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Fendre les flots à en avoir le souffle coupé. Jamais l’expression n’a été aussi vraie que durant ce voyage de Laurion, petit port de l’Attique, à Skyros, la plus grande des îles Sporades, sur un bateau pneumatique. Balade touristique ? Non, mission humanitaire.

L’OFSE, le “Cercle des bateaux de loisir de Grèce“, organise comme chaque année son “voyage de solidarité“. Une excursion sur les îles grecques qui s’inscrit dans un programme “Vie sur les rochers de l’Egée“, développé par l’organisme depuis 1999, bien avant la crise.

Face à la lente agonie du service public en Grèce, les habitants défavorisés ne peuvent compter que sur la générosité de riches philanthropes. Une charité de façade pour nantis en quête de bonne conscience.

Cette bonne action est l’occasion pour cette bande de copains, venus de tous les coins de Grèce, de se retrouver et faire la fête tout en se donnant bonne conscience. Tous sont des passionnés de mer et de vitesse. Des gens aisés mais qui ne sont pas armateurs.

L’île de Skyros cette année fait suite à d’autres îlots comme Castellorizo, Donoussa ou encore Cythère. Après avoir évalué en amont les besoins des habitants de l’île (en particulier les plus démunis), ces bienfaiteurs aux poches pleines embarquent avec tout un tas de fournitures pour venir en aide aux populations locales. Un véritable “inventaire à la Prévert” comprenant :

– de l’équipement médical
– des médicaments
– des produits alimentaires non périssables
– des vêtements
– des bancs
– des balançoires
– des cages de football
– un ordinateur
un bateau pneumatique.

Et beaucoup d’autres choses…

Le Tiers-monde grec

Cette année, la Croix-Rouge était également du voyage. L’ONG donnait des cours de secourisme. Elle était accompagnée par un collectif d’ophtalmologues. Les médecins ont ainsi pu examiner gratuitement la vue de nombreux enfants et adultes tout en leur offrant des lunettes.

L’initiative de l’OFSE est emblématique de ce que font désormais les Grecs pour résoudre leurs problèmes, surtout dans le domaine de la santé. La lente agonie du service public (baisse drastique des budgets, licenciements à tout-va, refus d’embaucher du nouveau personnel…), plonge tout un pan du pays dans une misère proche de ce qu’on peut voir dans certains pays en développement. Les banlieues défavorisées de la capitale et les îles sont les zones les plus touchées.

Oui, ces fameuses îles bleues et blanches que nous montrent tous les catalogues touristiques. Pas Mykonos et Santorin, mais toutes les îles akritikes (du bout du territoire). Car il faut se rappeler que la Grèce compte plus de 3000 îles, dont 300 habitées. La moitié d’entre elles comptent moins de 50 habitants l’hiver, mais dix fois plus pendant l’été.

Dans les années 80, le gouvernement socialiste d’Andreas Papandreou avait mis en place des polycliniques de médecine rurales pour assurer les soins dans ces régions. Une unité de médecins, fraîchement sorties de l’école, obligés de pratiquer deux ans en province avant d’exercer dans le lieu de leur choix. Cette initiative, maintenant disparue, avait permis la création d’un véritable réseau de santé publique couvrant toute la Grèce, îles et villages compris.

Philanthropie de façade

Aujourd’hui, tout le système est en déroute. Exit le service public, place au système privé à outrance. Des nantis, adeptes de la philanthropie (l’amour des hommes) toujours prêts à donner de l’argent si une caméra traîne dans les parages.

On voit ainsi défiler à la télévision, des séquences télégéniques des insulaires recevant sur le port, avec force de danses folkloriques, de gâteaux au miel et de raki, les envoyés des missions humanitaires … de l’archevêché d’Athènes, du Conseil de l’ordre des médecins, des chaînes de télévision privées, des fondations culturelles appartenant à des armateurs et même du parti néonazi Aube dorée.

Ces bienfaiteurs sont reçus par les autorités locales, pope en tête, qui les remercient de leurs dons sous l’œil de la caméra. Après de beaux discours sur la solidarité (souvent nationalistes) envers les plus faibles, ils repartent, mission accomplie. Et puis c’est le désert. De nombreuses îles, comme Serifos, Kimolos, Glaucos se retrouvent désormais sans aucun docteur et sans une pharmacie.

Les plus grandes îles, elles, manquent de médecins spécialistes, comme les pédiatres, gynécologues, ophtalmologues … Quand il y a une ambulance comme à Kassos, il manque le chauffeur ou l’argent pour le carburant et le rapatriement en hélicoptère est réservé à ceux qui ont des assurances privées extrêmement chères. Tous les jours, les journaux locaux racontent les histoires de morts, faute de soins. Ironie du sort, les habitants des îles du Dodécanèse, proches des côtes turques, vont eux se faire soigner en face.

Les transports tout aussi touchés

Cette rupture de la continuité territoriale, pourtant une des bases éthiques de la construction européenne, atteint également le secteur des transports. Les bateaux et ferry-boats, assurant la liaison avec la capitale ou entre les îles, sont de moins en moins nombreux, souvent mal entretenus et de plus en plus chers.

Ils appartiennent tous désormais à des amateurs, qui reçoivent pourtant des subventions au nom de cette continuité territoriale. Les habitants de Skyros sont très fiers d’être la seule île à avoir conservé aux mains des autorités locales (après bien des batailles) le bateau assurant la liaison avec l’île voisine, Eubée, plus proche d’Athènes.

Car c’est à Skyros que Thétis, redoutant la prophétie sur la mort de son fils Achille, décida de le cacher afin de l’empêcher de s’engager dans la guerre de Troie avec les autres Grecs.

Habillé en jeune fille et répondant au nom de Pyrrha (“la rousse” en grec), il était dissimulé parmi les suivantes des filles du roi Lycomède, parmi lesquelles la princesse Déidamie, dont il aura un fils Néoptolème. Mais le malin Ulysse vint sur l’île, déguisé en marchand ambulant. Toutes les jeunes filles se précipitèrent sur les tissus, les parfums et les bijoux. Ulysse eut vite fait de débusquer Achille, la seule ‘fille’ qui s’intéressait… aux armes.
Ras-le-bol insulaire

Achille serait aujourd’hui désespéré de voir le sort de cette belle baie. Une terre dénaturée par la construction inachevée d’une marina hier financée généreusement par des fonds européens. Et l’actualité le rattraperait, avec la mise en vente annoncée de plusieurs plages de l’île, situées pourtant dans une zone protégée au niveau européen (Natura 2000). Comme les 90 autres plages grecques paradisiaques sur une dizaine d’îles, mises en vente entre autres biens publics par l’État, qui met ainsi fin à la protection du littoral.

L’accueil à Skyros de la mission humanitaire de l’OFSE n’a pas été d’un enthousiasme débordant, comme désormais dans de nombreuses îles qui se disent “isolées et oubliées“. Les insulaires veulent une véritable politique de développement durable dans son ensemble et non des coups de com’ pour philanthropes du dimanche.

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