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Alors que le nombre d’admissibles au CAPES est historiquement bas cette année et que l’académie de Versailles a annoncé l’organisation d’un «job dating» pour recruter des enseignants, l’historien Eric Anceau (Sorbonne Université ), spécialiste de l’État, des pouvoirs et des relations entre le peuple et les élites, alerte sur la situation de l’Éducation nationale. Il évoque le faible niveau de rémunération et l’irruption de la violence dans le milieu scolaire. Parmi ses derniers livres : Les Élites françaises des Lumières au grand confinement (Passés Composés, 2020)

Le nombre d’admissibles au CAPES est historiquement bas dans plusieurs disciplines cette année. Comment expliquer les difficultés de l’Éducation nationale à recruter ?

J’irai même jusqu’à parler de chiffres catastrophiques: 816 admissibles au CAPES externe de mathématiques alors qu’il y avait 1035 postes à pourvoir, 720 pour 755 en lettres ou encore 83 pour 215 en allemand. Même si tous les admissibles sont recrutés on sera encore très en deçà des besoins !

Ces difficultés de recrutement s’inscrivent dans un phénomène de longue durée ; je le constate dans mes amphithéâtres, préparant des étudiants aussi bien à l’agrégation qu’au CAPES depuis plus de vingt ans. Certes, on parlait déjà d’une crise de recrutement au début des années 2000 lorsque je faisais partie du jury d’oral du CAPES d’histoire-géographie, mais je suis affolé de voir la fonte des effectifs d’année en année. Alors que dans les années 2000 nous avions plus de 500 étudiants de concours en amphi à la Sorbonne, à tel point que certains avaient du mal à trouver où s’asseoir, ils sont à peine une centaine aujourd’hui.

La perte d’attractivité de la profession est réelle, à cause des rémunérations indécentes et des revalorisations promises qui n’ont pas eu lieu. Le début de carrière a certes été revalorisé mais c’est un «cache-misère», pardonnez-moi le terme ! On est actuellement à 1,1 SMIC pour un bac + 5. Par ailleurs, le refus de dégeler le point d’indice a conduit, sur deux décennies, à la paupérisation de toute une profession.

À cela s’ajoute la déconsidération complète du métier dans la société. Les enseignants étaient, il y a quelques décennies encore – et je ne parle pas ici de la Troisième République – plutôt hauts dans la hiérarchie sociale et presque unanimement respectés ; ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Un autre phénomène lié, pour partie, au précédent est que l’enseignant est désormais très exposé. La salle de classe n’est plus un sanctuaire mais plutôt, à l’inverse, une caisse de résonance des maux nombreux de notre société.

Le métier d’enseignant est devenu à hauts risques physiques et psychologiques. Les problèmes d’incivilités se multiplient. L’agression, il y a 48 heures, d’une enseignante dans un lycée de Basse-Goulaine n’est qu’un exemple parmi de multiples autres, émergeant au milieu du #pasdevague, parce que l’agresseur a été filmé par ses complices et que sa vidéo a été postée sur les réseaux.

La perte de considération des enseignants se retrouve enfin dans le fait, justement insupportable pour eux, que les parents qui étaient de leur côté dans leur immense majorité quand l’institution était respectée, défendent désormais leurs enfants contre eux, même quand on leur démontre l’inacceptable.  […]

Justement, pour pallier le nombre de postes non pourvus, les établissements recrutent de plus en plus de contractuels. L’académie de Versailles organise même un «job dating» pour recruter des enseignants à partir de bac + 3. Quel regard portez-vous sur ces modes de recrutement ?

Je ne mâcherai pas mes mots: je suis scandalisé. Cela revient à dévaloriser la profession et à sacrifier notre jeunesse, puisqu’on va la confier à des adultes qui sont peut-être de bonne volonté, mais qui n’ont absolument pas les qualifications requises pour enseigner à nos jeunes.

La rectrice de l’académie de Versailles, qui n’est elle-même pas une enseignante-chercheuse — comme c’est normalement l’usage — mais une haut-fonctionnaire, ancienne camarade de promotion d’Emmanuel Macron à l’ENA, a décidé d’appliquer les méthodes du privé et du monde de l’entreprise pour recruter les enseignants du secondaire. J’ai vu la vidéo à laquelle vous faites sans doute allusion et dans laquelle elle faisait la promotion du «job dating» (quelle expression horrible !) pour recruter des enseignants contractuels en raison de la pénurie qui s’annonce pour les raisons évoquées tout à l’heure. On croirait voir une DRH d’un grand groupe privé ! […]

Le Figaro (article intégral)


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