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L’euro est-il irréversible ? (extrait)

Par Gérard Lafay, professeur à l’Université de Paris 2 (Cet article est paru dans Les Echos, le 18 décembre 2001)

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Les bons résultats économiques obtenus jusque l’an 2000 ont découlé de deux facteurs temporaires : d’une part, la remontée du dollar, imputable à la situation des États-Unis et à la politique monétaire de la Réserve fédérale, d’autre part, la baisse initiale des taux d’intérêt de la Banque Centrale Européenne en avril 99. La BCE s’est-elle alors convertie à une politique monétaire expansive ? Malheureusement non. Certes, elle prend apparemment en considération la croissance de l’économie, mais elle le fait en se référant à une conception erronée de la croissance potentielle.

C’est la raison pour laquelle, dès novembre 99, la BCE s’est lancée dans une série de sept hausses de taux d’intérêt, afin d’éviter que le chômage ne descende en dessous d’un plancher baptisé NAIRU (dans le cas de la France, ce plancher est estimé par la Commission de Bruxelles à 11%). Selon les théories des années 70 et 80, sur lesquelles se fonde la BCE, un tel taux plancher de chômage est exigé impérativement par la lutte contre le fantôme de l’inflation.

Le résultat ne s’est pas fait attendre. Au lieu de mettre la zone euro à l’abri de la conjoncture mondiale, ce qui était la seule justification sérieuse de la monnaie unique, la BCE l’a mise à la remorque de la récession américaine. Et alors qu’aux États-Unis, la Réserve fédérale avait inversé sa politique dès les premiers signes de ralentissement, puis accentué les baisses de taux d’intérêt après le 11 septembre, la Banque Centrale Européenne a tardé à suivre le même chemin.

Pour lire l’article complet, cliquez sur :

Les Echos (via le blog de Claude Rochet) ou sur le site de l’IRGEI

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Un premier article de fond (datant de 2003), modérément critique sur le sujet :

Le NAIRU

Le concept de Nairu (Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment (1) ) a été mis au point dans les années 70, pour justifier l’idée qu’il est impossible de faire baisser le chômage en dessous d’un certain niveau (le Nairu, parfois appelé taux de chômage naturel) sans relancer l‘inflation. Elle fortifie, bien sûr, les politiques monétaires neutres ou restrictives.

Cette idée et la pertinence du concept de Nairu, sont aujourd’hui fortement débattus, suite à une décennie de chômage limité (et inférieur aux estimations habituelles du Nairu), sans accélération de l’inflation aux USA.

Pour situer les enjeux, il est important de noter qu’en France (2), le Nairu avait été fixé pour la France à 9% par le ministère des Finances pour l’année 1997.

En clair, cela veut dire que, si l’on en croit cette estimation et l’idée de Nairu, il n’y avait alors pas grand-chose à faire au plan de la politique macroéconomique (toute relance se traduisant par de l’inflation, le chômage étant à peine supérieur au Nairu). Les seules actions légitimes concernaient la flexibilisation du marché du travail, permettant de baisser le Nairu…

1 – Un peu d’histoire

Le concept de Nairu s’inscrit dans la longue réflexion relative aux liens entre chômage et inflation. Intuitivement, il est assez naturel de penser qu’un taux de chômage élevé fait pression à la baisse sur les salaires, donc sur les prix, et qu’inversement une situation de chômage faible permet aux salariés de faire pression à la hausse sur leurs revenus.

Dans le monde des économistes, cette réflexion a été marquée par la célèbre courbe de Phillips. En 1958, l’économiste néo-zélandais Alban William Phillips (1914-1975), publie un article dans la revue Economica, pour rendre compte de son travail mené à la London School of Economics.

La recherche porte sur une liaison éventuelle entre le taux de croissance du salaire nominal et le taux de chômage, elle repose sur l’observation de l’économie anglaise de 1861 à 1913, puis de 1867 à 1957. La relation statistique observée, est forte et négative. Elle permet de conclure à la forte résistance à la baisse du salaire nominal (la courbe est “plate” au delà d’un taux de chômage de 5 à 6 %).

Elle est aussi réinterprétée, dès 1960, par Robert Lipsey (Econometrica), comme une relation entre inflation et chômage, en assimilant hausse des salaires à hausse des prix. La même année, deux des principaux représentants de la “synthèse néoclassique” (interprétation de Keynes par le schéma IS-LM), Paul Samuelson et Robert Solow, développent une analyse semblable.

La relation montre qu’il faut choisir, arbitrer, entre la lutte contre l’inflation et la lutte contre le chômage. C’est pour cela qu’on parlait dans les années 70 du “dilemme inflation – chômage”.

Les années 70, dites de stagflation (concomitance d’un chômage et d’un taux d’inflation assez élevés), viennent ruiner cet édifice théorique.

Le Nairu fait alors son apparition, sous la houlette de Milton Friedman, le chef de file de l’école libérale de Chicago. A ses yeux, le chômage traduit un mauvais fonctionnement du marché du travail. Pour chaque pays, il y a un niveau de chômage normal, habituel, “naturel”, reflétant la qualité du marché du travail : certains pays sont caractérisés par une plus grande flexibilité du marché du travail, leur “taux de chômage naturel” est donc plus faible.

Pour résumer les conclusions de Friedman, il faut dire que l’arbitrage entre inflation et chômage n’existerait qu’à court terme, à long terme le taux de chômage est indépendant du taux d’inflation.

2 – La situation actuelle

Les Etats-Unis ont vu leur taux de chômage osciller entre 3,9 et 6,8 % entre 1992 et 2000, avec une hausse des prix de 2,1 % en moyenne, alors que le Nairu était traditionnellement estimé à 6%. Deux types d’explication de ces anomalies ont été développées (3).

Selon certains, on aurait simplement assisté à une baisse du Nairu au cours des années 90. Plusieurs facteurs expliqueraient cette évolution :

– l’ouverture croissante de l’économie américaine à la concurrence internationale et les mesures de déréglementation du marché intérieur, auraient accru la flexibilité sur le marché des biens ; la chute du taux de syndicalisation, la réduction de la taille moyenne des entreprises, le recours accru à la sous-traitance, auraient fait de même pour le marché du travail ;

– les salariés américains auraient modéré leurs exigences salariales ;

– la diminution du poids relatif des jeunes, dont le taux de chômage est relativement élevé, dans la population active, aurait entraîné, toutes choses égales par ailleurs, une baisse du Nairu américain moyen.

Sans aller jusqu’à nier l’existence même d’un Nairu, d’autres experts mettent en doute son caractère opératoire. Ils observent que, non seulement le Nairu fluctue au cours du temps, mais sa valeur exacte à un moment donné demeure mal connue. Ainsi, même si les estimations du Nairu n’oscillent qu’entre 5,5 et 5,9% pour les États-Unis en 1996, leur précision reste faible : l’intervalle de confiance à 95% de telles estimations, serait ainsi compris entre 4,3% et 7,3%. Les prédictions de l’accélération de l’inflation, fondées sur l’écart entre le taux de chômage observé et le Nairu, semblent donc peu sensibles au niveau du Nairu qui est retenu.

Devant cette méconnaissance du niveau et des effets du Nairu, en faire un critère d’action risque d’être contre-productif, et beaucoup d’économistes pensent qu’il vaut mieux observer d’autres indicateurs.

3 – La position de Chômage et Monnaie

Il semble assez clair à qui a une expérience minimale du marché du travail, qu’il existe effectivement un chômage « frictionnel ». Même en situation de forte activité économique, des demandeurs d’emplois peuvent ne pas trouver rapidement de travail, pour des questions de formation ou en raison d’inefficacité des mécanismes de reconversion.

Néanmoins, l’invention du Nairu, qui dramatise ce phénomène et en fait un épouvantail inflationniste, est à nos yeux clairement idéologique ; il s’agit de légitimer l’absence d’intervention de la puissance publique et notamment, le non-usage du levier monétaire.

Les conséquences sociales en sont évidentes : le chômage n’étant lié qu’à un fonctionnement inefficace du marché du travail, sa réduction ne passe que par l’administration de la potion libérale bien connue (réduction du coût du travail, baisse des minima sociaux, réduction de la couverture chômage etc.).

Les travaux économétriques justifiant le Nairu sont pour le moins discutables, comme le montre la discussion technique ci-dessus. Plus globalement, il semble difficile de se laisser convaincre par des modèles macroéconomiques, nécessaires pour chiffrer le Nairu . On sait bien les imperfections de ces modèles et la difficulté qu’il y a à décrire finement une réalité complexe avec un système d’équations…

Surtout, il ne nous paraît en rien prouvé qu’une relance monétaire soit génératrice d’inflation. A nos yeux, le chômage est dû aujourd’hui en Europe, principalement, à une demande insuffisante ; une création monétaire suffisante reste l’arme principale pour nourrir cette demande et réduire le taux de chômage.

Notes :

(1) Taux de chômage qui n’accélère pas l’inflation.

(2) Le concept a été récemment repris dans le rapport Charpin sur l’avenir des retraites, ce qui montre qu’il est utilisé dans les raisonnements sous-tendant les recommandations d’économistes influents.

(3) Ce paragraphe est largement inspiré d’une note du Ministère de l’économie, des finances et de l’industrie d’octobre 1997.

Chômage et Monnaie

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Un autre article de fond, bien plus critique :

NAIRU, Le Nom de la Ruse

La face cachée du chômage…

Au cours des trente dernières années, le chômage de masse est devenu une constante de notre société. Toutes les explications ont été données, les discours les plus divers se sont succédés. Aujourd’hui, le chômage est toujours là, massif, quasi-constant.

Si, par ailleurs, on ne se limite pas aux chiffres officiels sur lesquels l’attention se focalise car largement martelés dans les médias, mais que l’on y ajoute le “halo” autour du chômage (sous-emploi et mal-emploi subis, emplois artificiels et sous rémunérés, travailleurs pauvres et précaires, baisse artificielle des chiffres par affectation à des catégories annexes – formations, pré-retraites, dispensés de recherche d’emplois, etc. ), on peut atteindre des chiffres de l’ordre de 7 millions de personnes, pour reprendre le chiffre du rapport Guaino de 1997 (Chômage, le cas français).

A l’époque, le congédiement immédiat de son auteur et la mise sous embargo de ce rapport montrèrent à quel point le sujet était politiquement sensible. Trop de chômage visible pouvant faire perdre les élections. Mais trop peu risquant aussi de poser problème, car…

…toutes les explications, disais-je ? Pourtant, il en est une qui n’est jamais parvenue jusqu’aux oreilles du grand public : le NAIRU.

Le Non Accelerating Inflation Rate of Unemployment (NAIRU) est le taux de chômage minimum qui n’accélère pas l’inflation. C’est un concept très présent dans les travaux des économistes. Ses traductions françaises sont bien moins parlantes que sa version anglo-saxonne : taux de chômage d’équilibre (rare) ou taux de chômage structurel (plus courant, bien que rarement explicité)

Le concept est issu des travaux d’un économiste : en 1958, William Phillips montre qu’historiquement, on observe une relation inverse entre augmentations salariales et chômage. Quand l’emploi se fait rare, les salariés sont sous pression et modèrent leurs vélléités. La menace du chômage rend plus docile… C’est ce que semble montrer la Courbe de Phillips.

La découverte fait florès, les travaux se succèdent. En 1968, Milton Friedman, économiste monétariste (libéral), introduit le taux de chômage naturel. Il y aurait dans la société un taux de chômage en dessous duquel les gouvernements ne devraient pas essayer de descendre, car alors, leurs efforts seraient vains et ne conduiraient qu’à relancer l’inflation. Trop peu de chômage serait mauvais pour la lutte contre l’inflation…

Le NAIRU est introduit en 1975 par Lucas Papademos et Franco Modigliani. Il vise à priori à nuancer la brutalité du “mur de Friedman”. A un niveau élevé, on pourrait lutter contre le chômage, mais en se rapprochant du NAIRU, les risques augmenteraient de voir l’inflation se relancer. Problème : où se situe le NAIRU ? Les économistes sont bien incapables de le calculer avec précision ! Pourtant, ils ne se privent pas de l’utiliser régulièrement…

Dans les années 60 et surtout 70, les profits des entreprises sont érodés par une inflation qui augmente et un rapport de force en leur défaveur (encore accru après les mouvements sociaux post 68). Les détenteurs de patrimoines et les prêteurs de capitaux sont pénalisés par une inflation à deux chiffres. L’offensive du courant économiste libéral (à partir de la fin des années 60) va arriver à point nommé, pour renverser la vapeur.

Le NAIRU et le chômage qui l’accompagnent vont devenir une variable d’ajustement permettant de faire pression sur les conditions du marché du travail. Celui-ci redevient globalement défavorable aux salariés, en même temps que le chômage augmente, en particulier au cours des années 80 et 90.

En 20 ans, la part de la richesse nationale qui revient aux salariés recule en France de 10%, par rapport à celle allant aux détenteur de capitaux. Les conflits du travail (grèves principalement) diminuent de 86% en 20 ans. Le chômage et la précarité créent de la peur et modifient les termes de la négociation employeurs-salariés. Sur la même période, l’inflation officielle a chuté considérablement… pendant que le chômage augmentait non moins considérablement !

Le NAIRU est aujourd’hui extrêmement utilisé. Sur Google, tapez NAIRU et vous obtiendrez plus de 170 000 pages. Allez sur le site du Sénat, et vous y trouverez, en effectuant une recherche, plusieurs dizaines de documents utilisant ce concept.

L’Organisme de Coopération et de Développement Economique (OCDE), qui est une institution éminemment influente de par ses recommandations économiques, réalise de nombreuses estimations du NAIRU.

Sur le site de la Banque Centrale Européenne (BCE), gardienne de l’Euro, pas moins de 200 documents avec ce terme vous seront servis. Normal, car la BCE a pour UNIQUE OBJECTIF la lutte contre l’inflation (c’est défini dans ses statuts).

Selon l’OCDE et et BCE, le taux de chômage qui stabilise l’inflation en Europe serait aujourd’hui de l’ordre de 10%… En 1997, les NAIRU estimés pour chaque pays pouvaient être considérables (jusqu’à 19% de la population active en Espagne !).

ET POURTANT, EN AVEZ VOUS DEJA ENTENDU PARLER ?

L’essor, au cours de la dernière décennie, de la sphère financière, a renforcé l’obsession de la lutte contre l’inflation. Les profits financiers sont allergiques à l’inflation, car celle-ci érode la valeur de l’argent… de ceux qui en détiennent beaucoup !

Ceci explique notamment que le NAIRU soit un concept aussi présent dans les travaux et les recommandations des économistes, surtout lorsque ceux-ci exercent des fonctions importantes au sein d’établissements financiers privés…

Le chômage est toujours présenté comme un “fléau”, un “cancer”, contre lequel tous jurent de mener combat. L’emploi est la priorité du gouvernement, cela fait des décennies que nous entendons cela.

Mais un phénomène aussi durable et massif dans le temps, ne peut exister sans un choix délibéré. L’explication selon laquelle le problème serait un manque de croissance, est fallacieuse. Celle qui vise actuellement à stigmatiser les chômeurs, en les rendant en quelque sorte responsable de leur sort, est cynique… En laissant supposer que le chômeur est un fraudeur et un profiteur, on renverse la charge de la preuve et on fait diversion, en dédouanant le système de toute responsabilité et, encore plus, de toute intentionalité.

La régulation de l’économie par l’inflation, a été remplacée par une régulation par raréfaction de l’emploi. La croissance potentielle visée par la BCE inclut, dès le départ, l’hypothèse d’un taux de chômage supérieur au NAIRU. Le volant statistique de chômeurs correspondant au NAIRU est, dès le départ, exclu, il est considéré comme “non mobilisable”, puisque la priorité va à la lutte contre l’inflation.

Le chômage, un fléau ? Sans doute, pour ceux qui le vivent, ainsi que pour les salariés qui en ressentent la pression. Mais cette enquête sur le NAIRU montre que le chômage est avant tout un outil de pression sur le marché du travail. Un chômeur travaille, pour ainsi dire, et à son insu, à tirer l’inflation vers le bas.

L’utilisation opérationnelle du NAIRU lui attribue au moins ce rôle, sans le lui reconnaître officiellement bien sûr. Car le NAIRU n’est pas vraiment politiquement correct. Ce qui explique sans doute son absence du débat public, qui contraste singulièrement avec son omniprésence dans les travaux des économistes.

Affirmer que le chômage est voulu et planifié est sans doute “hérétique”. Pourtant, les indices réunis ici constituent un faisceau de preuves très dense et cohérent. Par ailleurs, quand c’est un des créateurs du concept de NAIRU, prix Nobel d’Economie, qui le déclare et le dénonce, c’est qu’il y a sans doute quelque vérité dans cette hérésie.

Ceci implique certainement un changement radical de nos représentations et l’impératif de demander des comptes à nos dirigeants et représentants ainsi qu’à ceux qui les conseillent et orientent leurs politiques.

Le NAIRU

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Dernier article de fond, tout aussi critique :

Le Nairu expliqué par l’exemple

Le Nairu, Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment, ou taux de chômage n’accélérant pas l’inflation, formalise le concept clé des politiques macro-économiques depuis la révolution monétariste.

Depuis cette époque, l’objectif majeur de toutes les politiques est de lutter contre l’inflation, pas de préserver le plein emploi.

Or, le plein emploi est inflationniste, car il permet aux salariés de revendiquer des hausses de salaires. Il convient donc de maintenir le chômage à un niveau suffisant – le NAIRU – pour contenir ces vélléités.

Comment ? En haussant le taux d’intérêt au moindre frémissement de l’inflation. Avec l’augmentation du loyer de l’argent sa circulation se ralentit, l’activité économique se ralentit également, les entreprises licencient, le chômage augmente, et les salaires, eux, n’augmentent pas.

Vous en doutez ? Voici un graphique établi par le Crédit Agricole, qui illustre à la perfection la relation entre salaire et emploi :

En violet et sur l’échelle de gauche, le pourcentage annuel d’augmentation des salaires. En rouge et sur l’échelle inversée à droite, le taux de chômage.

Conclusion ? Au nom de l’orthodoxie monétaire, depuis 25 ans, ce sont les salariés qui ont été sacrifiés sur l’autel de la lutte contre l’inflation.

ContreInfo

(Merci à Boreas et à Un Intelligent pour leur source et suggestion)


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