Mon voisin et moi sommes tranquilles. D’abord parce que nous résidons dans un immeuble tranquille de Paris. Ensuite parce que personne ne vient jamais nous embêter pour que nous manifestions notre allégeance à la France.
Cependant qu’à certains candidats à la nationalité, on demande de réciter la Marseillaise et des dates-clé de notre Histoire, à mon voisin d’origine bourguignonne non plus qu’à moi vendéen depuis dix générations, on n’a jamais rien demandé. C’est qu’il est établi, sans investigation policière ni QCM, que nous sommes Français. Que la France nous l’avons dans la peau, dans le sang. Cela nous distingue de nombre de nos compatriotes moins bien nés. Pour notre plus grande tranquillité, notre pays vit sous le régime officiel du droit du sol et officieux du droit du sang.
Lorsque l’étroitesse de l’ascenseur nous positionne nez à nez, je traque sur mon voisin les signes de cette francité qu’il est avéré que nous partageons. Je cherche les marques identitaires qui nous assimilent.
Il y a sa couleur de peau, assurément. Lui comme moi tenons de cette race blanche dont Nadine Morano, Charles de Gaulle et mon buraliste affirment qu’elle est notre foncier. Mais les Anglais aussi sont blancs. Et tant de Danois. Même les Grecs sont blancs parfois. La pigmentation est une condition nécessaire mais non suffisante de la gauloisitude.
Je me reporte alors au domaine moral. Ce qui nous lie, mon voisin et moi, ce sont les valeurs. Et d’abord les trois de notre devise. Mais de quelle liberté parlons-nous?? Celle de licencier à tour de bras afin de flexibiliser le marché du travail, comme mon voisin l’a appelé de ses vœux lors d’une fête de quartier, ou celle de choisir son emploi en toute indépendance garantie par le revenu inconditionnel à vie de 2.000 € que j’aimerais voir instituer?? La fraternité consiste-t-elle à rejoindre le cortège des manifestants contre la loi El Khomri?? En tout cas je n’y ai pas croisé mon voisin. Et en général je l’entends moins parler d’égalité que de la « passion égalitaire française » qui bloque le pays, et de « l’égalitarisme » qui nivelle par le bas.
On voit au passage que la langue ne saurait tenir lieu de pâte dans laquelle pétrir notre identité. Mon voisin puise dans le même lexique que moi, modèle son verbe sur la même syntaxe, mais c’est pour fabriquer des phrases qui m’apparaissent très exotiques, quand celles articulées en espagnol par le leader de Podemos me sont très familières.
Resterait notre mode de vie. Celui que les terroristes du 13 novembre ont censément voulu châtier. Sauf que je ne trouve jamais mon voisin à une terrasse de café où je m’attarde, ni dans un concert, ni au stade de France où il va souvent et moi jamais. Sauf qu’il est marié et moi pas. Qu’il a trois enfants et moi trois de moins. Qu’il les scolarise au collège Sainte-Catherine. Qu’il ignore l’existence des NOFX, ne lit que des biographies, reçoit des couples à dîner, ne fume pas, a une voiture, a le permis, skie en février, court le marathon de Paris, collectionne les documents sur 14-18, a ouvert un cabinet de coach en estime de soi, cite les Tontons flingueurs et Desproges.
En somme nous n’avons en commun que de dépendre de la même unité administrative et juridique, laquelle est infiniment modulable — à rebours de l’identité, par définition invariable.
Et puis donc de cohabiter en paix dans le même immeuble tranquille malgré nos goûts et pensées antithétiques. Mais je cohabite tout aussi tranquillement avec le Chinois du troisième, qui gère le restaurant japonais d’en bas, ne parle pas français, n’a pas la nationalité, ne la demandera jamais. Pour autant n’allons pas en conclure que l’identité, on ne peut plus présente dans les débats depuis dix ans, est une notion on ne peut plus inepte.
Merci à Jesse James





