Fdesouche

Pendant la présidentielle, Libération sonde, chaque jour de la semaine, cinq lieux de la «France invisible». Le vendredi, une brasserie de campagne à Charancieu, en Isère.

Sandrine, 65 ans, a invité sa petite-fille, Elisa, animatrice de 18 ans, à déjeuner. Elles ont toutes deux voté Mélenchon au premier tour. Sandrine va s’abstenir au second : «Ras-le-bol d’être gouverné par le monde du fric. Je pense que l’abstention sera comptabilisée. Le FN ne va pas passer, c’est pas possible.» Sa petite-fille, du tac au tac : «Si tout le monde pense comme ça, j’ai trop peur que ça arrive. Pour assurer l’avenir, j’irai voter pour le moins pire.» Elles convergent sur un constat : le vote Front national est conquérant. «Je fréquente des gens de droite. Avant, le sujet ne venait jamais sur le tapis ; là, ils osent dire qu’ils votent FN… Pire, ils en sont fiers et essaient de nous influencer !» s’indigne Sandrine. Elisa : «J’ai des connaissances qui affichent Le Pen sur Snapchat, en disant “elle va nous sauver”. Ça fait d’énormes clashs…»

«Je n’avais jamais vu ça au restaurant : depuis quinze jours, il y a une libération totale de la parole sur le FN», confirme Guillaume, le jeune patron du Crocus. A Charancieu, Le Pen est arrivée largement en tête au premier tour, avec 31,62 % des voix. «Aujourd’hui, beaucoup d’électeurs du FN assument pleinement, poursuit Guillaume. Ils te lancent : “Faudra bien voter dimanche, hein !” Pour la première fois de ma vie professionnelle, je réponds, j’argumente contre cette femme politique qui est train de berner tout le monde : elle est pire que son père. J’assume d’être anti-FN. A un moment donné, mes valeurs passent avant mon chiffre d’affaires.» Les échanges tournent court : «Ils arrêtent très vite. Ils ne disent pas “on en a marre des étrangers”, ils parlent du reste du programme du FN et, surtout, de leur rejet du “système”, mais ils refusent de voir que Le Pen est la première à profiter de ce système et que l’arrêt de l’immigration ne changera rien ! Je n’arrive pas à concevoir qu’on vote autant FN ici, où presque tout le monde a du travail, où ça va bien.» Il conclut : «Je suis inquiet pour le futur. Pour les législatives et, surtout, pour les élections locales à venir.»

Libération

Fdesouche sur les réseaux sociaux