«Les émeutes de 2005, ça peut recommencer demain»

Mohamed Mechmache, président d’ACLefeu, est interrogé par Shahzad Abdul, étudiant au Centre de formation des journalistes, sur la situation dans les banlieues à l’occasion du Forum organisé par Libération avec la région Ile-de-France.

Après beaucoup de promesses, la gauche est au pouvoir. Elle ne doit pas faire fausse route, car elle risque de ne pas revenir au pouvoir pendant un certain temps si elle trompe encore ces quartiers.

Vous restez alarmiste sur la situation dans les quartiers populaires…

Aujourd’hui, ce sont les associations qui empêchent la cocotte d’exploser. Je vis avec des populations asphyxiées, qui n’ont plus rien à perdre. Les émeutes de 2005, ça peut recommencer demain, on n’est pas à l’abri. A l’époque, il y avait une urgence, mais on n’y a pas répondu, on l’a juste contournée.

Le risque est réel si ces populations sont encore déçues : celui d’aller vers les extrêmes. L’abstention massive, le vote Le Pen, ou la tentation de céder aux discours de salafistes qui travaillent autour des jeunes. L’Etat doit combler le vide qu’il a laissé quand il a déserté ces banlieues. […]

Libération

2005 : Une nuit avec des émeutiers qui ont « la rage » [rediff]

Nous proposons aux lecteurs de relire cet article du Monde de 2005

Rachid allume une cigarette et met le feu au local de poubelles. « C’est malheureux, mais on n’a pas le choix » , lâche Nadir.

« Tu sais, quand on brandit un cocktail Molotov, on dit au secours. On n’a pas les mots pour exprimer ce qu’on ressent ; on sait juste parler en mettant le feu. »

Abdel, Bilal, Youssef, Ousman, Nadir et Laurent se retrouvent au pied de la barre de dix étages de la cité « 112″ à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Alors qu’il les rejoint, Rachid, vêtu d’une grosse doudoune, allume une cigarette et met le feu au local de poubelles. « C’est malheureux, mais on n’a pas le choix » , lâche Nadir. Depuis dix jours, le scénario se reproduit quotidiennement. La petite bande de cette cité HLM, qui abrite plus d’un millier de locataires, a envie « de tout casser » . Voitures, entrepôts, gymnases sont les cibles de cette colère qui ne répond à aucun mot d’ordre, à aucune organisation.

« Si un jour on s’organise, on aura des grenades, des explosifs, des kalachnikovs… Ce sera la guerre » menacent-ils.

« Si un jour on s’organise, on aura des grenades, des explosifs, des kalachnikovs… On se donnera rendez-vous à la Bastille et ce sera la guerre », menacent-ils. Ni caïds ni islamistes ne semblent dicter leur conduite et encore moins les manipuler. Pour l’heure, la bande du 112 agit seule dans son coin : l’ »organisation » ressemble davantage à un « apéro » improvisé qu’à une entreprise guerrière. « Chacun amène un truc » , explique Abdel. « On a plus de révolte que de haine » , déclare Youssef, le plus ancien de la bande. Agé de 25 ans, il dit pourtant s’être « calmé » depuis qu’il s’est fiancé. Il n’empêche, il a toujours « la rage ».

« Puisqu’on est des racailles, on va lui donner de quoi nettoyer au Kärcher à ce raciste.

Elle vise surtout Nicolas Sarkozy et son vocabulaire « guerrier » : « Puisqu’on est des racailles, on va lui donner de quoi nettoyer au Kärcher à ce raciste. Les mots blessent plus que les coups. Sarko doit démissionner. Tant qu’il ne s’excusera pas, on continuera. » S’ajoute à cette « rage » , l’épisode de la bombe lacrymogène contre la mosquée de Clichy-sous-Bois, il y a une semaine : « Un blasphème » , selon Youssef. « Ça ne se fait pas de gazer des fidèles en train de prier. Ils salissent notre religion. »

Ces jeunes se disent « incompris », « victimes de discriminations raciales », « condamnés à vivre dans des cités insalubres » et « rejetés ».

L’enquête judiciaire doit établir si la grenade lacrymogène a été lancée à l’intérieur de la mosquée ou devant son entrée. Tous ces jeunes ont emmagasiné « trop de rancoeur » pour entendre les appels au calme. « C’est comme un chien contre un mur, il devient agressif. On n’est pas des chiens, mais on réagit comme des animaux », affirme Ousman.

Pour eux, l’école n’a jamais servi à rien. « C’est pour ça qu’on les brûle », lance Bilal.

Laurent, 17 ans, le benjamin de la bande, prétend avoir « cramé » une Peugeot 607, à deux pas d’ici, il y a tout juste deux heures. Pour eux, rien de plus simple. Il suffit d’une bouteille en verre remplie d’essence, d’un chiffon en guise de mèche, de briser l’une des vitres et de jeter le cocktail à l’intérieur : en deux minutes, le véhicule s’embrase, quand il n’explose pas. Pourquoi brûler ces voitures qui, le plus souvent, appartiennent à leur entourage ? « On n’a pas le choix. On est prêts à tout sacrifier puisqu’on n’a rien , se justifie Bilal. On a même brûlé la voiture d’un pote. Ça lui a foutu les boules, mais il a compris. » Le pote en question est là. Il a 21 ans, travaille comme aide cuisinier dans un restaurant du 15e arrondissement de Paris et ne dément pas. Il sort son portable et montre fièrement son fond d’écran : la photo d’une voiture de police en feu saisie il y a quelques mois lors de précédents événements, après la mort d’un jeune d’Aubervilliers. « Tu sais, quand on brandit un cocktail Molotov, on dit au secours. On n’a pas les mots pour exprimer ce qu’on ressent ; on sait juste parler en mettant le feu. »

Les pompiers ont éteint le feu de poubelle. Youssef et ses potes s’interrogent : « Qu’est-ce qu’on attend pour aller brûler autre chose ? »

Aucune recette n’échappe à leur quête incendiaire. Ainsi, celle, plus artisanale, « des bombes à acide acheté à Franprix » et bourrées de papier aluminium, utilisées par des gamins de 13 ou 15 ans. « Quand on n’a déjà que la révolte à cet âge, c’est qu’il y a un grave problème » , relève Abdel, qui dit sa « peur de faire des gosses qui seraient formés à la rage » .

20h19, une sirène de pompiers retentit. « Les keufs vont arriver. On rentre », ordonne Youssef. La bande s’engouffre dans le hall. Ici, l’ascenseur ne dessert que deux des dix étages que compte le bâtiment : le quatrième et le neuvième. Au quatrième étage, ils se sentent à l’abri d’un éventuel contrôle de police. Bilal, 21 ans, en sait quelque chose : « Aujourd’hui, j’ai été contrôlé deux fois. Les flics m’ont plaqué au sol en me plantant un flash-ball [arme de poing à balles en caoutchouc] dans la gueule et m’ont insulté. » Aussi ne comprennent-ils pas que le gouvernement consacre « des millions d’euros pour équiper la police quand il refuse de donner un sou pour ouvrir un local de jeunes ».

Youssef et sa bande ne sont pas dupes. Ils savent combien la violence qu’ils déchaînent leur porte préjudice. « On n’est pas des casseurs, on est des émeutiers », se défendent-ils. « On se rassemble tous, pour faire entendre notre révolte », assurent-ils. Et d’énoncer leur mal-vivre. « Dans la bande, on est tous au chômage, en fin de droits », déplore Nadir, 24 ans. Comme les autres, il a arrêté sa scolarité à 16 ans après avoir échoué au BEP d’électrotechnique. Depuis, il n’a connu que des petits boulots de manutentionnaire, à charger des palettes. « De toute façon, que veux-tu qu’on fasse d’autre ? », se résigne-t-il. « Sur 100 CV que j’ai envoyés, j’ai eu trois entretiens. Même avec du piston, on me refoule » , constate-t-il, dépité. Pour eux, l’école n’a jamais servi à rien. « C’est pour ça qu’on les brûle », lance Bilal.

Et si les formules provocatrices de Nicolas Sarkozy leur avaient fourni l’occasion qu’ils attendaient ? N’ont-elles pas permis de libérer cette « rage » jusque-là contenue ? « On se noie et, au lieu de nous tendre une bouée, ils nous enfoncent la tête dans l’eau ; aidez-nous », martèlent-ils. Ces jeunes se disent « sans repère », « incompris », « victimes de discriminations raciales », « condamnés à vivre dans des cités insalubres » et « rejetés ». Ils ne dissimulent ni leur satisfaction ni leur « fierté » que les émeutes gagnent l’ensemble du territoire : « Il n’y a pas de concurrence entre les cités. C’est de la pure solidarité. » 21h00. La bande retourne dehors, au bas de la barre. Les pompiers ont éteint le feu de poubelle. Youssef et ses potes s’interrogent : « Qu’est-ce qu’on attend pour aller brûler autre chose ? »

6 novembre 2005 – Le Monde
Source

Complément :

Ivan Rioufol : «Voici donc venue l’échéance de ces décennies d’erreurs»

Ivan Rioufol reconnaît que les partisans du «non» avaient raison en 2005 et qu’il va falloir payer la facture de décennies d’erreurs.

En réalité, le chef de l’État n’est que le dernier héritier d’une succession d’incompétences.

Les «déclinistes», ainsi nommés par ceux qui raillaient les sonneurs de tocsin, avaient vu juste : la France doit faire face, soudainement, à une série de décompositions (économique, politique, morale, sociale, éducative, culturelle) dont aucune n’aura été anticipée. Pourquoi  ?

Parce qu’il était de bon ton, pour faire moderne, ouvert et tolérant, de ne rien voir des prémices. Appeler un chat un chat valait la condescendance politico-médiatique. C’est à cette oligarchie que l’on doit aussi les sarcasmes sur les «nonistes» de 2005, qui trouvaient irresponsable de construire sur du sable une Europe hétérogène, sans racines ni frontières reconnues. Eux non plus ne s’étaient pas trompés ; la Grèce en témoigne. Et voici donc venue l’échéance de ces décennies d’erreurs.

Dans la saga des élites aveuglées, Nicolas Sarkozy aura cherché à être parmi les plus lucides, même si la rupture promise en 2007 n’a pas eu lieu. Cet échec est le sien. Néanmoins, quand l’opposition et ses médias l’accusent d’être le responsable de la France qui tombe, ils usent d’un raccourci dont le seul mérite est d’éviter à la gauche de s’interroger sur ses défaillances. […]

La Figaro/Blog d’Ivan Rioufol

Clichy-sous-Bois : les familles de Zyed et Bouna réclament une audience publique

Cinq ans et demi après les faits, la cour d’appel de Paris a accordé mercredi matin un non-lieu aux deux policiers renvoyés en octobre dernier devant le tribunal correctionnel dans l’enquête sur la mort de Zyed et Bouna, en 2005, à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis).Mais les familles des deux adolescents ne veulent pas en rester là. Leur avocat, Me Jean-Pierre Mignard, a annoncé qu’elles allaient déposer une citation directe pour «mise en danger délibérée de la vie d’autrui» contre les policiers.

L’objectif est d’obtenir une audience publique, durant laquelle la quinzaine de policiers concernés par les faits seraient entendus par le tribunal de grande instance de Bobigny. «Qu’est-ce qui justifie que 15 fonctionnaires de police se jettent à la poursuite d’enfants en plein après-midi, alors qu’aucune infraction n’a été commise, les affolant, les poursuivant et les cernant à proximité d’un site mortellement dangereux ?», s’est interrogé l’avocat des familles.[....]

En revanche, l’avocat des familles s’est indigné. «C’est une justice de peur qui a été rendue ce matin», a affirmé Me Mignard sur France Inter. Mais «nous irons jusqu’au bout», a-t-il ajouté, accusant le parquet de n’être «pas indépendant» et «pas impartial». «C’est un parquet complètement dépendant du pouvoir politique. Le pouvoir politique a toujours une responsabilité dans un dossier ô combien surveillé !», a-t-il dénoncé.[....]

Le Parisien

Affaire Zyed et Bouna : non-lieu pour les policiers et pourvoi des familles en cassation (+ vidéos)

Addendum : JT TF1 20H

Affaire Zyed et Bouna : non-lieu pour les deux policiers. Les familles vont se pourvoir en cassation et citer les policiers à comparaître. Réaction de l’avocat des familles (LCI).

La cour d’appel de Paris a accordé mercredi un non-lieu aux deux policiers initialement renvoyés devant un tribunal dans l’enquête sur la mort de deux adolescents à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), à l’origine des émeutes dans les banlieues en 2005, a déclaré mercredi l’avocat des policiers. Conformément à l’avis du parquet, la chambre de l’instruction a infirmé l’ordonnance rendue en octobre par deux juges de Bobigny (Seine-Saint-Denis), qui avait ordonné un procès des policiers pour « non-assistance à personnes en danger ».

Le 27 octobre 2005 à Clichy-sous-Bois, Zyed Benna, 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans, étaient morts électrocutés dans un transformateur EDF où ils s’étaient réfugiés après une course-poursuite avec des policiers. Ce drame avait alors mis le feu aux banlieues et provoqué plusieurs nuits consécutives d’émeutes.

Près de cinq ans après les faits, en octobre 2010, les deux policiers avaient été renvoyés devant le tribunal correctionnel pour non-assistance à personne en danger par les juges d’instruction chargés de l’enquête. Mais le parquet de Bobigny, qui avait requis un non-lieu, avait fait appel de cette décision. Le parquet général s’était également prononcé contre le renvoi des policiers en correctionnelle, estimant qu’ils n’avaient pas eu connaissance de la réalité du danger.

Europe 1
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Europe 1 – 27.04.2011 – Samir Mihi, président de l’association de soutien aux familles de Zyed et Bouna au micro de Sébastien Guyot.

Quel rôle ont joué les policiers dans la mort de Zyed et Bouna à Clichy-sous-Bois, en 2005 en Seine-Saint-Denis ?
La cour d’appel de Paris doit décider mercredi matin si elle renvoie devant un tribunal correctionnel les deux policiers mis en cause.
Ces derniers pourraient alors être poursuivis pour non-assistance à personne en danger.

Europe 1

Laurent Wauquiez (UMP) veut une Europe fière de ses «racines chrétiennes»

Le ministre en charge des affaires européennes, Laurent Wauquiez, a présenté à la presse, mardi 15 février, sa vision d’une Europe qui porte ses valeurs et assume ses racines.

L’Europe des clochers ne s’assume pas

Un thème qui fait partie de ses priorités pour parvenir à une « Europe à l’offensive ». «Que l’Europe ait des racines chrétiennes, que le mouvement de christianisation ait joué un rôle majeur dans la construction européenne, qui peut contester ça ?», a interrogé le ministre. «Au nom de quoi aurais-je des complexes à assumer ce fait historique ?», a-t-il encore questionné.

Cette prise de position marque une rupture alors que la France, sous la présidence de Jacques Chirac, s’est opposé, avec la Belgique, à la reconnaissance de «l’héritage chrétien» dans le préambule du traité constitutionnel européen. Pour Laurent Wauquiez, ce silence a pesé lourd dans l’échec du référendum français sur ce traité en 2005. «C’est ce type de choses qui ont contribué à créer un rejet (de l’Europe) dans l’opinion publique», a-t-il estimé, ajoutant que l’Europe avait «baissé pavillon» depuis lors. [...]

La Croix

Documentaire : « Paroles de flic »

À partir d’un événement symboliquement fort – 12 policiers qui tournent le dos à celui qui fut le « 1er flic de France » lors des obsèques de l’un des leurs, le 23 mars 2010, les journalistes Jean-Michel Décugis – collaborateur du Point – et François Bordes remontent le fil du désamour entre la police et la société dans le documentaire « La Police et Sarko« .
Image de prévisualisation YouTube

D’abord les émeutes de Clichy-sous-Bois en 2005. « On est sortis perdants. Après, sur le terrain, plus rien n’a été comme avant« , confesse un policier -, puis celles de Villiers-le-Bel, où les vraies balles ont remplacé les armes de fortune, blessant plus de trente policiers. Pour la première fois, des flics « de base » témoignent, disent la peur, la fatigue, l’effarement surtout, face à un tel déchaînement de haine. Les mots sont forts, sans appel : un jour, ils basculeront. Comprendre : attention, un jour, ils répliqueront.

Le Point (Merci à Marbot)

Banlieues : «Nous ne sommes pas loin de la situation de 2005»

Yannick Danio, Délégué national du syndicat Unité Police SGP-FO a répondu aux questions des lecteurs du quotidien Métro.

Eve : Quel état des lieux faites-vous de la banlieue aujourd’hui ?

On ne peut plus tendu. Les quartiers difficiles sont chauds et nous ne sommes pas loin de la situation de 2005.

Roger23 : La police dit intervenir dans les quartiers sensibles… A la télé sans doute. Dans la réalité, rien? Quel est le bilan 2009?

Les instructions verbales sont d’éviter les quartiers sensibles pour ne pas créer d’incident. (…)

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