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Baptême de Clovis
Le baptême de Clovis par saint Rémi. Plaque de reliure en ivoire, Reims, dernier quart du IXe siècle.

Extrait de l’Histoire des Francs de Grégoire de Tours (entre 573 et 594)

« XXIX – Clovis eut de Clotilde un premier fils. La reine, voulant qu’il reçût le baptême, adressait sans cesse de pieux conseils au roi, disant : « Les dieux que tu adores ne sont rien, puisqu’ils ne peuvent se secourir eux-mêmes ni secourir les autres ; car ils sont de pierre, de bois ou de métal. Ils ont des noms d’hommes et non de Dieu, comme Saturne qui, dit-on, s’enfuit pour ne pas être chassé du trône par son fils ; comme Jupiter lui-même, qui s’est souillé de débauches avec les hommes, avec des femmes de sa famille, et qui n’a pu s’abstenir du concubinage avec sa propre sœur, puisqu’elle disait : Je suis sœur et femme de Jupiter. Qu’ont fait Mars et Mercure ? Ils possèdent plutôt la science de la magie qu’une puissance divine. Le Dieu qu’on doit adorer est, celui qui, par sa parole, a tiré du néant le ciel et la terre, la mer et tout ce qui s’y trouve contenu ; qui a fait briller le soleil, et qui a orné le ciel d’étoiles ; qui a rempli les eaux de poissons, la terre d’animaux, et les airs d’oiseaux ; à l’ordre duquel la terre se couvre de plantes, les arbres de fruits et les vignes de raisins; dont la main a produit le genre humain ; qui enfin a donné à cet homme, son ouvrage, toutes les créatures pour lui obéir et pour le servir. »

Mais quoique la reine pût dire, l’esprit du roi n’en était pas ému, et il répondait : « C’est par l’ordre de nos dieux que toutes choses sont créées et produites ; il est clair que votre Dieu ne peut rien ; et même il est prouvé qu’il n’est pas de la race des dieux. » Cependant la pieuse reine présenta son fils au baptême : elle fit décorer l’église de voiles et de tapisseries, pour que cette pompe attirât vers la foi catholique celui que ses discours n’avaient pu toucher. Mais l’enfant, baptisé sous le nom d’Ingomer, mourut dans les aubes mêmes de son baptême. Le roi, aigri par cette perte, faisait à la reine de vifs reproches, et disait : « Si l’enfant avait été consacré au nom de mes dieux, il vivrait encore ; mais, comme il a été baptisé au nom du vôtre, il n’a pu vivre. » La reine lui répondit : « Je rends grâces au puissant Créateur de toutes choses, qui ne m’a pas jugée indigne de voir admis dans son royaume l’enfant né de mon sein. Celle perte ne m’a pas affectée de douleur, parce que je sais que les enfants que Dieu retire du monde, quand ils sont encore dans les aubes, sont nourris de sa vue. » Elle eut ensuite un second fils, qui reçut au baptême le nom de Clodomir. Cet enfant étant tombé malade, le roi disait : « II ne peut arriver à celui-ci autre chose qu’à son frère, c’est-à-dire de mourir aussitôt après avoir été baptisé au nom de votre Christ. » Mais le Seigneur accorda la santé de l’enfant aux prières de sa mère.

XXX – La reine ne cessait donc de supplier le roi de reconnaître le vrai Dieu et d’abandonner les idoles ; mais rien ne put l’y décider jusqu’à ce que, dans une guerre avec les Alamans, il fut forcé de confesser ce qu’il avait jusque-là voulu nier. Il arriva que les deux armées combattant avec un grand acharnement, celle de Clovis allait être taillée en pièces. Alors Clovis, plein de ferveur, éleva les mains vers le ciel, et, fondant en larmes, s’écria : « Jésus-Christ, que Clotilde affirme être le Fils du Dieu vivant, qui, dit-on, assistes dans les périls et accordes la victoire à ceux qui espèrent en toi, j’invoque avec dévotion ton glorieux secours ; si tu m’accordes la victoire sur mes ennemis, et que je fasse l’épreuve de cette puissance dont le peuple, qui t’est consacré dit avoir reçu tant de preuves, je croirai en toi, et me ferai baptiser en ton nom ; car j’ai invoqué mes dieux, et je vois bien qu’ils m’ont refusé leur appui. Je crois donc qu’ils n’ont aucun pouvoir, puisqu’ils ne secourent pas ceux qui les servent. C’est toi que j’invoque maintenant ; c’est en toi que je veux croire ; fais seulement que j’échappe à mes ennemis ! » Comme il disait ces paroles, les Alamans, tournant le dos, commencèrent à se mettre en déroute ; et voyant que leur roi était mort, ils se soumirent à Clovis, en lui disant : « Cesse de faire périr notre peuple, car nous sommes à toi. » Clovis, ayant arrêté le carnage et parlé à son armée, rentra en paix dans son royaume, et raconta à la reine comment il avait obtenu la victoire en invoquant le nom du Christ. Ces événements se passaient la quinzième année de son règne.

XXXI – Alors la reine manda en secret saint Remi, évêque de Reims, le priant de faire pénétrer dans le cœur du roi la parole du salut. Le pontife vit Clovis, et l’engagea peu à peu et secrètement à croire au vrai Dieu, créateur du ciel et de la terre, et à abandonner ses idoles qui n’étaient d’aucun secours, ni pour elles-mêmes, ni pour les autres. Clovis lui dit : « Très-saint père, je t’écouterais volontiers ; mais le peuple qui m’obéit ne veut pas abandonner ses dieux ; cependant j’irai vers eux et je leur parlerai d’après tes paroles. » Il assembla donc ses guerriers ; alors avant qu’il eût parlé, et par l’intervention de la puissance divine, tout le peuple s’écria d’une voix unanime : « Pieux roi, nous rejetons les dieux mortels et nous sommes prêts à servir le Dieu immortel que prêche saint Remi. » On apporta cette nouvelle à l’évêque qui, transporté de joie, fit préparer les fonts sacrés. Les places publiques sont ombragées de toiles peintes ; les églises sont ornées de blanches courtines, l’encens exhale ses parfums, les cierges odorants répandent la lumière ; l’église du saint baptême respire tout entière une odeur divine, et les assistants purent croire que Dieu, dans sa grâce, répandait sur eux les parfums du Paradis. Le roi demanda au pontife à être baptisé le premier. Nouveau Constantin, il marche vers le baptistère, pour s’y purifier de la lèpre qui depuis longtemps le souillait, et laver dans une eau nouvelle les taches honteuses de sa vie passée. Comme il s’avançait vers le baptême, le saint de Dieu lui dit de sa bouche éloquente : « Courbe humblement la tête, Sicambre ; adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré. » »

Grégoire de Tours, Histoire des Francs, II. Traduit par F. Guizot et publié par A. Jacobs, Histoire des Francs. Grégoire de Tours et Frédégaire (t. I), Paris, 1862, pp. 97-101.

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