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Une enquête révèle l’état calamiteux des réseaux d’eau potable en France. En moyenne, 25% de l’eau mise en distribution n’arrive jamais à destination. Les municipalités gaspillent jusqu’à 40% de l’eau. Coût de ce gaspillage pour la collectivité: 2 milliards d’euros.

Un scandale aussi invisible que silencieux. Les habitants de Rouen savent-ils que les jolies ruelles pavées de la vieille ville cachent un grave problème pour l’environnement et… leur pouvoir d’achat? Ceux d’Avignon, de Nîmes, d’Amiens ignorent sans doute qu’ils sont, eux aussi, concernés, comme la plupart des Français.

L’état des canalisations du pays est calamiteux, à quelques exceptions près. Fuites jamais traitées, ruptures intempestives… Chaque jour, des milliers de mètres mis en distribution n’arrivent jamais aux consommateurs.

L’enquête dévoile la gravité de la situation dans les plus grandes villes. Des pertes colossales sont enregistrées partout, sans distinction de couleur politique du maire ou du mode de gestion, en régie ou déléguée au privé. Ce palmarès édifiant est réalisé pour la première fois à la lumière des rapports réalisés par les collectivités locales. Nîmes occupe la malheureuse première place du classement. Seuls 6 litres sur 10 parviennent aux consommateurs de la ville. A Rouen, on reconnaît aussi les dégâts. Plus de 3 litres sur 10 se perdent en cours de route. Les efforts d’investissement de la régie ont été portés de 6 millions d’euros par an à 10 millions. “Ce n’est pas un problème d’exploitation mais de l’état du sous-sol“, plaide Alain Renaud, directeur du pôle Eau et Assainissement.
Une facture de deux milliards d’euros

Quelle est l’étendue du problème à l’échelle du pays? Selon de récents calculs du ministère de l’Écologie, 1 litre sur 4 disparaît dans une fuite ou une rupture de canalisation. Ce taux de 25% est nouveau. D’anciens rapports évoquaient plutôt 20%, statistique retenue jusqu’ici comme moyenne par les compagnies privées d’eau et les régies. Le scandale est écologique. Ces centaines de milliers de mètres cubes sont prélevés dans les rivières et les nappes pour rien. Il est aussi économique: cette eau est traitée par les usines pour être rendue potable mais elle n’arrive jamais aux robinets. Le calcul est implacable. Un mètre cube revient environ à 1,42 euros. Les réseaux perdent 1,5 milliard de mètres cubes par an. Le coût pour les Français est ainsi évalué à plus de 2 milliards d’euros.

Élus locaux, régies et compagnies se renvoient les responsabilités. Une chose est sûre, les communes méconnaissent souvent leurs réseaux. La moitié des canalisations ont plus de quarante ans et l’on ignore pour beaucoup leur emplacement précis, la date de pose et le matériau de construction… Pour ne rien arranger, les travaux se font au goutte-à-goutte. “Il y a peut-être eu un peu de laxisme,” murmure- t-on à la Fédération des collectivités concédantes et en régie, l’association des élus locaux intéressés par l’eau, l’électricité et le gaz.

Un minimum de pertes est inévitable

Le gouvernement va intervenir. Réagissant à cette enquête, la secrétaire d’État chargée de l’Écologie, Chantal Jouanno, considère que la situation ne peut plus durer. Elle critique la passivité des collectivités et appelle à une prise de conscience. Le Grenelle va fixer des objectifs à atteindre en fonction de la taille des agglomérations en instaurant un mécanisme assimilable à un bonus-malus. Les villes devront, en moyenne, parvenir à 15% de pertes. Les ingénieurs disent qu’un minimum de pertes est inévitable. Les sous-sols bougent, les consommations varient, le climat use les matériaux et les joints fatiguent.

Il n’empêche. A l’autre bout de l’échelle, plusieurs villes prouvent qu’il est possible d’agir. Paris, meilleur élève de France, est un cas atypique. D’autres témoignent de leurs efforts. “Nos ressources se trouvent dans des nappes superficielles, elles viennent rapidement à manquer s’il ne pleut pas. La solution était d’investir pour ne pas gaspiller“, explique-t-on à Rennes, où près de 5 kilomètres de canalisations sont changés chaque année sur un total de 519 kilomètres. A Reims, “c’est une philosophie”. “Nous avons le souci d’assurer la pérennité de notre patrimoine sans reporter la facture sur les générations futures“, savoure Jean-Christophe Inglard, directeur de l’eau de Reims Métropole.

Veolia et Suez ne s’estiment pas responsables

Les compagnies privées d’eau potable relativisent l’ampleur des pertes. “Les réseaux sont probablement en meilleur état en France qu’ailleurs“, déclare Marc Reneaume, le patron de Veolia Eau. “Le rendement est de bon niveau, nous sommes dans la moyenne européenne alors que nous avons à gérer l’habitat rural“, renchérit sa concurrente Isabelle Kocher, nouvelle patronne de la Lyonnaise des Eaux (Suez). Les deux entreprises alimentent deux grandes villes sur trois. Elles renvoient la responsabilité aux élus locaux. “Ce sont eux qui définissent la politique de l’eau.” De fait, les maires ou présidents d’agglomération ont la charge des canalisations.

Les communes sont propriétaires des tuyaux, de l’usine de production jusqu’aux compteurs des habitations. “Certaines mairies ont privilégié la qualité des eaux distribuées ou l’assainissement et ont un retard à rattraper. On peut estimer que 40% des services investissent trop peu, il s’agit souvent de collectivités de taille modeste”, glisse le directeur général de Veolia Eau.

Dans notre palmarès, les bons et les mauvais élèves relèvent autant de leur gestion que d’une régie municipale. Avignon, très mal classé, est sous contrat avec Veolia mais le groupe dirigé par le futur patron d’EDF Henri Proglio gère aussi Rennes, deuxième meilleur réseau de France derrière Paris. L’agglomération de Nîmes se répartit entre la Saur (n° 3 du marché, filiale de la Caisse des dépôts) et les autres compétiteurs. “L’idée reçue est que l’eau est perdue mais en réalité elle retourne au milieu naturel”, tempère Marc Reneaume (Veolia). Mais cela a un coût…

Dans les contrats, les opérateurs privés doivent traiter les fuites et les réparations courantes. La mairie prend en charge les investissements lourds. Un schéma simple, en théorie, compliqué en pratique. “Nous avons des obligations contractuelles mais il y a aussi une question d’équilibre économique“, dit un patron. Changer 1 km de conduites coûte 100 000 euros, contre 1 000 euros pour la réparation d’une fuite. La tentation du pis-aller est forte.

A l’opposé, certaines collectivités, appuyées par les chambres régionales des comptes, ont reproché aux entreprises d’avoir empoché les provisions pour investissement, jamais déboursées. La controverse a eu lieu à Paris mais aussi à Lyon, Lille, Bordeaux… Vivendi, à l’époque Messier, fut accusé d’avoir caché 4 milliards d’euros dans une compagnie d’assurances domiciliée en Irlande. Dans ces villes, les contrats ont été renégociés. Et Veolia et Suez font désormais assaut de propositions pour économiser les ressources. “Il va falloir investir davantage mais surtout plus intelligemment, en généralisant les nouvelles technologies de mesure en temps réel, par exemple. Cela permet de gagner très vite quelques pour-cent de rendement supplémentaires“, insiste Isabelle Kocher. Le Journal Du Dimanche

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