savoir le signal du départ. « Allez, on commence le retournement ! » Les pelles et les fourches sont brandies. Il s’agit de vider le contenu du bac sur une bâche, avant de le remettre en place, une fois aéré et mélangé. Les lombrics vont être libérés !

Et s’il n’y avait que les lombrics : une multitude de petites bestioles grouillantes se bousculent, cherchant vainement à retrouver une place au chaud à l’abri du tas de déchets en décomposition. La face cachée de la biodiversité… Mais c’est là qu’on reconnaît un bon compost : il est grouillant et mouvant. On y trouve des cloportes, des vers de terre (de plusieurs sortes avec des noms latins différents), des larves variées et surtout beaucoup de bactéries – qui grouillent aussi même si on ne les voit pas. Le bon compost est chaud (jusqu’à 70°C) et dégage un léger fumet de forêt et de champignons.

La région parisienne à la traîne

L’opération de retournement est finie vers 13h. Les habitants se sont succédé pour déposer un petit sac d’épluchures, pour récupérer un peu du compost obtenu avec les déchets de l’année dernière, ou simplement pour discuter. Frédéric Géral est fier de cette compostière de quartier qu’il a contribué à créer : « C’est un lieu qui est intéressant écologiquement et socialement, c’est un lieu qui vit. » Désormais, une centaine de familles l’alimentent de leurs déchets alimentaires, lors des « permanences dépôt ».

Le compostage n’est qu’une des multiples façons de traiter les déchets plus durablement qu’en les incinérant ou en les déposant en décharge. Pour tous les militants en faveur d’un meilleur traitement des déchets, la collecte séparée des « fermentescibles » – les végétaux, les restes alimentaires, les cartons, les papiers et les textiles qui peuvent être traités par compostage ou méthanisation – est une étape essentielle. Ces déchets représentent en moyenne 63 % des déchets non-triés, selon l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) qui a analysé le contenu des poubelles françaises.

Plusieurs villes se sont déjà lancées dans la collecte des fermentescibles. Mais ce n’est pas en région parisienne qu’il faut chercher les meilleurs exemples de traitement des déchets. Le programme local de prévention des déchets, adopté en 2012 par la ville de Paris, évite soigneusement la question d’une collecte séparée des matières organiques et insiste beaucoup sur la lutte contre le gaspillage alimentaire. Le précédent plan, validé en 2007, précisait clairement que cette collecte n’était pas envisageable à cause d’une trop grande densité de population et de l’exiguïté des locaux poubelles.

Milan fait bien mieux que Paris

Des citoyens sont convaincus du contraire. Des militants des collectifs qui se battent contre le projet de nouvel incinérateur à Ivry-sur-Seine (collectif 3R, dans le Val-de-Marne) et contre l’usine de tri mécano-biologique et de méthanisation à Romainville (Arivem, Seine-Saint-Denis, lire notre article) sont allés voir ailleurs. Ils sont partis faire un tour dans des villes italiennes qui ont mis en place une collecte beaucoup plus sélective. En marge d’un rassemblement devant le conseil régional d’Île-de-France, Gianni raconte : « Ce n’est qu’en arrivant à Milan qu’on s’est rendu compte que la collecte des bio-déchets était tout à fait possible en zone dense. En faisant un gros travail d’information de la population et en créant des poubelles adaptées et de petite taille, la ville a réussi à mettre en place un système de tri efficace. »

Milan, malgré ses 1,3 millions d’habitants, organise cinq collectes différentes : les déchets alimentaires, les papiers, les métaux et plastiques, les verres et le reste (appelé ordures résiduelles). Encombrants, déchets électroniques et déchets verts sont pour leur part collectés en déchetterie. Et les résultats sont éloquents. Fin 2012, la ville de Milan annonçait une augmentation du volume de déchets triés et recyclés de 33 % par rapport à l’année précédente. « Tout ceci pour un coût inférieur à celui du système précédent, sans collecte des déchets alimentaires », assure Enzo Favoino, responsable scientifique du mouvement Zero Waste Europe.

Lorient et ses éco-citoyens

Lorient (212 000 habitants) est l’une des quelques villes françaises engagées dans une perspective de réduction des déchets. Serge Gagneux, vice-président de l’agglomération lorientaise chargé de la réduction et de la valorisation des déchets, présente fièrement ses chiffres. Depuis 2007, la ville bretonne a fait passer le taux de recyclage de 25 % à 44 %. La masse de déchets mis en décharge est en constante diminution. Quand on lui demande pourquoi avoir engagé cette démarche, il cite deux éléments cruciaux : les objectifs de réduction des déchets du Grenelle de l’environnement et l’envolée des coûts d’enfouissement en décharge

Cependant, pour un meilleur traitement des déchets, il ne suffit pas de développer les systèmes de collecte, le recyclage et le compostage. Il faut également limiter au maximum le remplissage de nos poubelles. Toutes les personnes interviewées le rappellent : « Le meilleur déchet et celui qui coûte le moins cher, c’est celui qu’on ne produit pas. »

À Lorient, l’agglomération organise dans ce but des activités de sensibilisation à l’éco-consommation et de lutte contre le gaspillage alimentaire. Un concours scolaire pour dessiner le nouvel autocollant « Stop pub » a également suscité un regain d’intérêt pour ce petit geste écologique. Presque un foyer lorientais sur quatre affiche leur refus de la publicité, alors que 10 ans après son lancement national l’initiative de ces autocollants n’a atteint, en France, qu’un ménage sur dix.

Un annuaire du réemploi et de la récupération

Troisième leçon pour les futurs éco-consommateurs : apprenez à éviter les déchets. Prospectus publicitaires, emballages, sur-emballages et sacs plastiques. Toutes choses éphémères et inutiles : sitôt achetées, sitôt à la poubelle. Il faut donc les éviter. Un autocollant « Stop pub », un cabas, et le tour est joué ! Un peu plus dur maintenant : certains magasins acceptent de vendre en vrac dans des contenants apportés par les acheteurs (lire cet article de Basta ! sur cette initiative à Bordeaux). Il n’y a plus qu’à trouver la bonne adresse près de chez soi pour supprimer une nouvelle série de sacs plastiques.

Limiter le remplissage de nos poubelles, c’est aussi l’objectif des Amis de la Terre qui ont mis en ligne un annuaire du réemploi et de la récupération (consultable ici). Une multitude de petites structures y sont référencées, que ce soit des bibliothèques, des réparateurs de téléphones, ou des associations qui reprennent les vêtements (à l’exemple de cette entreprise de textile à Caen, ou des Ateliers du Bocage, près de Cholet, pour l’électronique). Alors que les appareils électroniques et les vêtements sont difficilement recyclables, ils peuvent ainsi être réparés et gagner une seconde vie. Autant d’objets en moins dans les décharges.

Quid des ordures résiduelles ?

Composter, Recycler, Réutiliser, Réduire. À ces quatre verbe, Enzo Favoino ajoute un cinquième verbe en « R » (composter se dit rot en anglais) : Re-concevoir les produits. Car, il reste toujours un petit quelque chose à « sauver » de la décharge et de l’incinération. Même à Capannori, en Italie, qui peut facilement se vanter de son pourcentage de tri de déchets d’environ 82 %, il reste des ordures ménagères qui ne trouvent pas de solution de traitement et qu’on appelle ordures résiduelles. Depuis 2010, le « Centre de recherche Zéro Déchets » travaille donc, à Capannori, sur ces « restes » pour améliorer encore le traitement des déchets.

« Quand nous sommes devant un sac d’ordures résiduelles, nous le séparons en trois catégories. D’un côté, ce qu’on pourrait recycler (papier, plastique, fraction organique) et qui se retrouve là suite à une erreur de tri. De l’autre, les objets réparables et réutilisables qui ne sont donc pas véritablement des déchets. Enfin, les objets non-recyclables. Pour nous, ce sont des erreurs de design industriel », explique Patrizia Lo Sciuto, membre du centre de recherche Zéro Déchets et coordinatrice de Zero Waste Italy.

Paul Connett, chimiste américain, militant pour le Zero Waste depuis près de trente ans et également président du conseil scientifique du centre de recherche, est catégorique : « Si ça ne peut pas être recyclé, ni réutilisé, ça ne doit pas être produit ! » Le défi du centre de recherche est alors de trouver une solution satisfaisante. Paul Connett en appelle à la créativité pour concevoir des objets recyclables afin de remplacer ceux qui encombrent les étagères des chercheurs de Capannori, sans autre possibilité de réutilisation.

San Francisco : première ville sans déchets au monde ?

En 2011, les membres du centre de recherche remarquent la multitude de capsules de café dans la fraction résiduelle des déchets. Certaines capsules sont un savant mélange de plastique, de papier huilé et de café. Après usage, il est impossible de séparer les matériaux pour les recycler. À Capannori, l’étude des capsules café commence … Quelques mois plus tard, les producteurs présentent des capsules éco-compatibles, faites avec du matériel biodégradable ou compostables. Un producteur va même jusqu’à inventer des capsules comprimées – comme une aspirine. La solution idéale, pour Patrizia Lo Sciuto, puisqu’il n’y a que très peu d’emballages avec ces capsules.

Avec cette « stratégie des cinq R », le mouvement espère réduire l’incinération et la mise en décharge à néant. Zero Waste a connu ses premières grandes victoires au début des années 2000.

En 2002, la ville de San Francisco a ainsi annoncé son intention de devenir la première ville sans déchets au monde en 2020. Même si ce n’est pas – encore – le cas de Milan et Lorient, d’autres villes affichent également le même objectif, notamment en Italie et au pays basque. Dans la province basque du Gipuzkoa, c’est l’opposition des citoyens à un projet d’incinérateur qui a ainsi permis de lancer l’objectif « Zero Zabor ». Paris et l’Île-de-France resteront-elles au bord du chemin ?

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Pour aller plus loin : le site de Zero Waste France, www.zerowastefrance.org/fr

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