Horia Kebabza est sociologue, chargée d’enseignement à l’université Toulouse le Mirail et à Sciences Po. Toulouse. Chercheure, ses travaux portent essentiellement sur le genre, les articulations entre sexisme et racisme, et les processus de socialisation chez les jeunes vivant dans les quartiers populaires. Elle mène aussi des actions de formation et des projets avec des acteurs sociaux sur des questions de genre, de jeunesses, et d’immigration.
Lors d’une discussion avec un proche, militant anarchiste et anti-raciste de longue date, quand je lui parle de l’importance de la race dans nos cadres conceptuels et dans les stratégies des mouvements sociaux, il me rétorque : « Faut-il rappeler que l’oppression n’a pas de frontière, et que les opprimés n’ont pas de couleur ? » Cette déclaration sincère, me semble néanmoins symptomatique de l’aveuglement à la couleur, et de la difficulté à penser ses propres privilèges.Interroger les « privilèges blancs » serait, m’a-t-on dit à plusieurs reprises, une question mal posée, parce qu’elle oppose les opprimé∙e∙s, au lieu de les rassembler. Cette lecture, qui s’insère dans un héritage intellectuel français marxiste, et qui identifie la classe, plutôt que la race (ou d’autres variables), comme déterminant essentiel des expériences des individu∙e∙s, alors qu’il y a une évidence du contraire, doit être interrogée.
Cesser de concevoir une blanchité faussement neutre et désincarnée, et plaider pour une blanchité située, qui ferait la part de cette position de dominance dans l’espace social, serait le projet « of making whiteness strange », et de la rendre – parce qu’inexplorée – étrange et insolite.
C’est l’expérience qu’a réalisée Peggy McIntosh. Dans un article qui fait aujourd’hui référence, elle se questionne sur les « privilèges des blancs ».
Elle souligne le fait qu’on enseigne avec soin aux « Blanc∙he∙s s » à ne pas reconnaître leurs privilèges, tout comme les hommes sont socialisés à ne pas reconnaître leurs avantages liés à leur condition d’individu de sexe masculin. On pourrait rajouter à cette liste les hétérosexuel∙le∙s.
Elle explique qu’elle s’est attachée à la couleur de peau, plus qu’à la classe sociale, la religion ou le statut ethnique, bien que tous ces facteurs soient bien sûr très liés. On peut faire l’hypothèse que le contexte de la société américaine, anciennement ségrégationniste et marquée par l’esclavage, explique sans nul doute l’importance de la couleur de peau, comme caractéristique des processus de catégorisation de l’autre, de sa labellisation. De plus, si cet attribut n’est certes pas la seule cause de racisme, il tient une place importante dans la définition de l’identité ethnico-raciale, et a une signification toute particulière, dans une société ou l’on accorde autant d’importance au visuel et à l’image, donc au visible.
C’est ainsi que P. McIntosh définit les privilèges de la peau blanche (white skin privileges), comme un pack invisible chargé de biens immérités sur lesquels elle peut compter dans sa vie quotidienne, mais au sujet desquels, elle était supposée demeurer inconsciente : « Je pense que les Blancs ont été consciencieusement éduqués pour ne pas reconnaître le “privilège de la peau blanche”, tout comme les hommes ont appris à ne pas reconnaître les privilèges masculins. C’est ainsi que j’ai commencé à chercher (de manière intuitive), ce qu’est un “privilège de la peau blanche”. J’en suis arrivée à percevoir ce privilège, comme un paquet invisible obtenu sans aucun mérite, et contenant des provisions sur lesquelles je peux compter chaque jour, paquet qu’on me “signifierait” de toujours oublier. Le “privilège de la peau blanche”, c’est en fait un sac à dos invisible et sans poids, rempli de fournitures spéciales, cartes, passeports, carnets d’adresses, codes, visas, vêtements, outils et chèques en blanc » (McIntosh, 1989).
Elle dresse ainsi une liste de cinquante privilèges qu’elle a pu identifier, comme par exemple « Si je suis convoquée par le/la professeur.e de mon enfant, je ne crains pas qu’il/elle soit raciste », ou encore « je trouve partout du maquillage ou des pansements couleur “chair”, qui s’accordent à ma couleur de peau »…





