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Trop souvent, l’Etat se résume en France à une administration, et l’administration à une prolifération administrative. Un des auteurs les plus drôles que je connaisse, le sociologue anglais C. N. Parkinson, explique parfaitement ce phénomène : l’Etat consomme pour son propre usage une part croissante des énergies disponibles. Il a montré que moins le ministère de la Marine britannique a eu de bateaux à administrer, plus il a eu besoin de fonctionnaires. Comment explique-t-il cela ? Comme les fonctionnaires sont là et ont le souci de travailler, ils se créent du travail les uns aux autres. L’activité administrative, le contrôle, la volonté de garder le monopole de la décision, tout cela guidé par le principe de précaution, le primat du texte, de la circulaire, du décret, qu’il faut faire respecter à tout prix. On se trouve trop souvent dans un système de ralentissement, parfois de blocage généralisé. Ce qui compte, ce n’est plus le résultat à atteindre, mais le processus à respecter.  

(…) ces administrations sont formées de personnes souvent compétentes et qui veulent bien faire. Mais la culture de la précaution, le besoin d’en référer au supérieur administratif, la crainte de l’initiative risquée, et la volonté bien compréhensible de garder le contrôle sur le domaine de compétence qu’on estime être le sien, tout cela se conjugue pour que rien n’avance au rythme qui devrait être nécessaire en temps d’urgence. Et puis la culture administrative, ce n’est pas la culture de l’initiative, de l’expérimentation, de la prise de risque…

Cette mode des commissions et hautes autorités diverses n’est-elle pas aussi l’illustration d’une culture d’Etat qui n’assume plus la prise de risque ?

Aujourd’hui, l’Etat est obsédé par la nécessité de se protéger. C’est un changement terrible, car tout le monde a peur des conséquences, notamment pénales, de ses décisions. Combien d’incriminations qui sont comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête des décideurs ?… La conséquence, c’est la culture du parapluie. Une des traductions, c”est l’inflation des mails. Puisque l’on peut tracer la totalité des échanges, des décisions et des mises en garde, tout le monde fait “répondre à tous”. On en meurt étouffés !

(…)

Dans l’administration, on ne considère pas qu’on doit être évalué par le résultat de l’action entreprise. On est jugé à partir du respect harmonieux des textes. On en revient à cette idée que le fonctionnement compte davantage que le résultat. Si vous mettez en premier le fonctionnement de la mécanique, alors vous vous rendez compte que les procédures prennent plus de place que la décision. L’identification de résultats à atteindre, et la mise en place d’équipes vouées à chacun sont selon moi ce qui doit commander la réinvention de l’action publique. Cela veut dire qu’il faut remplacer la logique d’organisation administrative par une logique de commando de mission. C’est un chantier exigeant, mais qui peut changer la conception même de l’action publique ! 

L’Express


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