Fdesouche

Tribune libre
Depuis quelques décennies, nous assistons à la multiplication des séjours touristiques hors d’Europe : au Maroc ou en Tunisie pour les Français à revenus limités, au Tibet, au Sénégal ou au Pérou pour ceux qui en ont les moyens. Si, pour les premiers, il s’agit surtout de profiter du soleil à des prix rendus avantageux par le moindre coût de la main d’œuvre locale, pour les seconds, le tourisme exotique participe à l’édification d’une vision du monde qui se veut « humaniste », « tolérante » et « ouverte à la diversité des cultures».
Aventure marginale réservée à quelques « têtes brûlées » il y a encore un siècle, le voyage « exotique » est devenu un élément quasi-incontournable dans la vie des bourgeois-bohème, une sorte de quête initiatique dont on revient « débarrassé de ses préjugés », plein de respect, d’admiration et d’empathie à l’égard des populations du tiers-monde.
Or, si la perspective de découvrir de terres inconnues et la curiosité pour les peuples autochtones expliquent pour partie l’engouement des explorateurs d’antan, l’intérêt que suscitent les destinations lointaines à l’heure actuelle est avant tout lié à la récente idéologie du multiculturalisme et du nomadisme cosmopolite.
Pour calmer l’arrogance de ces nouveaux touristes de l’extrême (trek au Sahara, randonnée dans l’Himalaya), rappelons tout d’abord que si eux peuvent ramener des photos de leurs diverses et successives excursions pour épater leurs amis, l’authentique aventurier de jadis, lui, mourrait généralement en chemin. Tel fut par exemple le destin de Magellan, assassiné aux Philippines par des indigènes, de James Cook, lui aussi assassiné dans le Pacifique, de La Pérouse, dont le navire fit naufrage, de Mungo Park, emporté par le fleuve Niger, de Livingstone, mort d’épuisement et de maladies au fin fond de l’Afrique australe, de Robert Falcon Scott, congelé dans l’Antarctique sans avoir pu atteindre le Pôle Sud, ou encore du commandant Charcot, dont le navire, le Pourquoi Pas ?, sombra corps et biens dans une tempête au large de l’Islande. Le froid, la faim, les maladies, les tempêtes, les attaques de populations hostiles et bien souvent une mort violente étaient jadis le prix à payer pour découvrir le monde.
Aujourd’hui, c’est 799 euros, porteurs et assurance inclus. Cette amélioration du confort et de la sécurité des voyageurs est pour beaucoup dans le changement de leur mentalité : hier courageux, pragmatiques et techniquement compétents (navigation, cartographie), ils parcourent désormais le monde dans une sorte d’extase, délivrés de toute contrainte matérielle, observant avec détachement, comme à la télé, des peuples et des paysages qu’ils ne cherchent pas sérieusement à comprendre.
Profondément incultes et malhonnêtes, ces mêmes touristes cosmopolites s’empressent par ailleurs de condamner la brutalité des conquistadors et des pionniers des siècles passés. Or, au risque de rappeler l’évidence, ce sont ces aventuriers qui, au prix de leur vie, ont permis à l’Européen de « s’ouvrir » à des cultures étrangères. Faut-il également rappeler que, jusqu’au XIXème siècle, les conditions de vie de l’explorateur étaient à peu près les mêmes que celles des peuples qu’ils rencontraient tandis qu’aujourd’hui, le touriste a beau jeu de feindre l’empathie pour les populations du tiers-monde, lui qui bénéficie de tout le confort d’un bourgeois occidental citadin en vadrouille ?
Mais ce n’est pas tout. Se déplaçant en avion, le touriste cosmopolite considère désormais que le monde est une sorte de village qu’il peut parcourir d’un bout à l’autre pour en découvrir les différents habitants. Cette vision du monde anti-géographique dans laquelle les distances sont abolies et l’effort (marche, orientation) rendu inutile, se retrouve sans surprise chez Nicolas Hulot et Yann Arthus-Bertrand, deux animateurs de la nouvelle écologie mondialisée.
Alors que faire ? A tous ceux qu’anime encore la soif de découverte, rappelons que la France compte des milliers de kilomètres de chemins et de routes traversant des paysages aussi admirables que le bocage normand, les collines de l’Artois, les oliveraies en terrasses des Baronnies, les verts pâturages de Savoie, les épaisses forêts des Vosges et des Pyrénées, les vignobles de Champagne, d’Alsace et du Beaujolais, les étangs de Sologne et de Brenne, la côte de granit rose, les falaises du pays de Caux ou les salins de Camargue. Toutes ces merveilles françaises, dédaignées par les adeptes d’un hypocrite tourisme mondialisé, mais qui firent dire ces mots à l’un des derniers grands explorateurs du XXème siècle, le commandant Charcot : « Pendant cette matinée, dans ma solitude sur la passerelle du Pourquoi Pas ? qui vient de parcourir le monde dans toute sa longueur, j’ai senti, plus que jamais, combien elle est belle, cette France, combien elle mérite d’être aimée et servie, même au prix des plus durs sacrifices ».

Fdesouche sur les réseaux sociaux