Macron se voit offrir une occasion de commencer à rendre la France plus résistante à Le Pen
Le président Emmanuel Macron s’est vu offrir une occasion en or de protéger l’une des institutions les plus importantes de France contre l’extrême droite.
Alors que le Rassemblement national de Marine Le Pen est solidement positionné pour l’élection de l’an prochain, la démission anticipée du gouverneur de la Banque de France donne au chef de l’État actuel — plutôt qu’à celui qui lui succédera après le scrutin — la possibilité de nommer un remplaçant. Ce poste est crucial : il implique de participer aux réunions de la Banque centrale européenne à Francfort et d’agir comme vigie économique sur le plan national.
François Villeroy de Galhau, le gouverneur actuellement en poste, doit quitter ses fonctions en juin prochain au lieu d’octobre 2027. Il affirme que son départ pour diriger une fondation caritative destinée aux jeunes en difficulté est un choix personnel. Une telle décision serait relativement exceptionnelle parmi ses homologues du G7, qui tendent à aller au terme de leur mandat ou à occuper ensuite des fonctions économiques similaires.
Quelle que soit la raison de sa décision, le résultat est le même : l’élite française se retrouve en position de renforcer les défenses institutionnelles si elle souhaite se préparer à une éventuelle victoire de Le Pen — ou potentiellement de son protégé, Jordan Bardella.
Et si la classe dirigeante doutait encore de ce que des responsables populistes peuvent provoquer, les tentatives du président américain Donald Trump pour pousser la Réserve fédérale à assouplir sa politique monétaire constituent un avertissement. Villeroy lui-même avait dénoncé cette pression contre l’indépendance des banques centrales dans une déclaration conjointe avec ses homologues internationaux le mois dernier.
« S’il s’avère qu’il y a autre chose que des raisons personnelles, j’y vois un mouvement défensif d’une élite qui cherche à maintenir la République debout », estime Sofia Ventura, professeure à l’Université de Bologne et autrice d’ouvrages sur la politique française. « Confier la politique économique à des personnes qui ne partagent pas certaines valeurs inquiète certains. »
Le risque est toutefois que la nomination de personnalités issues de l’ordre établi alimente les récits populistes selon lesquels cela porterait atteinte à la démocratie. En France, les actions de la justice visant à empêcher certains candidats de se présenter — un sort qui pourrait encore concerner Le Pen — ont déjà suscité ce type de critiques.
Durant son mandat, Macron a souvent placé à la tête des gouvernements et d’institutions françaises et européennes clés des figures technocratiques partageant sa vision d’une intégration plus profonde et d’un respect de l’orthodoxie économique.
Mais son emprise sur le pouvoir s’est nettement affaiblie après le pari malheureux des élections législatives de 2024, qui ont profité à l’extrême gauche et au parti de Le Pen.
Même si son recours contre une éventuelle inéligibilité échoue, les sondages d’intention de vote montrent que le président actuel du parti, Bardella, est lui aussi bien placé pour devenir le prochain dirigeant français.
Ce ne serait pas la première fois que la perspective d’une victoire populiste imminente suscite des spéculations sur des mouvements de personnel préventifs.
En juin 2022, l’ancien gouverneur de la Banque d’Italie, Ignazio Visco, avait démenti des projets de démission après un article de presse affirmant que le Premier ministre de l’époque, Mario Draghi, le remplacerait ainsi que d’autres responsables clés avant d’éventuelles élections. Finalement, cela ne s’est pas produit, et la dirigeante de Fratelli d’Italia, Giorgia Meloni, est arrivée au pouvoir plus tard dans l’année.
Les accusations populistes d’un « État profond » résistant au changement ont également émergé au Royaume-Uni après le vote du Brexit en 2016, et constituent un thème récurrent chez Trump et ses partisans aux États-Unis.
Au Royaume-Uni, la pression pourrait aussi se concentrer sur la banque centrale si le parti Reform UK de Nigel Farage arrivait au pouvoir. À Davos le mois dernier, le dirigeant du parti n’a pas exclu la possibilité d’écourter le mandat du gouverneur de la Banque d’Angleterre pour le remplacer par un candidat de son choix.
En Europe continentale, la communauté des banques centrales reste particulièrement méfiante à l’égard de l’extrême droite de Le Pen, notamment après sa campagne présidentielle de 2017 centrée sur la sortie de l’euro et la remise en cause des institutions européennes.
Depuis, elle a infléchi sa position, mais promet toujours de contester les pouvoirs fédéraux de l’Europe. Bardella a, de son côté, déclaré en novembre que son parti pousserait la BCE à relancer l’assouplissement quantitatif pour faire face à la dette publique élevée de la France.
Un porte-parole du Rassemblement national a refusé de commenter la démission de Villeroy et la responsabilité de Macron dans la nomination de son successeur.
Selon Bloomberg Economics, « le calendrier ouvre la voie à Macron pour influencer la prochaine nomination et la soustraire aux mains d’un éventuel gouvernement d’extrême droite, alors que les développements récents aux États-Unis ont remis l’indépendance des banques centrales au centre de l’attention ».
Un gouverneur français nommé par le parti de Le Pen créerait « du bruit et de l’incertitude » à Francfort, estime Frederik Ducrozet, responsable de la recherche macroéconomique chez Pictet Wealth Management. Il souligne également que les investisseurs s’inquiètent de la possibilité d’une victoire de l’extrême gauche à la présidentielle, avec des politiques anti-UE tout aussi perturbatrices.
« La BCE est la banque centrale la plus politiquement indépendante au monde », affirme Ducrozet. « Si l’un des extrêmes l’emporte en 2027, vous risquez d’avoir quelqu’un opposé à tout ce que fait la BCE. »
Dans ce contexte, le départ anticipé de Villeroy rappelle, en contrepoint, celui de la juge américaine Ruth Bader Ginsburg, qui n’avait pas pris sa retraite sous la présidence de Barack Obama, permettant à Trump de nommer son successeur après son décès peu avant la fin de son premier mandat.
Le gouverneur de la Banque de France, âgé de 66 ans, insiste sur le fait que son départ est un choix strictement personnel. Interrogé par Les Echos, il a déclaré : « Tous ceux qui me connaissent comme un homme libre, et qui connaissent mon indépendance, savent que si on me l’avait demandé, j’aurais refusé. C’est une décision personnelle. »







