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Son identité était un secret de Polichinelle. Son fait d’armes et la médiatisation inévitable qui suivit lui valurent la rancune de ses ex-frères d’armes des Navy Seals. Héros maudit d’une Amérique lasse de se battre, Robert O’Neill a publié ses Mémoires pour «raconter ce qui s’est passé», avec l’aval du Pentagone. Ils viennent d’être publiés en France.

La foule des grands jours se presse, un midi de décembre, sur l’avenue des Amériques, à l’ombre du Rockefeller Center et de son sapin multicolore. Une silhouette athlétique se fraie un chemin dans la jungle urbaine, démarche chaloupée, pour passer la porte d’un restaurant réputé. Comment réagiraient-ils, tous ces New-Yorkais rivés à leurs écrans de téléphone, si leur était révélée l’identité du roux trapu, au blazer de satin et santiags de velours, qu’ils viennent de croiser sur la chaussée? S’arrêteraient-ils sur le passage de ce cow-boy débonnaire, au visage dissimulé derrière des lunettes profilées, casquette de baseball vissée sur le crâne?

L’anonymat est une nécessité pour Robert O’Neill. Si l’homme de la rue apprenait son pedigree, il ne pourrait plus faire un pas sans attirer les accolades chaleureuses, les remerciements appuyés, poignées de main et selfies en prime. Difficile de raser les murs quand on affiche un CV à faire pâlir d’envie Captain America, Batman et Superman réunis. Six ans plus tôt, le vétéran des commandos de marine américains (US Navy Seal) a éliminé l’homme le plus recherché au monde: Oussama Ben Laden. Le 2 mai 2011, au deuxième étage d’un bâtiment plongé dans l’obscurité, à Abbottabad (Pakistan), il a tiré trois fois sur l’ombre d’un géant, celle du fondateur d’al-Qaida et commanditaire des attentats du 11 septembre 2001 à New York et à Washington (2 977 morts).

Seize années dans les forces spéciales, 400 missions de combat, dont la libération du capitaine Richard Phillips des mains des pirates somaliens en 2009, des mois de répétitions laborieuses pour en arriver là. Historique, l’opération «Trident de Neptune» fut aussi irréelle pour ce soldat d’élite, comme il le raconte dans ses Mémoires tout juste traduits en français (1): «J’avais à peine posé un pied hors de l’hélicoptère, en contemplant la maison dans la pénombre que nous devions prendre d’assaut, et je me disais: “C’est incroyable!” J’essayais de digérer l’énormité de la chose en temps réel, de profiter de chaque seconde.»

Six cents secondes, au total, s’écouleront jusqu’au «bap, bap, bap» fatidique de son fusil d’assaut face au «cheikh», comme ses femmes appelaient Ben Laden. Tir réflexe, pour neutraliser une menace immédiate. «Nous étions dans notre bulle, explique Rob. Nous agissions de manière quasi automatique, effectuant des gestes mille fois répétés à l’entraînement.» Même la contemplation du corps sans vie de Ben Laden, les photos portraits réalisées pour identification formelle, malgré les dégâts infligés à la tête du défunt (et toujours pas divulguées à ce jour), ne provoquèrent aucune émotion particulière chez O’Neill et ses camarades.

«Le truc m’a rattrapé lors du vol retour», sourit-il, tout en s’attaquant à un savoureux médaillon de bœuf. Dans l’hélicoptère, un œil sur la dépouille empaquetée dans un body bag, le natif du Montana respectait le silence général, «histoire de ne pas nous porter la poisse», avant de regagner la base américaine de Djalalabad (Afghanistan) à 90 minutes de vol d’Abbottabad. «Le Seal à côté de moi, originaire de Manhattan, m’a posé la question que tout le monde se posait: “Qui l’a descendu?” “C’est moi”, lui répondis-je. “Au nom de ma famille, merci.”»

Pas vraiment le genre d’effusion en vogue chez cette coterie de guerriers, impitoyables cerbères d’une Amérique vengeresse. Mais Rob O’Neill, à 41 ans et une vie passée à traquer le «barbu» dans les sables d’Irak, la Corne de l’Afrique ou les grottes de Tora Bora, comprenait subitement qu’il allait devoir s’habituer à répondre à ces manifestations de reconnaissance par un vague hochement de tête, tant elles étaient appelées à se répéter.

La destruction des tours jumelles, dix ans plus tôt, il l’avait vécue comme un mauvais rêve télévisé, ressassant la vision de ces New-Yorkais désespérés, sautant dans le vide pour échapper aux flammes. Et il avait trouvé sa motivation pour partir en guerre, «faire payer les salopards» coupables de telles atrocités. «Je me demandais si j’étais prêt à sacrifier les cinquante prochaines années de ma vie, pour avoir la chance, même infime, de loger une balle (dans la tête de Ben Laden)? La réponse était oui, sans hésiter.»

Bien sûr, celui parmi ses frères d’armes qui venait de lâcher à la radio le code convenu («Pour Dieu et pour le pays: Geronimo!») en faisait «un peu des tonnes», s’amuse le quadra, «comme si ce type avait attendu toute sa vie de dire un truc pareil». La fameuse «bulle» venait de percer. Encore trente, vingt, quinze, dix, cinq minutes de vol en rase-mottes pour leurrer les radars et les avions pakistanais, et ils pourraient hurler un grand coup, se congratuler, embrasser la terre ferme et danser la gigue. Rire de la remarque du pilote après le survol de l’Hindu Kuch: «Messieurs, pour la première fois de votre vie, préparez-vous à entendre ceci… Bienvenue en Afghanistan!»

Le soulagement n’avait rien de feint. «Nous pensions vraiment ne pas en revenir, explique Rob. Nous disposions d’hélicoptères furtifs dont nous ne connaissions pas la technologie, nous ne savions pas si les Pakistanais auraient des défenses aériennes sophistiquées ou si nous aurions assez de carburant pour rentrer. Et puis, avec vingt-trois gars venant défier toute l’armée pakistanaise, on ne peut pas dire que les augures jouaient en notre faveur. Mais nous avions accepté tout cela. Nous étions plutôt sereins.»

La suite est connue. Elle a fait l’objet d’un film de Kathryn Bigelow, Zero Dark Thirty (2012), et de plusieurs livres, dont celui de Rob O’Neill, «le seul validé par le Pentagone», insiste-t-il. Le premier des deux hélicoptères furtifs crashé dans le périmètre, déstabilisé par le souffle de ses rotors en vol stationnaire. La faible résistance des proches du «cheikh», abattus sans pitié. Les portes blindées, détruites méthodiquement tandis que les commandos américains progressaient de pièce en pièce, ratissant les étages en quête du «maître» saoudien.

La témérité folle de «l’homme de pointe» derrière lequel marchait Rob et qui plaqua au sol deux femmes surgies de nulle part, prêt à se sacrifier dans le cas où elles auraient porté des ceintures d’explosifs. «C’est pour cela que je pensais ne pas en revenir, précise Rob, entre deux gorgées de thé glacé. J’étais sûr que la maison allait exploser, que ses occupants, surtout Ben Laden, ne se laisseraient pas prendre vivants, préférant emmener quelques Américains dans la mort.»

Ce ne fut pas le cas. La question, depuis cette nuit sans lune, n’a cessé de se poser: pourquoi Ben Laden, moudjahid vétéran de la guerre russe d’Afghanistan, ne s’est-il pas défendu, arme à la main? «Il se pensait en sécurité, tout simplement, estime Rob. Il vivait sous la protection des services de renseignements pakistanais, à 1 km à peine de leur West Point (académie militaire américaine, NDLR) local. Comment pouvait-il se croire en danger? Nous l’avons eu et avons marqué un point important contre les “bad guys”: ils savent qu’ils ne sont plus en sécurité nulle part. Cela les empêche de dormir sur leurs deux oreilles, et c’est bon pour nous.»

Mais ce n’était déjà plus l’affaire de Rob O’Neill, qui pensait prendre sa retraite juste après Abbottabad, mais dut rempiler en Afghanistan après une tragédie survenue le 5 août 2011 dans la province du Wardak: 38 morts dans un hélicoptère abattu par une roquette des talibans, dont 22 Navy Seals. «Mille ans d’expérience au combat, et plusieurs bons copains évanouis d’un coup», soupire Rob, pour qui les ennuis avaient déjà commencé en interne.

Sur le tarmac de Djalalabad, il avait cru naïvement que lui et les autres privilégiés du «Trident de Neptune» seraient «meilleurs amis pour la vie». Mais le concept de «frères d’armes» est une arme à double tranchant: l’index envieux pointé par ses camarades, ses supérieurs, et les inévitables incompréhensions entre ces «mâles alpha» finiront par ternir son image. Rob, bruit la rumeur, chercherait à «tirer la couverture» à lui.

Dans une telle ambiance, ceux qu’il croyait être ses amis lui tournent le dos et Rob finit par quitter le service, durablement ébranlé par la tragédie du Wardak. Il se retrouve sans protection sociale, car il n’a pas bouclé les vingt ans d’armée d’active pour espérer en bénéficier. «Drôle de traitement pour ceux qui ont servi en première ligne…» Série noire et tunnel sans fin. La mère de ses deux filles le quitte, folle d’inquiétude après l’annonce d’une fatwa contre lui. […]

Le Figaro

Merci à valdorf

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