Une multitude d’interprétations des textes religieux ont longtemps coexisté dans l’islam, sans que cela soit perçu comme une menace. C’est sous l’impulsion de la culture occidentale, hostile à tout manque de clarté, que le discours islamique aurait rejeté son ancienne tolérance à l’ambiguïté, avec des conséquences déplorables, estime l’islamologue allemand Thomas Bauer dans un entretien au « Monde ».
Professeur d’études arabes et islamiques à l’université de Münster, Thomas Bauer a obtenu plusieurs distinctions scientifiques de premier plan en Allemagne. Paru en 2011, son ouvrage Culture de l’ambiguïté. Une autre histoire de l’islam a ainsi reçu ainsi le prix Leibniz, la plus prestigieuse récompense accordée à un travail de recherche outre-Rhin.
[…]Contrairement à une idée reçue, vous expliquez que la civilisation musulmane a longtemps fait preuve d’une grande tolérance à l’ambiguïté. Qu’est-ce que cela signifiait dans le domaine religieux ?
[…]Selon vous, c’est l’hégémonie occidentale qui a mis fin à cette culture de l’ambiguïté au sein du monde musulman. Comment ?
En Europe, la tolérance à l’ambiguïté a progressivement diminué après l’irruption de la Réforme protestante, au XVIe siècle, en raison de la division de la chrétienté et des guerres de religion qui s’en sont suivies. La soif de certitude et de clarté a alors débouché sur la conviction que tout devait être dénué d’ambiguïté, explicable avec une certitude absolue. L’idée de « progrès » comme marche en avant vers la certitude est apparue dans ce contexte. L’Europe a considéré qu’elle était à l’avant-garde de ce progrès et qu’elle devait amener les autres peuples à la suivre : c’était sa « mission civilisatrice ». En clair, l’élimination de l’ambiguïté a été un moteur et une justification du colonialisme.
[…]L’influence des érudits religieux traditionnels a décliné, tandis qu’une nouvelle classe dirigeante, formée selon les modèles occidentaux, a pris leur place. Tout cela a finalement entraîné une évolution des mentalités, au moins au sein des élites urbaines, qui se sont montrées de plus en plus confiantes dans le progrès et la technique, et de moins en moins tolérantes à l’ambiguïté.
Comment a évolué ensuite ce rapport à l’ambiguïté ?
Au XXe siècle, deux phases principales peuvent être distinguées. Dans un premier temps, de nombreux intellectuels ont rejeté l’idée d’une réforme mesurée de leur tradition culturelle, considérant que cela ne pourrait pas résoudre la crise. A leurs yeux, pour suivre le rythme de l’Occident, le monde musulman devait s’occidentaliser entièrement. La solution viendrait de l’adoption d’idéologies occidentales telles que le nationalisme et le socialisme.
Quand ces idéologies échouèrent à leur tour, beaucoup ont estimé que l’espoir résidait dans un retour au « véritable » islam. Mais cet islam « véritable » n’avait que peu à voir avec la religion musulmane classique, tolérante à l’ambiguïté. Au contraire, elle fut jugée archaïque, et l’islam a été reconstruit selon les paradigmes modernes de la conformité idéologique et de l’absence d’ambiguïté.
[…]Si, dans la modernité, la religion traverse une crise, il s’agit en fin de compte d’une crise de la tolérance à l’ambiguïté. Les salafistes postulent que les textes sacrés sont clairs, sans ambiguïté, et qu’ils ne nécessitent aucune interprétation. Ils rejettent ainsi la tradition et l’histoire, avec leur complexité et leurs contradictions, construisant à la place un islam prétendument univoque, inhumain et primitif, qui ne ressemble guère à l’islam historique.Ce faisant, ils font involontairement le jeu des islamophobes, qui brandissent précisément cet islam radical et intolérant comme une menace à combattre. Selon moi, il est fondamental qu’une approche ouverte et tolérante à l’ambiguïté l’emporte : elle seule permettra un avenir plus humain.
Ce faisant, ils font involontairement le jeu des islamophobes, qui brandissent précisément cet islam radical et intolérant comme une menace à combattre. Selon moi, il est fondamental qu’une approche ouverte et tolérante à l’ambiguïté l’emporte : elle seule permettra un avenir plus humain.
Culture de l’ambiguïté. Une autre histoire de l’islam, de Thomas Bauer, Fenêtres, 2025, 532 pages, 23 euros.





