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CHRONIQUE – Imperator. Diriger en Grèce et à Rome est un recueil choisi de grands textes de l’Antiquité sur l’art de commander. Brillant et instructif.

Qu’est-ce qu’un chef ? Cette question a hanté la France pendant toute cette année de campagne présidentielle. Elle l’a hantée pendant les cinq ans du mandat de François Hollande, tant il était évident que le président en titre ne parvenait pas à se couler dans les habits de chef de l’État. La question courait dès avant, puisque, dans un genre différent, agité et survitaminé, Nicolas Sarkozy lui aussi avait suscité les mêmes questions et les mêmes rejets. On peut même dire que cette question hante la France, et même tout l’Occident, depuis la secousse libertaire et individualiste des années 1960. On se demande depuis dix ans si les institutions monarchiques de la Ve République ne sont pas définitivement surannées à une époque et dans une société, de la famille à l’entreprise, où toute autorité verticale est délégitimée au nom d’un égalitarisme niveleur et de la haine castratrice du «patriarcat».

Mais cette question du chef revient en force avec Emmanuel Macron, qui incarne à la fois l’enfant-roi, allure juvénile, père sans enfants à lui et épouse-mère, et, en «même temps», selon sa formule favorite, aspire à un pouvoir «jupitérien.»
Avec ce pouvoir jupitérien, on est en pays de connaissance. Depuis son élection, le nouveau président nous balade en command-car du Louvre à Versailles, tandis que les médias énamourés ressortent les tableaux de louis XIV en perruque ou de Bonaparte à cheval.(…)

Peut-on encore tirer des leçons des exemples de l’Antiquité, ce que firent pour leur plus grand profit nos ancêtres depuis la Renaissance? On voit bien sûr les points communs évidents: l’ambition, le talent, le caractère. La force, physique ou morale, le sens de l’effort et du sacrifice. Mais aussi le sens du spectacle, de la mise en scène. Un mélange d’égoïsme sacré et de générosité. D’optimisme et de lucidité.

D’organisation et de folie. On voit bien aussi le prix à payer pour monter au sommet, et le demeurer. Thucydide nous explique qu’Alcibiade a gâché ses dons par le dérèglement de ses mœurs. Et on songe aussitôt à la mésaventure de DSK aux portes de l’Élysée… Plutarque annonce déjà la campagne ratée de François Fillon: «Le peuple voit au fond des caractères…il aime et admire l’un, il déteste et méprise l’autre, autant pour sa conduite privée que pour sa conduite publique». On découvre que la fameuse violence des réseaux sociaux n’est rien en regard de celle de Catulle contre César traité de «Romulus enculé, impudique, vorace et joueur». Et lorsque Homère vante le style «fleuri, au goût de miel», on pense au talent oratoire de notre dernier grand tribun national, Jean-Luc Mélenchon.

Alors, rien de nouveau sous le soleil? Tout recommence toujours? Il faut que tout change pour que rien ne change? Ces réactions spontanées et faciles nous laissent un goût d’inachevé. Les chefs de l’Antiquité ressemblent bien aux nôtres et en même temps (formule dont on ne peut plus désormais se passer!) on devine que quelque chose manque. Un souffle, une épaisseur, un je-ne-sais-quoi qui fait le héros. Dans un de ses dialogues socratiques, Platon nous dit: «Le gouvernement royal relève d’une science… Et pas n’importe laquelle, une science critique et directive.»

On sait que Platon avait rêvé d’un roi-philosophe et même d’un philosophe-roi et qu’il avait essuyé un échec cuisant. On sait aussi que toute la pensée occidentale court depuis Platon, et plus encore depuis le XIXe siècle, avec Saint-Simon ou Comte, après un gouvernement scientifique, ou plutôt un gouvernement des choses à la place du gouvernement des hommes.

Nous y sommes parvenus. À Paris comme à Bruxelles, nos oligarchies technocratiques imposent leurs objectifs numériques et leurs quotas. L’économisme règne. Les hommes sont des variables ajustables et indifférenciées. Tout le reste est communication, comme le montre, avec une ironie involontaire, le patron de Saint-Gobain dans la préface de l’ouvrage, où il exalte le «management collaboratif» et «l’empowerment», tout ce baratin managerial inventé pour faire croire à chacun qu’il est autonome et indispensable, alors qu’il n’est qu’un pion dans une structure anonyme.

Et nous revenons là aussi à Emmanuel Macron qui incarne parfaitement cette science technocratique qui a plus que jamais le pouvoir et entend bien l’exercer sans partage. Un Macron qui n’a cessé de se vanter d’avoir été l’assistant du philosophe Paul Ricœur. Comme s’il se voulait l’incarnation de ce roi-philosophe rêvé par Platon. Mais derrière ce pouvoir on ne peut plus pyramidal, les apparences modernistes et «collaboratives» sont préservées : le mouvement En marche! n’est pas un parti ; les députés ont été recrutés sur CV comme dans une entreprise ; on fait appel à l’initiative, à l’inventivité de chacun, comme dans une start-up. Tout cela est mis en scène. Tout cela est vain. Tout cela est illusion.

Le Figaro

Merci à valdorf

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