Pourquoi Jeff, fils d’ouvrier dans le Nord, vote FN

A Denain, dans le Nord, le vote FN est l’indicateur le plus sûr que la fracture sociale s’aggrave. Pour mieux comprendre, nous sommes partis à la rencontre de Jeff, fils d’ouvrier, qui a voté pour Marine Le Pen au premier tour.

Jeff Martinache a beaucoup réfléchi. Puis il a décidé de nous dire pourquoi il vote pour le Front national. Comme la plupart des électeurs d’extrême-droite, il a peur qu’on le traite de fasciste ou de xénophobe. Certains le sont.

Mais cet homme sensible et fan de heavy metal ne l’est pas.

Nous le rencontrons avec ses amis, dont beaucoup ne votent pas comme lui, au « Palace du café », à côté de la mairie, à Denain, dans le Nord. Dans ce département, Marine Le Pen a attiré 22% des électeurs, un score record ici.

La ville de Denain dispute à Roubaix, 45 km plus loin, le titre de « ville la plus pauvre de France ». Denain ne s’est jamais vraiment relevée après la fermeture d’Usinor en 1979. 6000 emplois furent alors supprimés pour une population qui en comptait 25 000. Aujourd’hui, le revenu mensuel moyen par foyer n’atteint pas les 1000 euros. Le taux de chômage est pratiquement de 20%. C’est deux fois pire que la moyenne nationale.

« La gauche a déçu. La droite aussi. »

Le choix politique de Jeff est banal et spectaculaire à la fois. Banal, parce qu’il a fait comme 26% des habitants de Denain en optant pour Marine Le Pen au premier tour. Spectaculaire, parce que Jeff est fils d’ouvrier d’usine,

issu d’un milieu où l’on vote forcément à gauche, comme par religion. (…)

Jeff nous fait découvrir la place Gambetta. Deux mosquées se font face : l’une pour les Algériens, l’autre pour les Marocains. L’islam est partout dans le quartier. Des hommes portent la djellaba. Beaucoup sont barbus. La plupart des femmes sont voilées.

Nous pensions être chez les Chtis. Nous voilà en Afrique du Nord.

« Moi, je dis stop à l’immigration. On ne peut pas accueillir plus d’étrangers ici », commente Jeff, laconique. Et il tient à nous rassurer : « Mais je dis oui à l’intégration. Ceux qui y sont doivent être traités avec respect. Il faut d’abord apprendre à nouveau à vivre ensemble. » (…)

La Vie

Vote FN dans les campagnes : «Les Dupont ou Durand, ils n’ont droit à rien !»

Loin des cités et des quartiers sensibles, c’est dans les campagnes que Marine Le Pen a recueilli dimanche ses succès les plus inattendus. Libération est allé dans deux départements ruraux à la rencontre de ces nouveaux électeurs frontistes.

Nous, on trime, et dans les cités vous voyez des gens qui vivent avec des allocations. C’est nous qui payons ça.

Le cadre est champêtre: des prairies, du blé en herbe, des bouquets d’arbres et des villages de 300 à 1 500 habitants. On est à 30-40 kilomètres de Rennes : pas de cités, pas de zones sensibles, pas d’insécurité, pas d’immigration, le fonds de commerce traditionnel du FN. Pourtant, dans ces communes rurales d’Ille-et-Vilaine, Marine Le Pen réalise des résultats proches ou supérieurs à ses 17,9% recueillis au premier tour de la présidentielle. […]

Ce qui fait beaucoup sur ces terres centristes où le FN n’avait jamais véritablement percé. Mais, dans ces villages, le vote frontiste n’est pas encore assumé. Seuls des militants encartés s’expriment en déclinant leur identité. Les autres mentionnent juste leur prénom. […]

«Nous l’avions vu venir, fanfaronne Vincent Gérard, représentant départemental du FN. Sur les marchés, les gens ne nous faisaient plus des clins d’œil discrets, ils venaient nous parler. Le nombre de nos adhérents a explosé. Surtout les jeunes.» D’après lui, les arguments économiques ont primé. […]

Quelques kilomètres plus loin, dans la commune de Saint-Martin-le-Mault, le FN caracole à 30,38% des voix, contre 17,65 % il y a cinq ans. «C’est la première fois que je vote FN», assume Sandrine, 38 ans, à l’entrée de sa petite maison cimentée. Cette commerçante, qui parcourt foires et marchés de la région avec son stand de prêt-à-porter, en a eu «ras le bol que les étrangers soient mieux traités» : «J’ai trois enfants, je suis seule, avec la crise je ne gagne quasiment plus rien. Si je m’appelais Bamboula, j’aurais plus de droit.» […]

Libération

Enquête sur les ressorts du vote FN en «milieux populaires»

Qu’est-ce qui conduit un grand nombre d’électeurs des «catégories populaires» à songer au vote Front national ? Le Monde analyse l’enquête de Jérôme Fourquet Alain Mergier réalisée pour la Fondation Jean-Jaurès.

Pour que le FN ne conserve pas ce monopole, il est urgent de répondre à la demande de protection qu’ils expriment.

Le constat est sans appel : les milieux populaires ne croient plus en la capacité d’action des politiques. Ils attendent des réponses pertinentes et volontaristes mais n’entendent aujourd’hui que le discours de Marine Le Pen. […] L’idée se répand en effet selon laquelle le pouvoir réel et effectif serait non plus aux mains des politiques mais des marchés financiers, pendant que l’image d’un pouvoir sans partage détenu par l’oligarchie financière et confisqué à la sphère politique s’impose dans les milieux populaires. […]

Dans les milieux populaires, l’insécurisation (terme préférable à l’insécurité en ce qu’il permet de désigner un processus de dégradation de la sécurité sans tomber dans la caricature d’un monde qui aurait perdu toute règle) renvoie d’abord à l’insécurisation physique. Mais elle ne s’y réduit pas et concerne aussi le sentiment d’être dépossédé de sa culture et de ses valeurs face à la présence imposante des populations immigrées dans des zones d’habitation à forte concentration populaire. […]

Le Monde