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La sécurité routière, vecteur de la guerre idéologique

Juin
2011

Tribune libre de Paysan Savoyard

Nous avons voulu mettre en exergue dans un article précédent la malhonnêteté des pouvoirs publics en matière de sécurité routière : les automobilistes moyens coupables d’avoir enfreint les limites de vitesse sont harcelés et rackettés, alors que la vitesse des voitures sur route ne joue qu’un rôle limité dans l’insécurité routière.

Il est une autre raison pour laquelle la politique de sécurité routière nous paraît contestable et malhonnête : celle-ci est utilisée par les pouvoirs publics pour atteindre d’autres objectifs qui n’ont rien à voir avec les accidents de la route.

Qu’est-ce à dire ? Comme on le sait la société française est confrontée à une augmentation continue de la délinquance depuis le milieu des années soixante. Celle-ci est officiellement stabilisée à 3,5 millions de crimes et délits par an environ. Ce chiffre cependant ne représente qu’une partie du phénomène : il apparaît en effet que seulement un tiers des crimes et délits font l’objet d’une déclaration aux forces de police. En outre, si les crimes et délits enregistrés n’augmentent plus de façon globale, le nombre des agressions, lui, continue à croître fortement. Plus grave encore, les scènes d’émeutes se multiplient, conduisant à penser qu’une forme de guerre civile est en gestation, si elle n’a pas déjà commencé.

Dans ce contexte, il nous semble que la politique de sécurité routière est détournée de son objet et utilisée par les pouvoirs publics comme un leurre afin de parvenir au résultat suivant : conduire l’opinion à accepter passivement la dégradation de la situation sur le plan de la délinquance, sans se révolter et sans mettre en cause l’incapacité des pouvoirs publics.

Tentons de recenser les effets de la politique de sécurité routière sur la population ordinaire, du plus évident au plus subtil, du plus grossier jusqu’au plus vicieux.

La crainte qui paralyse

La sévérité qui pèse sur les automobilistes permet tout d’abord de fragiliser la population ordinaire non délinquante.

Les Français moyens sont en effet « sous pression » : ils paient des amendes, redoutent le retrait de permis, appréhendent d’être contrôlés par la police. Cette sévérité et cette menace qui pèsent sur les Français moyens automobilistes les placent en situation de crainte latente qui les ébranle, les inhibe, restreint leurs possibilités de prise de conscience, de mobilisation et de révolte, les conduit à la passivité. Grâce à l’utilisation intensive de l’appareil de sanction de la sécurité routière, le régime cherche à déstabiliser la population des Français ordinaires afin de la paralyser et de la réduire au silence. De même qu’un enfant battu devient naturellement craintif, mélancolique, aboulique et mutique, les Français ordinaires, loin de songer à regimber, sont conduits à lever les bras pour se protéger de la trique.

 

Les vertus de l’injustice

Un second effet de la politique de sécurité routière est à relever. Les Français moyens ressentent au quotidien la grande sévérité qui pèse sur les automobilistes. Dans le même temps, ils peuvent constater que les pouvoirs publics se montrent extrêmement laxistes en matière de délinquance : la presse régionale signale ainsi chaque jour que le coupable présumé de tel ou tel fait divers est « bien connu » de la police ou de la justice. Il a pourtant été laissé libre de vaquer à ses activités et de récidiver… De nombreux Français, automobilistes harcelés, ont dès lors nécessairement conscience du fait que les pouvoirs publics appliquent en matière sécuritaire une politique du « deux poids-deux mesures » : ils en éprouvent probablement un sentiment d’injustice.

Or ce sentiment d’injustice a pour le pouvoir un effet tout à fait bénéfique. Il conduit l’opinion à prendre conscience de ce que le régime, pour parvenir à ses fins, est décidé à s’affranchir de toute règle morale et à utiliser s’il le faut l’arbitraire et la contrainte à géométrie variable. Cette conscience diffuse d’avoir désormais affaire à un pouvoir hostile et ne reculant pas devant l’arbitraire renforce dans la population générale le sentiment de crainte et la tendance à l’inhibition.

L’utilisation des forces de l’ordre pour exercer une pression injuste et sans cesse accrue sur la population ordinaire a également pour objet d’accentuer la  fracture entre la population et les policiers, pourtant eux-mêmes issus du peuple. Les relations d’incompréhension et de ressentiment réciproques entre les Français moyens et les policiers minimisent, pour l’oligarchie, le risque d’un basculement de la police du côté des Français ordinaires en cas de troubles internes (on pense à l’hypothèse où l’arrivée au pouvoir du parti « national » provoquerait des tensions voire des affrontements civils).

Les enquêtes internes réalisées par le ministère de l’intérieur montrent que les fonctionnaires de police vivent mal le ressentiment qu’ils suscitent dans la population ordinaire, laquelle est menacée par les contrôles routiers et par le zèle de policiers auxquels leur hiérarchie impose des objectifs chiffrés (« choisir d’être policier c’est s’apprêter à subir trente ans d’insultes », dit ainsi ce fonctionnaire cité dans un rapport).

De leur côté ces policiers mal aimés résistent difficilement à la tentation de se « défouler » et de montrer leurs muscles lorsqu’ils sont confrontés à un automobiliste moyen dont ils savent ne rien avoir à craindre. Face aux racailles et aux bandits, ces policiers sont souvent condamnés à l’impuissance par les consignes laxistes des gouvernements. Ils doivent par exemple regarder tous les jours sans pouvoir rien faire les caïds amateurs de berlines germaniques parader en toute impunité, casquette au vent. Surveillés par les médias et les associations de défense des délinquants, les policiers savent en outre qu’ils encourront, en cas de bavure ou de simple dérapage verbal, la plus extrême sévérité de la part de leur hiérarchie et de l’appareil judiciaire. Dans ces conditions, le contrôle routier des Français ordinaires offre l’occasion à ces policiers humiliés et frustrés de prendre une certaine revanche, piètre, certes, mais humainement compréhensible.

 

La criminalisation des Français ordinaires

Outre la pression qu’elle exerce par le biais des sanctions pécuniaires, des retraits de points et des annulations de permis, la politique de sécurité routière menée par le régime cherche également à porter atteinte au moral et au mental des Français ordinaires par un autre moyen, relevant de la guerre psychologique : elle vise à criminaliser les automobilistes.

Le lexique employé est ainsi soigneusement choisi. Les automobilistes en excès de vitesse sont présentés par les pouvoirs publics et par les médias chargés de relayer cette politique comme des délinquants et des violents. Les journalistes utilisent avec gourmandise des expressions comme « violence routière », « délinquance routière », « mise en danger de la vie d’autrui », pour désigner des comportements qui concernent très généralement de paisibles pères de familles n’ayant jamais causé d’accidents graves ni agressé personne.

La criminalisation des Français moyens recèle, pour le régime, plusieurs avantages. En permettant aux pouvoirs publics d’exhiber leur appareil de répression, leur sévérité et leur détermination, la politique de sécurité routière met par là-même en difficulté ceux qui dénoncent le laxisme : il est plus rendu plus difficile de prétendre que l’Etat ne fait rien contre la délinquance, la sévérité manifestée dans la lutte contre la « délinquance routière » paraissant prouver le contraire.

La criminalisation abusive et mensongère des Français moyens a surtout pour intérêt de banaliser et de relativiser la vraie délinquance. La plupart des Français se faisant flasher de temps à autres, ils sont appelés à se reconnaître comme « tous délinquants » et incités par là-même à changer de discours vis-à-vis de la vraie criminalité : le Français ordinaire doit renoncer à protester contre la délinquance puisqu’on peut lui rétorquer tout à trac qu’il est délinquant lui-même ; il ne peut plus réclamer une plus grande sévérité puisque celle-ci se retournerait contre lui.

Les propagandistes, les commissaires politiques et les indics du régime, aux différents niveaux de la société (journalistes, sociologues, artistes, enseignants …), sont là pour rappeler aux Français ordinaires qui réclament un renforcement de la lutte contre la délinquance « qu’avant de s’intéresser aux agissements des autres, il faut d’abord se préoccuper de rectifier son propre comportement de délinquant routier ». Les agents du système n’hésitent pas à ajouter que, puisque leur comportement oblige à mobiliser les forces de l’ordre,  les Français moyens portent donc une part de responsabilité lorsque la présence policière se révèle insuffisante pour lutter contre les cambriolages et les braquages.

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Le sophisme qui consiste à assimiler les Français moyens automobilistes aux délinquants est sans doute efficace : il est probable que de nombreux Français « ordinaires » se laissent troubler et ébranler par cet amalgame.

Dans la guerre psychologique que mène l’oligarchie française pour conserver le pouvoir et continuer à mener les politiques conformes à ses intérêts, la répression routière, par ses effets déstabilisants, inhibants et incapacitants, joue un rôle non négligeable.