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23/05/2022

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Un premier cercle concerné a versé en 2020 un million d’euros à investir dans Stripe, qui est valorisé 95 milliards de dollars. On y trouve Dylan Deschamps, fils de l’entraîneur de l’équipe nationale de football, qui a déboursé 100 000 euros. A ses cotés, Florent Steiner, fondateur du site Adopte un mec (100 000 euros misés également) et Hugo Mulliez, directeur général d’Ausspar, la holding du groupe Auchan (plus prudent, avec 5000 euros alloués). D’autres personnalités sont exposées via deux SPV constitués dans les îles Caïmans pour acheter 1,7 million d’euros de titres SpaceX et AirBnB. Cette fois, c’est la famille Poutrel à l’origine d’Ingenico, spécialiste des terminaux de paiement, qui aurait perdu trace des euros destinés à AirBnB.

D’autres plaintes pourraient suivre concernant trois autres véhicules qui devaient investir dans Algolia, mais qui font “actuellement l’objet de vérifications complémentaires”, selon Ivan Terel, l’avocat des plaignants. L’un d’eux (où l’on retrouve la famille Poutrel) devait placer un million d’euros, mais n’a, en réalité, versé que la moitié de la somme. A en croire ses comptes, le solde a été prêté à d’autres sociétés du groupe The Family.

Quant aux 53 autres SPV, leurs business angels s’inquiètent, craignant d’être pris dans la tourmente, même si TheFamily assure qu’ils ne sont pas concernés par l’affaire. Dans ces structures, on trouve à nouveau divers noms connus. Comme Eole Peyron Ricard, arrière petite-fille de la famille Ricard, qui a investi dans Payfit. Ou encore la famille de l’opticien Alain Afflelou, qui a misé 100 000 euros sur Luko, un distributeur de produits d’assurances. Sans oublier Edward Bouygues, fils de Martin et président de Bouygues Telecom, qui a perdu 50.000 euros en investissant dans le spécialiste du reconditionnement de téléphones, Save my SmartPhone, finalement liquidé. De même que le célèbre youtuber Olivier Roland (10 000 euros perdus). Mais le risque fait bien sûr partie intégrante de ce genre d’activité. Plus étonnant, il y a ceux qui ont peiné à récupérer leurs bénéfices, comme les business angels de Captain Train. Alors que cette entreprise a été très bien revendue en 2016, pour près de 200 millions d’euros, ils ont dû attendre 2020 pour toucher leur part. Entre-temps, une partie de la plus-value a été prêtée ou investie dans d’autres sociétés du groupe The Family.

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Episode 1

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Si les soupçons de détournement sont limités à une dizaine de SPV, le scandale rejaillit sur tout l’écosystème The Family. A commencer par l’incubateur lui-même, qui réunit à son capital des investisseurs prestigieux: la famille Arnault, Noël Forgeard (ancien patron d’EADS), Alexandre Mulliez (petit-fils du fondateur d’Auchan), Adrien Dassault (petit-fils de Serge Dassault), Frédéric Mazzella et Francis Nappez (fondateurs de Blablacar), Nadra Moussalem (patron pour l’Europe du fonds Colony Capital), Fany Pechiodat (co-fondatrice de MyLittleParis)… Et aussi des fonds comme Rocket Internet, Idinvest, Index Ventures, White Star Capital…

Créé en 2013, cet incubateur a accompagné 120 start-ups, les plus célèbres étant Heetch, PayFit, Algolia, Doctrine, Captain Train… Les jeunes pousses l’ont rémunéré en lui octroyant des actions gratuites. The Family s’est donc ainsi retrouvé avec un portefeuille de participations plus ou moins prometteuses. Dans un email aux investisseurs, Nicolas Colin a chiffré à 54 millions d’euros la valeur nette de ce portefeuille. Dans un post, Alice Zagury a comparé cette valeur aux fonds levés par l’incubateur : 20 millions d’euros. Autrement dit, un euro investi rapporterait aujourd’hui plus de 2,7 fois sa mise… Ceux qui ont mis de l’argent dans l’incubateur n’auraient donc pas de quoi s’inquiéter.

Mais, quand on soulève le capot et qu’on y regarde de plus près, il n’en est rien. Selon les informations de Capital, cette valorisation permettra à peine aux investisseurs de retrouver leur mise. En effet, l’essentiel de la culbute ira d’abord dans les poches des salariés, et d’un investisseur prioritaire, le fonds LGT Capital Partners. Ils seront les premiers servis sur les produits de la revente des 120 start-ups en portefeuille.

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Mais ce n’est pas tout. La structure française The Family Paris n’est pas exemplaire non plus. En septembre 2018, les commissaires aux comptes Scorex et Patrick Massoutre ont formulé une réserve sur les comptes 2017, déplorant n’avoir pu mettre en oeuvre les procédures nécessaires pour formuler leur opinion. Puis, en janvier 2019, ils ont démissionné, deux ans avant la fin de leur mandat. Enfin, leurs successeurs ont aussi formulé la même réserve sur les comptes 2018, limitée aux fournisseurs et aux achats. Hasard ou coïncidence, The Family Paris n’a pas publié le rapport des commissaires aux comptes pour les exercices 2017, 2019 et 2020 et a refusé de nous les communiquer. Pour Frédéric Montagnon, “les règles les plus élémentaires de structuration et de bonne gestion n’ont jamais été respectées. Il n’y a jamais eu non plus de directeur financier suffisamment expérimenté pour accompagner un projet aussi large, pas d’audit interne, et encore moins d’auditeur externe mandaté pour contrôler l’ensemble des activités.

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Episode 2

27/03/2022

The Family suspecte Oussama Ammar d’avoir détourné 3 millions d’euros, et l’a attaqué devant le tribunal de commerce et au pénal pour “abus de confiance” et “faux”

La guerre est déclarée entre les actionnaires de The Family. D’un côté, le co-fondateur et figure de la tech française, Oussama Ammar, qui a quitté l’incubateur en novembre dernier. De l’autre côté, les deux autres co-fondateurs et dirigeants actuels, Alice Zagury et Nicolas Colin. Le duo suspecte Oussama Ammar de détournements de fonds, et en a informé ces derniers jours les actionnaires, à la fois oralement et dans un email, consulté par Capital. Cet email affirme : “nous suspectons un détournement d’environ 3 millions d’euros, qui ont été collectés en 2019-2020 par l’entité The Family (Global Godfathers) SPC. Ces montants étaient destinés à être investis dans diverses entreprises technologiques basées aux États-Unis entre décembre 2019 et octobre 2020”.

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L’email ajoute que The Family a engagé plusieurs procédures contre Oussama Ammar et ses holdings personnelles, Fabuleo Ltd et Aletheis The First Ltd. D’abord, une plainte au pénal déposée le 23 mars pour “abus de confiance” et “faux”. Ensuite, des procédures pour geler les actifs d’Oussama Ammar, et notamment ses participations dans des start ups. The Family indique avoir obtenu des injonctions en ce sens aux îles Caïmans le 15 mars, et en France. Enfin, une procédure devant le tribunal de commerce de Paris a été engagée le 3 mars, une première audience devant se tenir ce mardi 29 mars.

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La réussite de The Family avait valu à ses fondateurs d’être présentés comme des exemples et de se voir confier des missions officielles. En 2015, Emmanuel Macron, venu visiter l’incubateur, avait débattu innovation avec Oussama Ammar, qui avait félicité le ministre de l’économie d’alors : “avec la loi Macron, vous avez fait l’une des meilleures lois pour les start-up”. Fin 2017, Bercy avait chargé Alice Zagury d’animer un groupe de travail sur le financement des entreprises en préparation de la loi Pacte. Enfin, Oussama Ammar a été invité à enseigner à Sciences Po Paris, et a aussi été nommé en 2018 membre du Global Tech Panel créé par Federica Mogherini, haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères.

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Toutefois, les procédures engagées contre Oussama Ammar promettent d’être complexes. L’entrepreneur né au Liban indique sur son profil LinkedIn s’être installé à Dubaï. Ses deux holdings personnelles, Fabuleo Ltd et Aletheis The First Ltd, sont immatriculées à Hong Kong (la première a déposé la marque TheFamily en 2013).

Mais The Family n’est pas en reste, et a mis en place un entrelacs d’une vingtaine de structures aux quatre coins du monde. Certaines sociétés sont installées en France. Mais la holding de tête The Family (Holdings) Ltd est immatriculée en Grande-Bretagne, tout comme la holding détenant les participations, The Family (Fellowship) LLP. D’autres sont enregistrées au Delaware (The Family Global Operations Inc) ou aux îles Caïmans (The Family (Global Godfathers) SPC). Selon la Lettre A, deux autres dirigeants sont aussi actionnaires via des structures basées à Hong Kong : Nicolas Colin via Dagmar first Ltd, et Balthazar de Lavergne via Polygoexp Ltd.

Capital


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