Fdesouche

La ferme du Bec Hellouin, modèle d’économie circulaire pour ‘guérir la planète et nourrir les hommes’

Aux antipodes des canons de l’agriculture industrielle, plus on est petit, plus on est efficace : tel est le credo de Perrine Hervé-Gruyer et de son époux Charles, adeptes de la “permaculture”, une approche qui propose une vision écosystémique de la nature combinant les savoirs des anciens et les connaissances scientifiques les plus actuelles. Un idéal de néoruraux en mal de rupture avec le système ?

Un rêve en tout cas très enraciné dans le réel, puisqu’il s’incarne en Haute-Normandie, au Bec Hellouin, dans une ferme de 20 hectares comprenant un bois, une mare, des herbages, des vergers, et un maraîchage de 4 500 mètres carrés… Autant de microsystèmes qui, en entrant en interaction les uns avec les autres, multiplient le rendement par plus de… dix. Des chiffres bientôt attestés par une étude en cours de l’INRA et d’AgroParis Tech qui démontre la viabilité de la ferme. Avec l’espoir, si cette expérience était dupliquée à grande échelle, de tenir les deux objectifs que s’assigne la permaculture : “guérir la terre” et “nourrir les hommes”.

La permaculture est une boîte à outils pour organiser un système qui soit économiquement viable, socialement équitable et environnementalement durable. Elle est souvent confondue avec une technique agricole, à tort, car les grands principes d’organisation de la permaculture peuvent s’appliquer à d’autres domaines : entreprises, écoles, etc.

C’est Bill Molisson, un Australien, qui en a édicté, avec d’autres, les principales règles dans les années 80 : répliquer le comportement de la nature (“bio-mimétisme”) avec une utilisation minimale d’énergie, notamment du travail ; la solution est dans le problème ; les déchets des uns sont les ressources des autres (“économie circulaire”) etc.

Parmi la vingtaine de principes inventoriés par Bill Molisson, le plus puissant, celui qui donne le plus de sens et de force à la permaculture, c’est l’idée que dans un système, un élément a plusieurs fonctions et que chaque fonction peut être remplie par plusieurs éléments. Si bien que fort de toutes ces interconnexions possibles, il ne peut y avoir de rupture dans le fonctionnement du système. Le cheval de trait dans une ferme est une bonne illustration.

Il a plusieurs fonctions : travailler le sol, porter des charges lourdes, donner du fumier, entretenir en mangeant l’herbe et éventuellement les résidus de culture ; c’est aussi le compagnon du fermier. Mais si, pour une raison ou une autre, le cheval ne peut assurer une fonction – par exemple celle du fumier, cette dernière peut être remplie par les autres animaux de la ferme, les poules, les moutons… C’est une illustration de ce qui prime dans la permaculture, c’est la vision éco-systémique. Mais j’insiste sur ce point : une telle approche ne concerne pas que l’agriculture. L’idée est de rechercher le système le plus efficace possible, le plus productif possible, avec le moins d’énergie possible, le moins de dépenses, le moins d’éléments venant de l’extérieur, et avec la meilleure réussite possible pour un épanouissement de l’être humain.

Faire avec les moyens du bord ! Cela passe par le retour aux bonnes pratiques acquises depuis des siècles par des paysans qui observaient la nature et que l’on a oubliées en recourant aux machines. Mais on vit avec notre époque : en combinant les connaissances des anciens et les connaissances scientifiques d’aujourd’hui, l’effet de levier est considérable.

La ferme du Bec Hellouin in situ

Notre ferme est située en Normandie, dans le département de l’Eure, dans le village du Bec-Hellouin. Elle fait 20 hectares, dont 12,5 hectares de bois, 3,5 hectares d’herbage, des vergers et une surface cultivée en maraîchage de 4 500 m2. Ce qui est très petit comparé à la taille moyenne des exploitations agricoles, de 120 hectares dans la région. Au départ en 2008, on a commencé par un rêve d’autosuffisance à l’échelle familiale dans une quête d’affranchissement de la société de consommation. On est partis sur une petite surface, en agriculture biologique avec traction animale, et une envie de préservation de la nature.

Très vite, Charles, mon époux, a voulu donner une dimension professionnelle à ce projet. Devenir agricultrice ! Pour l’ancienne juriste internationale que j’étais, la démarche n’était pas évidente. Nourris par nos lectures sur la permaculture, il nous fallait inventer un système car nous n’étions pas dans les jalons de l’agriculture biologique classique. Notre curiosité et notre goût pour l’expérimentation ont été nos moteurs.

“L’idée est de rechercher le système le plus efficace possible, le plus productif possible, avec le moins d’énergie possible, le moins de dépenses, le moins d’éléments venant de l’extérieur, et avec la meilleure réussite possible pour un épanouissement de l’être humain”

La panacée en permaculture, c’est la création de petits écosystèmes qui vont entrer en interaction les uns les autres et former un écosystème plus grand. Et de jouer de “l’effet lisière”.

Une mare ici, une forêt-jardin là… autant d’endroits où se rencontrent les écosystèmes et qui sont – et c’est la plus grande découverte que l’on a faite – les plus productifs. Le “design” de la ferme optimise ces interactions entre ces différents éléments. Et tout de suite, on a vu les résultats, particulièrement le rendement extraordinaire d’un lopin de terre entouré de canaux qui cumulaient toutes les interactions positives (exposition favorable, drainage des eaux de pluie, conservation de la chaleur par des pierres etc.) ;

L’élément essentiel du sol

Nous aimons dire que nous sommes, avant d’être des producteurs de fruits et de légumes, des “producteurs de sols”. L’agriculture industrielle telle que nous la connaissons encore aujourd’hui a été très utile à la sortie de la Seconde guerre car il y avait urgence à nourrir tout le monde. À leur décharge, les agriculteurs ne connaissaient pas les conséquences dommageables des méthodes de culture intensive qu’ils utilisaient.

Cette agriculture se focalise sur le végétal, d’où le recours aux pesticides, aux engrais de synthèse et aux OGM, mais elle néglige complètement les sols. Ces derniers ne sont plus considérés que comme des supports, alors qu’ils sont pourtant essentiels à la culture. Quand le sol est bon, tout pousse dans la nature. Laissé à nu, un sol se recouvre assez vite de soi-disant “mauvaises herbes”, des orties, des pissenlits, tout un système racinaire qui va à son tour nourrir le sol. Cette biologie du sol, il faut la préserver.

Et pour cela nous couvrons systématiquement nos sols avec des engrais naturels, par exemple des feuilles ou tout ce qu’on veut. Beaucoup d’exploitations agricoles traditionnelles rencontrent de gros problèmes d’érosion avec des mètres et des mètres de sols qui partent au gré des vents et des pluies, et qui laissent des roches complètement stériles et improductives. Or il est possible de limiter – et même de supprimer – ces dégâts. C’est ce qu’on appelle l’agriculture de conservation. Et dès que l’on commence à tirer ce fil, on n’arrête pas d’en voir les bénéfices. Le sol, la flore, la faune reprennent vie. Sans compter toutes sortes d’économies à la clé, en carburants et en travail notamment. Soit autant de charges en moins dans le compte d’exploitation.

Le rendement et l’emploi

Aux antipodes de l’agriculture industrielle, plus on est petit, plus on peut être efficace. Démonstration a été faite : il est possible, avec ce type d’agriculture, de produire autant sur 1 000 mètres carrés, avec deux ou trois maraîchers, que sur un hectare et demi avec des méthodes conventionnelles et mécanisées. Et en termes d’emplois, le potentiel est tout aussi impressionnant. Une étude avec les ingénieurs de l’Inra [Institut national de la recheche agronomique, ndlr] est en cours. L’objectif ? Vérifier que sur une surface de 1 000 mètres carrés, il était possible de créer un emploi décemment rémunéré, c’est-à-dire autour du SMIC.

“Cette agriculture se focalise sur le végétal, d’où le recours aux pesticides, aux engrais de synthèse et aux OGM, mais elle néglige complètement les sols”

Pour ce faire, on a mesuré tout ce qui entrait et sortait. Estimation dès la première année : un revenu de 32 000 euros. Aujourd’hui, on atteint 50 000 euros. Des chiffres plus qu’encourageants, car le terrain que l’on a enrichi au fil des ans était au départ assez peu fertile. D’après notre expérience, le bon ratio est d’un emploi pour 600 mètres carrés, à comparer à l’agriculteur qui travaille seul avec son tracteur sur 250 hectares. Et cela n’a rien d’étonnant, puisque la permaculture repose sur le travail à la main. En fabriquant chaque fois que c’est possible par nous-mêmes nos outils, nous gagnons un temps considérable. L’ergonomie de ces outils est incomparablement meilleure, ce qui allège la fatigue physique. Quant au contenu du travail, à base essentiellement d’observations pour améliorer le fonctionnement des écosystèmes, il est passionnant.

Chaque jour, nous découvrons de nouvelles interactions, de nouvelles choses se mettent en place. Un constat qui rejoint le rapport de l’ancien rapporteur spécial auprès des Nations Unies, Olivier de Schutter, en 2010, sur l’efficacité de l’agriculture familiale dans les pays en développement. Alors que l’agriculture industrielle mène, elle, à la famine et à la catastrophe écologique. L’agriculture industrielle ne nourrit pas les hommes, elle nourrit d’abord le bétail.

L’agriculture de proximité

La permaculture s’exerce sur des petites surfaces. Une petite taille qui a l’avantage de pouvoir s’envisager partout, y compris dans les zones peri-urbaines. Or il y a vraiment un intérêt de nos jours à pratiquer une agriculture de proximité, proche des consommateurs qui vivent dans les villes. Pas de frais de logistiques ni de transports, des produits sains et des emplois à la clé : ces petits systèmes agricoles rejoignent l’agriculture familiale traditionnelle, les connaissances scientifiques du XXIe siècle en plus. En produisant autant qu’avant sur dix fois moins de terre, on réduit considérablement la pression foncière et environnementale. Et pourquoi ne pas laisser la nature regagner le terrain en plantant des arbres, ce qui diminue le problème des gaz à effet de serre ?

Nous avons ouvert un point de vente à la ferme. Et première surprise, ce point de vente est vite devenu bien plus qu’un point de commercialisation, un point de rencontre. Venir à la ferme, c’est venir dans un lieu d’échange et de rencontre pour discuter de tout, d’alimentation, de santé etc. Libérer la parole, c’est important aussi. Les gens viennent également pour le plaisir des yeux. La ferme est située dans une vallée, très jolie naturellement, mais notre devoir est de la rendre encore plus belle. Cette reconnexion avec la nature incite spontanément les personnes à adopter des comportements différents, plus calmes avec moins de stress.

Le fantasme de la ferme qui est au fond de chacun d’entre nous est toujours vivace. Il y a une vraie prise de conscience quant au fait qu’il faut manger différemment et plus sainement. De plus en plus de gens saturent de la façon dont ils vivent et de la pression qu’exerce la société. La plupart des gens qui viennent chez nous en formation disent qu’ils sont à la limite du burn-out. Trop de sollicitations, trop de stress. Ils veulent revenir à une qualité de vie pour eux et pour leurs enfants. Ils veulent s’impliquer et s’engager. En anglais, on dit “empowerment”. En produisant leur propre alimentation, ils s’émancipent en quelque sorte. Ils consolident leur assise de vie.

La transition d’un système à l’autre

La transition entre les microsystèmes comme le nôtre et les grandes exploitations de plusieurs centaines d’hectares ne se fera pas du jour au lendemain. Mais déjà, bon nombre d’agriculteurs, surtout les jeunes, sont en train de bouger au sein même des systèmes conventionnels de productions. L’étude de l’Inra, qui sera finie au printemps prochain, devrait permettre d’asseoir de façon crédible la viabilité d’une micro-ferme. Ce sera un encouragement aux jeunes qui voudront se lancer. Réformer de fond en comble est très compliqué. Ce que je vois avec grand plaisir, c’est cette montée de l’agriculture de conservation, de régénération, auprès même d’agriculteurs conventionnels.

“je vois avec grand plaisir cette montée de l’agriculture de conservation, de régénération, auprès même d’agriculteurs conventionnels”

Mais il faut bien le constater : ces agriculteurs ne sont en général pas bien vus par les Chambre d’agriculture. Les choses commencent néanmoins à bouger : ils affichent leurs nouvelles manières de travailler la terre aussi bien dans l’élevage que dans la production céréalière. Certes, les mentalités dans le monde rural face à ces initiatives restent empreintes de scepticisme. Et parfois, ils se font encore moquer. Mais en même temps, ce sont ces agriculteurs innovants qui, en faisant bouger le système, ont en mains l’avenir de l’agriculture. Quant à nous, nous sommes parfois perçus comme de gentils petits jardiniers. Mais nos résultats en termes de production, qui nous ont étonnés nous-mêmes, plaident désormais pour nous.

Les paysans de demain

Aujourd’hui, les agriculteurs représentent 3 % de la population active. Mais comment assurer le renouvellement de cette population ? Demain, les futurs agriculteurs viendront de la ville, des bureaux, de l’industrie, de la finance…

Je ne dis pas, comme Philippe Desbrosses dans son livre, l’un de nos grands inspirateurs, que tout le monde redeviendra paysan. Mais je suis persuadée que beaucoup de personnes se mettront à produire par eux-mêmes leur nourriture par obligation, par intérêt, pour la santé.

Et il va donc falloir les former à la permaculture, à la nature, à l’environnement, à la dynamique des écosystèmes. Or pour l’heure, rien n’existe véritablement dans ce domaine, surtout à l’intention de personnes déjà engagées dans la vie active et qui veulent se reconvertir dans la permaculture.

Aujourd’hui, la démarche d’installation relève d’un véritable parcours du combattant, et pas uniquement pour une micro-ferme mais pour tout type d’exploitation. Il faut un accompagnement à tous les niveaux, technique, juridique, administratif. L’empilement des règles et des normes est devenu totalement exagéré et aberrant pour un métier qui, au final, n’est pas très lucratif. La paperasserie étouffe le métier. Pourquoi ne pas convertir une partie des allocations de chômage en accompagnement de ces porteurs de projets durant leurs premières années qui sont, on le sait, les plus difficiles ?

Il faut en effet du temps pour bâtir l’écosystème avant qu’il ne devienne productif. Les cinq premières années sont décisives. Et c’est durant cette période que le paysan a besoin d’être accompagné. L’agriculture de demain ne peut pas être une aventure solitaire, car elle requiert le partage des savoir-faire, des connaissances et de la charge de travail. Or dans ce type de micro-projet, la PAC ne met pas un sou, le montant des aides étant fonction de la taille de l’exploitation.

Permaculture et management

L’économie circulaire est bâtie sur l’un des principes de la permaculture – les déchets des uns sont les ressources des autres –, mais elle a tendance à s’arrêter là en négligeant ce qui est à la base de la permaculture : les interactions entre les éléments de l’écosystème. Et qui invitent à faire autrement. Passer d’un système à l’autre n’a rien d’évident. Il faut rompre avec les habitudes, et surtout changer de regard pour opérer la transition. Avec quelques amis proches, des chefs d’entreprise et des cadres investis dans ces sujets, nous projetons de mettre en place une formation “permaculture et entreprise”. Le grand principe, c’est la mutualisation des moyens.

L’exemple basique, c’est celui de la secrétaire qui travaille pour plusieurs entreprises. Mais on peut aller bien au-delà, par exemple en matière de recherche et développement. Pourquoi ne pas la mettre en commun selon le bon vieux principe que l’on est plus intelligent à plusieurs ? De même, penser que la solution est dans le problème – un des axes essentiels de la permaculture –, peut ouvrir de nouveaux horizons dans le management des entreprises.

Fdesouche sur les réseaux sociaux