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Cinq cents policiers armés prenant d’assaut un bâtiment avec l’aide d’un hélicoptère. On croyait ce genre de scènes réservées à la lutte antimafia. A tort. C’est à Francfort (Hesse), au siège de la puissante Deutsche Bank, que s’est déroulée, le 12 décembre 2012, cette perquisition hors normes. Faut-il que les charges soient lourdes pour que les autorités allemandes mettent volontairement à mal la réputation de ce fleuron de la finance germanique.

Par Frédéric Lemaître, Berlin, lemonde.fr

Car, comme BNP Paribas en France, Deutsche Bank est la banque pivot du capitalisme allemand.

Celle dont la bonne santé financière permet de jeter un voile pudique sur les difficultés de ses concurrentes régionales. Celle qui a repris en 2010 le réseau de la banque postale allemande et ses 14 millions de clients.

Celle dont le président (jusqu’en mai 2012), Josef Ackermann, jouait les “M. Bons Offices” entre Athènes et Berlin quand il fallait renégocier la dette grecque. Un Josef Ackermann – fait unique – invité en 2008 par Angela Merkel à fêter son 60e anniversaire à la chancellerie.

Si les enquêteurs se sont résolus à frapper un grand coup et à placer durant plusieurs jours cinq cadres en garde à vue, pour “soupçon de blanchiment d’argent et tentative de recel de malfaiteurs”, c’est qu’ils sont persuadés que la banque se sent au-dessus des lois.

Un sentiment conforté par le coup de téléphone de Jürgen Fitschen, un des deux coprésidents de la banque, au ministre-président de la Hesse, responsable de la perquisition, pour déplorer cette opération à grand spectacle.

JÜRGEN FITSCHEN NOMMÉMENT VISÉ

Que Jürgen Fitschen se soit ensuite excusé n’y change rien. Le mal était fait. Son intervention était d’autant plus déplacée que Jürgen Fitschen est, avec le directeur financier Stefan Krause, l’un des deux membres du directoire qui, avec 23 autres collaborateurs, sont nommément visés par l’information judiciaire délivrée par le parquet de Francfort.

La plainte pour fraude fiscale, blanchiment d’argent et tentative de dissimulation de preuves concerne une vaste fraude par le biais d’échanges de permis d’émissions de CO2 qui aurait privé l’Etat de plus de 200 millions d’euros de recettes. Les deux dirigeants avaient signé, en 2010, la déclaration d’impôt sur le chiffre d’affaires 2009 de la banque.

A l’époque, Jürgen Fitschen était le patron des activités allemandes. La banque, qui affirme “coopérer étroitement avec la justice , dit avoir “corrigé cette déclaration depuis longtemps . Mais les enquêteurs semblent d’un autre avis. Pour eux, l’établissement rechigne à leur transmettre les documents qu’ils réclament.

Peut-être parce que Anshu Jain, l’autre coprésident de la banque, était à l’époque à la tête des activités de la banque d’investissement,

à Londres, d’où proviennent ces malversations. Silencieux depuis le 12 décembre, Anshu Jain est sur la sellette. Ce banquier d’origine indienne était l’un des pontes de la City.

C’est grâce à lui que Deutsche Bank est devenue un acteur majeur aux Etats-Unis. Mais ce citoyen britannique se retrouve au coeur de plusieurs scandales. Outre la fraude au CO2, la banque est également impliquée dans la manipulation du Libor, le taux d’intérêt interbancaire britannique.

NOMBREUSES PLAINTES AUX ETATS-UNIS

Par ailleurs, la Deutsche Bank fait l’objet de nombreuses plaintes aux Etats-Unis pour son rôle dans la crise des subprimes.

Selon le Sénat américain, deux banques ont joué un rôle déterminant dans cette crise : Goldman Sachs et Deutsche Bank.

Comme si cela ne suffisait pas, un ancien analyste, Eric Ben-Artzi, accuse la Deutsche Bank d’avoir violé la loi américaine en sous-évaluant de 12 milliards de dollars (9,1 milliards d’euros) ses pertes latentes sur les produits dérivés, et ce afin d’échapper à la tutelle de l’Etat pendant la crise financière. La banque dément mais le gendarme de la Bourse américaine, la SEC, risque de ne pas lâcher l’affaire de sitôt.

Si les aventures transatlantiques de la Deutsche Bank peuvent lui coûter très cher, ses activités domestiques ne sont pas non plus exemptes de reproches. Après plus de dix ans de conflit, la justice allemande a donné raison, le 14 décembre, aux héritiers de Leo Kirch.

Jusqu’à sa mort, en 2011, l’ex-magnat des médias a accusé les anciens dirigeants de la Deutsche Bank d’avoir causé sa faillite en indiquant, en 2002, que son groupe était en difficulté. Le montant de l’amende n’est pas encore connu mais devrait être compris entre 120 millions et 1,5 milliard d’euros.

DUO IMPROBABLE

Tout cela fait beaucoup. Anshu Jain et Jürgen Fitschen le savent. Depuis sa nomination en mai 2012, ce duo improbable – le second semble surtout avoir été promu pour compenser la nomination du premier aux yeux des Allemands – affirme qu’une nouvelle page est tournée, et que la banque va tout faire pour regagner la confiance de ses clients.

A l’été 2012, le gouvernement semblait lui faire crédit.

Anshu Jain – qui ne parle pas allemand – a été l’invité d’honneur des chefs d’entreprise proches de la CDU en juin, puis de la conférence des ambassadeurs fin août.

Mais la perquisition du 12 décembre montre que l’état de grâce a vécu. Le jeu de mots dévastateur à la “une” du Spiegel du 17 décembre “die Deutsche Skandal Bank” confirme l’échec total de la reconquête de l’opinion.

D’ailleurs, Peer Steinbrück, le candidat social-démocrate à la chancellerie contre Angela Merkel, a pris la Deutsche Bank en ligne de mire en préconisant la séparation des activités de banque de détail et de banque d’investissement. Quelle que soit la conjoncture, l’année 2013 s’annonce agitée à Francfort.

lemonde.fr

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