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Harald Welzer, psychosociologue allemand, estime que la débâcle financière et ses conséquences ne traduisent pas une simple «crise» mais que nous nous trouvons probablement déjà à un «tipping point» ou point de basculement systémique, à partir duquel des tendances ne peuvent plus être corrigées dans de nombreux domaines : climat et environnement, énergie, ressources et finances.

Peu de temps avant la banqueroute de Lehman Brothers, Josef Ackermann, le président de la Deutsche Bank, avait laissé courir le bruit que le pire était passé. Dans les semaines fiévreuses qui se sont succédé depuis, les politiques et les spécialistes se sont surpassés dans la recherche de moyens destinés à doper la consommation, comme si le capitalisme était en mouvement perpétuel et qu’il suffisait de relancer son cycle de création continue.
L’idée que, cette fois, il s’agit peut-être de plus que d’une «crise», n’est apparemment venue à personne. La vie suit son cours : on emprunte, on donne un tour de vis fiscal, et on espère, avec tout ça, passer le cap au plus vite. (…) On sous-estime de façon chronique combien le train-train quotidien, les habitudes, le maintien d’institutions, de médias, la continuité de l’approvisionnement entretiennent la croyance qu’en fait rien ne peut arriver : les bus fonctionnent, les avions décollent, les voitures restent coincées dans les embouteillages du week-end, les entreprises décorent leurs bureaux pour Noël. Autant de preuves de normalité qui viennent étayer la conviction bien enracinée que tout continue comme au bon vieux temps.

La déconfiture de l’expertise, où qu’elle s’applique, ne marque-t-elle pas que nous nous trouvons déjà à un «tipping point» point de basculement systémique, à partir duquel des tendances ne peuvent plus être corrigées ? (…) On tient pour impossible un effondrement complet du système financier et économique et on se représente encore moins que la pénurie d’énergies fossiles atteigne un niveau tel, d’ici quelques années, que même dans les pays les plus riches, les plus bas revenus ne pourront plus se chauffer.(…) La concurrence qui s’accroît de plus en vite autour des ressources pourrait bien dégénérer en affrontements violents pour départager vainqueurs et vaincus. (…)
C’est justement en temps de crise qu’on voit ce qui se passe, fatalement, quand une entité politique commune ne procède d’aucune idée de ce qu’elle veut vraiment être. Des sociétés qui se contentent de satisfaire leur besoin de sens par la consommation n’ont, au moment où, alors qu’elles se sont coupées de la possibilité d’acquérir une identité du sens et un sentiment de ce qu’est le bonheur quand l’économie fonctionnait encore, plus de filet pour retarder leur chute. Cela tombe au moment où les experts n’ont aucun plan à proposer. Peut-être leur vol à l’aveuglette est-il le signe d’une renaissance. Celle du politique.
(>> Le Monde)


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