Fdesouche

Un article de Philippe Béchade, collaborateur de La Chronique Agora, site « contrarien » que nous avons déjà cité, explique, avec une ironie mordante, pourquoi le marché financier exulte actuellement, alors que la crise est toujours là, voire s’aggrave, pour ceux qui ne bénéficient pas de “l’argent gratuit”.
Argent, qui est en effet littéralement distribué aux spéculateurs par les gouvernements réunis au sein du G-20, par le biais d’une politique de poursuite des soutiens publics à l’économie et de taux d’intérêts faibles, voire nuls, favorisant le “carry trade” au détriment du dollar.

M. Béchade est clairement d’avis que cela ne peut guère durer, puisque cette folie boursière reposant sur du vent reproduit, en pire, les “erreurs” du passé, selon des mécanismes conduisant inévitablement à la crise. Avant l’indigestion, les excès…

▪ Le marché est une entité binaire, il monte ou il baisse… Cette alternative simplissime génère une abondante littérature théorique et mobilise au quotidien les meilleurs cerveaux qui rivalisent d’ingéniosité pour prendre un coup d’avance, sur la base de minuscules indices techniques et autres signaux imperceptibles réputés “précurseurs”.

Comme le rappellent de nombreux humoristes, faire des prévisions, c’est difficile, surtout lorsque cela concerne le futur, alors le marché s’efforce plus raisonnablement de prédire le présent… et même avec cet objectif moins ambitieux, il n’y parvient pas toujours.

Mais les choses sont en train de changer. Les banques centrales ont doté les marchés d’un “grand convertisseur” qui élimine — en temps réel — toute équivoque sur la tendance.

Le principe est simple : “nous — en l’occurrence le G20 réuni ce week-end — vous promettons de l’argent gratuit jusqu’à ce que les lettres ornant la touche achat sur votre terminal de saisie d’ordres de Bourse soient effacées par l’usure. A charge pour vous de vendre le dollar à découvert jusqu’à ce qu’il en faille l’équivalent d’un fourgon blindé pour acheter une seule pièce d’or”.

Apprécions cette simplification du métier de trader. Il n’est plus besoin d’avoir effectué de ruineuses études de troisième cycle avec une spécialisation dans des domaines mathématiques expérimentaux, il suffit de suivre la courbe du dollar et d’acheter tout ce qui se vend sur un marché réglementé dès qu’il commence à se replier sous ses planchers de la veille. Quel repos pour les neurones ! Le dollar résume à lui seul toute l’information qui compte aux yeux d’un spéculateur : est-ce que le contexte économique est suffisamment moisi pour que les taux soient maintenus à zéro jusqu’aux prochaines vendanges ?

Nous ne pouvons nous empêcher de nous esclaffer lorsque nous lisons presque chaque jour que les marchés sont “portés par des espoirs de retour de la croissance”. Si une telle éventualité survenait — et que Ben Bernanke nous en préserve –, c’en serait terminé du carry trade et de l’argent tellement facile qu’une telle opération est strictement interdite aux simples épargnants qui tentent de se constituer une retraite par des moyens légaux.

Avons-nous déjà vu une bulle de “n’importe-quoi-sauf-du-dollar” gonfler aussi vite qu’au cours des sept deniers mois ? A l’évidence non !

Avons-nous déjà vu autant d’argent pris aux plus modestes contribuables enrichir aussi vite les plus fortunés ? C’est sans précédent !

▪ Pressentant que ce processus indispose nombre de ses concitoyens — ainsi que quelques hommes politiques qui les représentent –, Lloyd Blankfein, le richissime patron de la toute puissante banque Goldman Sachs, tente de désamorcer la critique.

“Oui c’est vrai, je trouve normal de verser des super bonus à mes collaborateurs qui ont réussi à ‘créer de la valeur’ (à leur profit quasi exclusif ?) car ils ont réussi à permettre aux entreprises de se refinancer sur les marchés, de créer à leur tour de la valeur (au profit des actionnaires, et donc des top managers de Goldman Sachs), ce qui à terme devrait créer de l’emploi (tout le monde sait que c’est une fable pour enfant de quatre ans) et restaurer la confiance dans l’avenir du pays”.

Nous rappelons au passage que Goldman Sachs ne paye pratiquement aucun impôt sur les bénéfices sur le territoire américain. Ses profits se comptent en dizaines de milliards de dollars mais grâce à une “optimisation fiscale” qui force l’admiration, les sommes versées au Trésor américain se chiffrent seulement en dizaines de millions de dollars.

Mais les entreprises auraient-elles eu un besoin si vital de trouver des financements si les brasseurs d’argent n’avait fait s’effondrer le système 12 mois auparavant ?

Comment peut-il estimer que le versement de bonus d’un montant qui excède “la valeur” créée par l’économie réelle — nous ne parlons pas de la bulle des actifs — est un signe économique encourageant alors qu’il s’agit de rémunérations totalement discrétionnaires ?

Comment ose-t-il prétendre que les entreprises créent des emplois grâce à leur profits alors qu’elles ne réalisent précisément des profits qu’en supprimant massivement des emplois ?

Mais vous objecterez que les bonus créent effectivement des emplois… dans le secteur de la location de yachts et de jets privés, dans l’aménagement de résidences de très grand luxe (le plus souvent hors du territoire américain), chez les concessionnaires qui importent des voitures de sport exclusives, et pour les agences spécialisées dans le personnel de maison (gouvernantes, cuisiniers, chauffeurs, coachs sportifs…).

Autant de postes intellectuellement accessibles pour des ex-ingénieurs licenciés dans la Silicon Valley, des chefs de projet renvoyés dans leurs foyers par General Motors, des experts comptables victimes d’une externalisation des services financiers vers l’Inde.

Ce n’est pas un hasard si le Dow Jones pulvérise un nouveau zénith annuel à 10 180 points — il ne lui manque plus que 1,5% pour retracer 50% de la grande baisse entre 14 200 points et 6 500 points — le lendemain même de l’annonce du record absolu en matière de chômage depuis 26 ans. Le message d’optimisme de Wall Street est parfois mal interprété. Beaucoup de citoyens ordinaires ont le sentiment qu’il signifie : “chômez braves gens, nos bonus en dépendent”.

Mais il y a peut-être encore plus choquant. Nous avons entendu d’éminents spécialistes de l’immobilier américain, arborant un large sourire devant les caméras de CNBC ce week-end, prétendre que la crise de l’immobilier était terminée à New York car la clientèle — nous vous laissons deviner laquelle — s’arrache les appartements à 2,5 millions de dollars et plus. Imaginez le montant des commissions encaissées par les interviewés : comment n’afficheraient-ils pas un certain optimisme concernant leur business ?

D’après eux, c’est tout le secteur du logement qui devrait rebondir. “L’exemple vient d’en haut, l’attitude des ultra-riches préfigureraient une embellie de la tendance dont les classes moyennes feraient bien de s’inspirer en ne perdant pas de temps à attendre que les prix baissent davantage”. Encore faudrait-il que les banques leur prêtent de l’argent !

Ah oui, au fait… les acheteurs de “penthouse[appartement occupant tout le dernier étage d’un immeuble et possédant souvent une terrasse] à trois millions de dollars sur Central Parc payent cash — ou à crédit si seulement cela représente un intérêt fiscal majeur –, mais ce n’est qu’un détail !

Peu importe la tendance réelle dans le secteur immobilier, l’information essentielle c’est que le G-20 — nullement inquiet de la formation de nouvelles bulles spéculatives — relance la mécanique haussière en vigueur depuis la mi-mars en réaffirmant que la politique d’argent gratuit doit être poursuivie aussi longtemps que nécessaire. Les marchés ne pouvaient espérer un message plus clair les incitant à reprendre leur ascension débridée.

Les places européennes exultent, leur hausse a dépassé lundi les 2,3%, le CAC 40 s’envole de 2,05% à 3 782 points, effaçant en seulement quatre séances tout le terrain perdu depuis le 23 octobre dernier.

Wall Street affichait également 1,5% de hausse et une cinquième séance positive sur une série de six. Autant que de journées de repli du dollar.

Ce faisant, les marchés renoncent à leur rôle qui est de fixer la valeur d’un actif en fonction de critères objectifs, des perspectives d’avenir d’une entreprise. L’avenir, c’est les cinq prochaines minutes. Le cours de Bourse, c’est un simple reflet inversé de la valeur du dollar.

La surliquidité et le carry trade avaient mené les marchés au désastre en 1998 et en 2008. Par conséquent, les banques centrales et le G-20 les invitent à recommencer… encore plus vite, encore plus fort !

La grande leçon, c’est qu’ils n’ont décidément rien appris… ou alors une toute petite chose : que plus l’erreur est totale, plus l’impunité est totale !

La Chronique Agora

Fdesouche sur les réseaux sociaux