
Par Thomas Guénolé
Une lettre ouverte à Marion Maréchal-Le Pen.
Paris, le 7 juillet 2015,
Madame la députée,
Dans un entretien au trimestriel Charles, vous avez déclaré qu’il fallait admettre que la France n’était plus un pays uniquement chrétien. Vous avez cependant ajouté:
[…] la contradiction totale entre le principe de laïcité et ces six jours fériés chrétiens saute aux yeux comme un éléphant dans une salle de bains. Les militants catholiques pratiquants dont vous êtes –et d’autres types de militants avec vous– ont un argument pour justifier cette contradiction: la tradition. La France serait un pays aux racines chrétiennes, et cela légitimerait la persistance jusqu’à nos jours de ces six jours fériés chrétiens.«Ça ne veut pas dire pour autant que je partage le délire du politologue Thomas Guénolé, qui affirme qu’il faut déchristianiser les fêtes religieuses. Il représente bien la tendance de notre classe politique qui voudrait que la République efface la France. Mais la France n’est pas que la République.»
Le faux argument de la «tradition»
Il me semble que cet argument ne tient pas, pour plusieurs raisons:
– Le fait que des croyants chôment des jours de fêtes religieuses existe depuis des siècles. En revanche, le jour férié, en tant que fête légale, n’existe en France que depuis le XIXe siècle. Il est donc historiquement faux de faire remonter nos jours fériés chrétiens à des temps immémoriaux.
– Si l’on retient l’argument des racines, alors la France n’a pas que des racines chrétiennes. Elle a aussi des racines païennes […]. La France a de même des racines juives, depuis des siècles […].
– Le fait qu’une pratique soit traditionnelle ne constitue jamais un argument en soi. Nous sommes fondés à supprimer des traditions et à en ajouter d’autres: sans quoi, au motif du respect des traditions, les sacrifices humains des temps gaulois seraient encore pratiqués de nos jours.
– Lorsque la Cité adopte un principe politique, les traditions contraires à ce principe s’éteignent petit à petit ou sont supprimées par une décision politique explicite. […] [La France] n’est pas non plus un bloc de granit aux contours éternellement figés. Je vous rappelle d’ailleurs que c’est une tribu d’immigrés, les Francs, qui donna son nom à notre pays; que les fondamentaux de notre régime politique, la démocratie représentative, nous viennent essentiellement de Grèce; que la religion que vous invoquez comme racine majeure de la France, le christianisme, nous vient du Proche-Orient; que la langue que nous parlons vous et moi, le français moderne, nous vient principalement du latin, une langue d’Italie centrale; qu’étant tous deux d’ascendance bretonne, nous avons des ancêtres bretons, mais qu’encore au-delà, vos ancêtres et les miens viennent d’Afrique orientale. En d’autres termes, l’identité nationale et culturelle de notre pays, tout comme l’identité de nos lignées familiales, évolue au gré des apports. […]
l’expression «Français de souche» que vous affectionnez beaucoup est, en plus d’un contresens ethnologique, un concept contre-révolutionnaire.
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