L’historien Pierre Birnbaum revient sur le refus de la République d’admettre les rites et comportements religieux publics au nom de l’universalisme. Il plaide pour ce que les Québécois nomment l’«accommodement raisonnable» et pour un «pluralisme respectueux de la laïcité».
[Addendum 07/04] «Un bon républicain doit-il manger du cochon ?». Pierre Birnbaum est interviewé par Marianne. Extraits.
Fort heureusement, les autorités de l’Eglise catholique du pays tiennent et restent fidèles à leur position pluraliste, l’Eglise ne se revendique plus comme l’unique porteur de l’identité française. La question est de savoir si nous saurons freiner cette marche à la réethnicisation de la France.
On assiste à une espèce de rencontre imprévue entre ce déclin de l’Etat que je décrivais et la présence d’une population musulmane importante, liée à l’immigration et au passé colonial de la France. Soyons très prudents sur ces affaires parce qu’on est quand même souvent dans l’ordre du fantasme pur. […]
Notre pays va devoir trouver des «accommodements», comme disent les juristes canadiens, afin de rendre la situation vivable. Cela ne pourra se faire que dans le respect des valeurs des uns et des autres sur la base d’un socle républicain qu’il faut renforcer. […]
Au nom de l’universalisme s’impose un modèle unique, très français, qu’on pourrait dire culturellement «catholaïque» jusque dans ses formes les plus anticléricales ou irréligieuses. La République a parfois des réflexes d’Église.
Pierre Birnbaum traite ici d’un des paradoxes de la laïcité française : le refus d’admettre, au nom de l’universalisme, les rites et les comportements religieux publics, même lorsque ceux-ci n’impliquent aucun prosélytisme.
Ainsi de la polémique déclenchée en février 2012 par Marine Le Pen autour de la viande halal, dont l’intensité fut telle que François Fillon, Nicolas Sarkozy puis François Hollande la relayèrent. Le candidat socialiste promit solennellement qu’il s’opposerait, une fois élu, à ce que la nourriture halal entre dans les cantines scolaires.
L’inepte provocation antimusulmane des fêtes «saucisson et pinard» avait servi de prélude.
Le cochon fait donc son retour dans la symbolique française. Des banquets de la IIIe République jusqu’au sanglier d’Astérix, en passant par la solide convivialité paysanne, voici un mets véritablement «gaulois» que les juifs et les musulmans feraient l’injure – selon certains – de ne pas partager avec la majorité de leurs concitoyens tout comme ils persistent à suivre un calendrier religieux différent de celui dont notre société sécularisée a hérité du christianisme, etc.
Il s’agit non pas de fulminer des interdits ou des exclusions mais de pratiquer au cas par cas, sans nuire au bon fonctionnement collectif, un «pluralisme respectueux de la laïcité»
Avec une érudition fine et vive, Pierre Birnbaum rouvre le dossier. Il revient à Voltaire, qui, tout à sa lutte contre l’Église, s’en prend violemment aux rites et prescriptions des juifs en des termes caricaturaux que l’on utilise aujourd’hui contre l’islam. Dès lors se noue une contradiction que la Révolution, la déchristianisation puis la laïcité républicaine élaborée au cours du XIXe siècle ne parviennent pas à surmonter.
Contrairement à l’illusion que s’efforcent de répandre les classes dirigeantes, il faut rappeler, en effet, que le fameux « tourisme de masse » ne met en jeu que 4% de la population mondiale et que l’immigration, au sens strict, n’en concerne que 2% (même en comptabilisant les nombreux « expatriés » des pays riches). Si ce nouveau mode de vie sans frontière devait devenir la norme – comme le capitalisme global l’exige à présent – on se heurterait donc rapidement à des problèmes écologiques et énergétiques insurmontables (sans même prendre en considération le fait qu’il rendrait impossible tout investissement affectif durable et tout lien social solide).
Journalistes, politiciens et autres intellectuels s’enthousiasment pour les « révolutions arabes » en cours. Enfin, ces peuples secouent leur joug, renversent ces dictateurs que l’Europe soutenait honteusement, accèdent à leur tour au bénéfice de la démocratie et de la liberté, prouvant ainsi le caractère universel de ces valeurs.
En l’absence de données officielles, on peut estimer le nombre des personnes originaires de l’immigration non européenne qui sont installées en métropole a au moins 12 millions. Ce nombre augmente chaque année d’environ 400 000 (le nombre des entrées légales s’élève à 160 000, chiffre officiel, celui des entrées clandestines peut être évalué à au moins 30 000, celui des naissances issues de l’immigration à 250 000 et à 60 000 celui des départs et décès, qui viennent en déduction). A ce rythme, la population de souche européenne sera minoritaire d’ici la fin du siècle (probablement dès 2050 chez les moins de 50 ans).