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Dans son dernier ouvrage, ce théoricien de la décroissance fustige l’ère du tout jetable et nous invite à repenser nos modes de consommation.

Ipod doté d’une batterie inutilisable après 18 mois d’utilisation, bas et collants qui se déchirent au moindre accrochage, imprimantes dont le fonctionnement cesse après l’impression de 18.000 copies… Avez-vous déjà rencontré des problèmes avec ces objets du quotidien? Si ces derniers ont rendu l’âme de façon prématurée, vous êtes peut-être une victime de l'”obsolescence programmée”.

Selon la documentariste Cosima Dannoritzer, l’histoire de la fin de vie programmée des objets commence en 1924 quand la firme General Electric ainsi que les principaux fabricants d’ampoules électriques se réunissent à Genève pour débattre de la durée de vie de leurs produits.

Surnommé le “cartel Phœbus“, ce club d’industriels souhaite limiter à 1000 heures la durée de vie des ampoules, affichant alors en moyenne des performances de 2500 heures.

Une entente jamais remise en cause

L’objectif sera atteint dans les années 1940, et l’entente du cartel ne sera jamais remise en cause, malgré les condamnations. Elle incarne, surtout, ce que les économistes et industriels appellent l’”obsolescence programmée” ou “planifiée“, c’est-à-dire la limitation délibérée de la durée de vie des biens de consommation.

Cette séquence était l’un des temps forts du documentaire Prêt à jeter (The light bulb conspiracy), de Cosima Dannoritzer. Diffusé en janvier 2012 sur Arte, il avait porté à la connaissance du grand public l’existence du phénomène et de ces conséquences sociales et environnementales (guerre autour des métaux rares, pollution dans les pays en développement…).

Les débuts d’une mobilisation

Si bien que depuis la rentrée, le ministre délégué à l’Economie sociale et solidaire et à la consommation Benoît Hamon a exprimé à plusieurs reprises sa volonté de réfléchir au problème, tandis que l’association les Amis de la Terre a lancé une campagne réclamant, entre autres, un allongement de la durée de garantie des produits.

Aujourd’hui, c’est l’économiste Serge Latouche, connu pour ses théories sur la décroissance, qui publie un essai sur la question. Intitulé Bon pour la casse, les déraisons de l’obsolescence programmée, le livre est relativement court: il s’agissait initialement d’une préface destinée à l’ouvrage Fait pour casser, Harvard Press, 2006), un essai de l’Américain Giles Slade.

Un moteur de la société de consommation

L’intérêt de cet opuscule est principalement de définir l’obsolescence programmée, et ce faisant d’observer comment le concept a germé sous la plume des économistes et des industriels jusqu’à devenir un moteur de la société de consommation et du gâchis, tant décriée par Latouche.

Contrairement à ce que l’on peut imaginer, “la défaillance incorporée dès la conception du produit n’est pas (…) le fruit de la grande dépression” des années 1930, souligne l’auteur. Dès l’origine du commerce en Europe, on trouve le phénomène d’ “adultération”, qui consiste à modifier la qualité de leurs produits, comme allonger le lait ou le whisky avec du lait ou de l’eau dans le but de vendre toujours plus.

Un essai ancré dans le quotidien

Pour expliquer ce qu’est l’obsolescence programmée, l’économiste n’hésite pas à recourir à des exemples tirés de la vie courante. Tenez, prenez ces satanées lunettes dont les branches cassent l’une après l’autre. “Vous ne le saviez pas? Ce type de lunette est prévu pour durer deux ans “, concède un opticien à l’auteur.

Latouche parvient ici à distinguer l’”obsolescence planifiée“, qui consiste à introduire un dispositif ad hoc, comme une puce électronique dans une imprimante afin qu’elle tombe en panne après 18.000 copies, de l’obsolescence technique d’un produit, inhérente au progrès industriel: le tracteur rend caduque la charrue, l’ordinateur la machine à écrire etc.

Une redéfinition de l’obsolescence programmée

L’autre force de l’opuscule de Serge Latouche est d’élargir la réflexion au fonctionnement de la société de consommation. Car le stade ultime de l’obsolescence programmée, note Latouche, est de “rendre le produit obsolète par la publicité“, sans avoir besoin d’introduire un objectif défaillant dans l’objet.

C’est ce que l’on appelle l’”obsolescence psychologique“, c’est-à-dire un phénomène de “déclassement prématuré des objets par la publicité ou la mode“.

General Motors, le “génie” du marketing

Ainsi l’objecteur de croissance raconte-t-il l’épopée d’Alfred Sloan, le président de General Motors, qui avait décidé dans les années 1920 de s’attaquer au monopole la bonne vieille Ford T, réputée robuste, en proposant tous les ans un nouveau modèle de voiture au design attrayant.

En fin de compte, la publicité, le crédit à la consommation et l’obsolescence programmée sont “les ingrédients de la société de consommation” , explique Latouche. Pas étonnant, donc que les dépenses en publicité avoisinent les 1000 milliards de dollars annuels, soit le deuxième plus gros budget mondial après l’armement.

Réparer plutôt que de jeter

Maintenant, comment sortir de cette spirale infernale de la consommation? Substituons à l’obsolescence systématique la “durabilité et le recyclage programmés des produits afin de réduire notre empreinte écologique”, plaide Latouche. Imaginons, pourquoi pas “un bonus pour ceux qui conservent leurs équipements plus longtemps”.

Mettons en commun les biens électroménagers, comme les machines à laver et gérons les ressources non renouvelables, de façon plus économe. On pourrait aussi, comme le propose le spécialiste du développement Gilbert Rist, en confier la gestion à une autorité mondiale. Et en attendant, précise Latouche, pourquoi ne pas instaurer des quotas?

L’application de ces idées nécessite toutefois une “décolonisation de l’imaginaire” et d’apprendre à nous détacher des objets. Et cela, prévient l’essayiste, avant que la frénésie de consommation ne finisse par rendre, à son tour, l’homme “obsolète“.

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