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Il y a cent ans tout rond, les soldats de tous bords s’apprêtaient à passer dans les tranchées le premier Noël de la “Der des Der“. Et le temps d’une nuit, quelques combattants aménagèrent une sorte de pause informelle dans les combats – les fameuses “trêves” de Noël 14.

Photo prise le 26 décembre, elle montre des soldats allemands du 134e régiment de Saxons et des soldats anglais du Royal Warwickshire Regiment.

Il serait évidemment faux d’écrire que la ligne de front fut le temps d’une nuit de décembre un havre de paix, de fraternité et d’humanisme. On tua à Noël comme on tuait depuis quatre mois.

Il reste qu’ici ou là, de façon isolée et spontanée, quelques soldats cherchèrent bel et bien à tenir la guerre en respect. Retour sur ces heures suspendues au milieu de l’immense tuerie qui ne faisait que commencer.

Le froid, la boue et l’hiver sur le front immobile
Décembre 1914 : ceux qui pensaient, tous camps confondus, que la guerre ne durerait pas en sont déjà pour leur frais. Après quatre mois de combats marqués par la rapide avancée allemande, les Français et les Britanniques ont réussi à faire reculer les troupes de Guillaume II au nord de l’Aisne.

Arc-boutées les unes contre les autres, les deux forces tentent de se déborder mutuellement dans une course à la mer. En quelques semaines, des réseaux de tranchées complexes s’étendent de la mer du Nord à… la frontière suisse.

A ce stade, les troupes ont bien compris que la guerre n’était pas simplement cette sorte de sport un peu violent que leur présentait la propagande. Les mitrailleuses, les obus et les fusils à répétition tuent d’inouïes quantités d’hommes, dans des proportions jusque-là inconnues.

Pour se protéger de ces « orages d’acier », pour reprendre Jünger, les troupes ont commencé à aménager les premières tranchées, des boyaux creusés à la va-vite les premiers temps, souvent mal conçus et mal protégés de l’eau stagnante ou des éboulements.

L’ensemble forme un lacis complexe où les lignes ennemies se frôlent souvent, au point de n’être parfois éloignées que de vingt ou trente mètres. Entre les deux, le no man’s land.

L’ennemi est proche, si proche : la nuit, quand les tirs d’artillerie cessent, on entend clairement les soldats ennemis discuter, bouger, râler, chanter ou plaisanter. On distingue parfois  la lueur de leurs cigarettes – une aubaine pour les tireurs de précision et l’origine d’une drôle de superstition.

Et au fond de lui, chaque combattant sait bien que le type d’en face – celui que les journaux ne cessent de décrire comme un parfait salaud – vit la même horreur. Le froid, la boue, l’odeur des corps laissés sur place, les parasites – la peur, la fondamentale pétoche de celui qui ne sait pas s’il sera encore en vie la minute suivante.

Des sapins sur la tranchée

A la veille des trêves relevées ici ou là, l’armée britannique protège un tronçon de la ligne située au sud de la ville belge d’Ypres en compagnie de quelques troupes françaises. De l’autre côté, les troupes allemandes.

Tous ont meilleure humeur. D’abord, le 24 est une journée claire et la pluie a cessé de tomber. Et puis les colis de Noël sont arrivés : cadeaux du Roi pour les Tommies, de l’Empereur pour les Allemands.

Dans le paquetage anglais, le poilu trouve ainsi  un pudding à la prune,  une boite de bonbons, une autre remplie de chocolats et de caramels, des cigarettes et du tabac, une illustration de la princesse Mary et un message de George V : « Que Dieu vous protège et vous ramener à la maison en toute sécurité ».

Les soldats de Guillaume II, eux, ont reçu une pipe d’écume ; officiers et sous-officiers ont droit à une boite de de cigares. De l’arrière sont aussi arrivés les paquets des proches : nourriture, vêtements chauds, friandises…

Le monde est un peu moins dégueulasse que la veille, ce jour-là, et les ventres un peu plus pleins. Avec d’autres, le capitaine anglais (et dessinateur, dans le civil) Bruce Bairnsfather racontera la suite : à 19h30 le soir du 24, les guetteurs anglais remarquent que des bougies s’allument sur les parapets des tranchées allemandes.

Dans la nuit de décembre apparaît dans la lueur fragile ce spectacle surréaliste de sapins, plantés au bord des tranchées par les soldats de Guillaume II. Et des boyaux de terre partent soudain un chant de Noël, chanté en chœur – Stille Nacht (« Douce nuit »). Les Britanniques répondront par des chants anglais.

Chaque camp applaudit l’autre, on s’’interpelle d’une tranchée à l’autre, on se félicite, on s’encourage – et comme une boutade on se lance des défis : sortir, se retrouver dans le no man’s land, se serrer la main, cesser un temps d’être des soldats, allez savoir.

Et ce sera le cas, comme en témoignent quelques rares photos, dont celle qui ouvre ce billet. Le 25, plusieurs témoignages attestent que des soldats osèrent sortir et se croiser, le temps d’échanger quelques menus présents.

A Frelighien, en France, les soldats allemands qui occupaient la brasserie du village firent rouler un tonneau de bière vers les Alliés, situés légèrement en aval. Ailleurs, c’est un peu de tabac, une bouteille d’alcool, des vêtements…

Et souvent un accord pour une trêve étrange, négociée sans l’accord de l’état-major. Elle permet à chaque camp de renforcer un peu ses tranchées, mais aussi de récupérer les corps des siens, tombés dans le no man’s land.

Walter Congreve, qui commande la 18e brigade d’infanterie à Neuve-Chapelle, est d’abord très méfiant à l’idée de se montrer au grand jour, redoutant d’être une cible de choix pour les snipers allemands.

Il finira par sortir de sa tranchée le temps de « fumer un cigare avec le meilleur tireur de l’armée allemande » – un gamin qui n’a pas 18 ans, ajoute-t-il. Bruce Bairnsfather, lui, racontera avoir vu au cours de ce « unique and weird Christmas Day » (« ce Noël unique et bizarre ») un de ses hommes, coiffeur dans le civil, couper aux ciseaux les cheveux hirsutes d’un Allemand confiant, à genoux devant lui.

Les états-majors, informés de ces épisodes isolés qui durèrent parfois jusqu’au Nouvel An, réagiront avec fermeté – parfois durement, surtout dans des cas similaires sur le front Est. Des tirs d’artillerie seront ordonnées pour disperser les groupes fraternisant les jours suivants et les unités impliquées seront bien souvent déplacées sur les zones de combat les plus violentes.

La peur d’une fraternisation plus profonde, surtout chez les soldats britanniques. Les soldats Belges et les Français semblent avoir été nettement moins prêts à fraterniser avec un ennemi qui occupait leurs pays et dont on disait pis que pendre à longueur de journaux.

Les matchs de football improvisés, une légende ?

A-t-on ou non joué au foot entre soldats ennemis autour de Noël 1914 ? Plusieurs témoignages l’affirment, et les historiens ne sont pas d’accord, mais la trop belle histoire semble hautement improbable. Les documents qui l’affirment (des lettres de soldats anglais, pour l’essentiel) sont tous de seconde main.

Bairnsfather, encore lui, écrira ainsi 15 ans après la guerre : « « vers midi, un match de football a été suggéré puisqu’un soldat avait reçu un ballon de football dégonflé comme cadeau de Noël. » De là dire que les combattants se soient retrouvés pour disputer une véritable partie… Et le fait est que ces terrains crevassés par le froid, la pluie et les obus tombés rendent difficile à admettre l’hypothèse d’une véritable partie.

Il est hautement probable que la légende ait rattrapé l’Histoire. Ce qui n’empêche pas que ces dernières années, quelques visiteurs déposent parfois un ballon de foot sur les quelques mémoriaux qui témoignent encore, ici ou là le front de la frontière entre la France et la Belgique, de cette trêve pas comme les autres, comme hors du temps.

Scène du film “Joyeux Noël” réalisé par Christian Carion avec Diane Kruger et Benno Fürmann.

France TV Info

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