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La Crise : scénario pour 2010

Juil
2010

Par Jean-Claude Werrebrouck

Au seuil d’une année nouvelle, il est inutile de rappeler les causes ultimes de la grande crise qui se déploie partout dans le monde : une mondialisation sans projet ni sens a développé de grands déséquilibres entre pays ; déséquilibres, à la fois créés, gommés et aggravés par la finance. Le fordisme des Trente Glorieuses a laissé la place à un modèle où une épargne et une production excessives en un point du monde, comblent et creusent à la fois des revenus, et où une production est insuffisante en d’autres points.

Le compromis fordien laisse la place à ce que certains appellent le « modèle Wall Street. » Avant, paraît-il, de passer au « modèle Wal-Mart. » Et s’il est probablement abusif de parler de modèle au vu de l’inventaire de la réalité, il est bien sûr impensable de parler de « compromis Wall Street. »

C’est que le modèle ne peut fonctionner que sur la base d’un endettement sans cesse croissant et donc, forcément, limité. Le déclenchement de la crise exprime le dépassement du seuil de soutenabilité de la dette.

En 2008 mais surtout en 2009, parce que l’endettement privé est devenu insoutenable, notamment aux USA, la crise financière qui s’en est suivie a pu être contenue par la montée au front des États. La demande globale, partout dans le monde, s’effritant voire s’effondrant, fut réanimée par des déficits budgétaires massifs (5000 milliards de dollars à l’échelle mondiale). Les perfusions les plus gigantesques furent entreprises aux USA et en Chine. Les entrepreneurs politiques de tous pays n’avaient d’autre choix que cette aussi gigantesque fuite en avant. Et aussi, fuite en avant intellectuelle, car quel sens donner à l’action d’entrepreneurs politiques – dits libéraux – obligeant Keynes à plonger dans la tempête pour sauver Hayek ?

Au seuil de l’année 2010, il apparaît que l’insoutenabilité de la dette privée est toujours présente, mais accompagnée par les menaces de l’insoutenabilité de la dette des Trésors Publics. L’examen de la multitude d’indicateurs, et il est aisé de se les procurer, révèle que la demande globale n’est toujours pas capable d’équilibrer l’offre globale sans crédits supplémentaires… qui ne peuvent naître en situation d’endettement excessif.

D’où le maintien des perfusions, même à échelle plus modeste. D’où le vote du 24 décembre 2009, du sénat US, qui ajoute 290 milliards de dollars au plafond de la dette US, le comblement sans limite des pertes de Fannie Mae et Freddie Mac jusqu’en 2012, la mise en activité d’unités de production industrielle surdimensionnées en Chine, la construction frénétique de logements, de voitures qui ne peuvent être vendues sans subventionnements disproportionnés, etc.

Les entrepreneurs politiques – au-delà des discours et interprétations ou avertissements des financiers, des banquiers, de la presse dite spécialisée, etc. ; discours et interprétations, qui tomberont progressivement dans le comique et le dérisoire – seront obligés, en 2010, d’aggraver les déficits et dettes publiques.

Les prévisions de vente de dette souveraine (plus de 2000 milliards de dollars pour le trésor US en 2010 et déjà 1945 milliards en 2009), minorées parfois pour ne pas effrayer les marchés, comme celles de l’Agence France Trésor, ne sont pas en congruence avec les capacités de remboursement. D’où la question, déjà évoquée, de la répudiation de la dette. (cf. « le trou noir de la finance n’engloutira pas les États. »)

C’est ainsi que le mode de répudiation de la dette sera la question centrale des années 2010 et 2011. Et pour comprendre ce qui pourrait advenir, il est fondamental d’effectuer un bref retour historique sur le fonctionnement des États.

Les États et la monnaie

Considérons comme acquise, la fondation historique de ces derniers sur la violence. L’État repose historiquement sur la monopolisation de l’extériorité, qui caractérise tout groupe humain, par des acteurs soucieux d’utiliser le levier correspondant à des fins privées. Les libertariens, comme les marxistes, diront plus tard qu’il s’agissait et qu’il s’agit toujours, d’utiliser la contrainte publique à des fins privées. Seuls les paradigmes ultra-libéraux et marxistes sont relativement capables d’interpréter assez correctement les travaux des ethnologues et de donner une vision assez convenable de la naissance de l’État.

Il en va autrement des néo-classiques et des keynésiens, qui glissent ce dernier dans leur modèle, mais ne peuvent rendre compte des conditions de sa naissance, voire même ne cherchent pas à en rendre compte. Or la chose est capitale pour comprendre la finance, sa gestion et sa ou ses crises. Et parce que ces deux écoles ne disent mot de l’essence de l’État, ils ne peuvent énoncer une théorie monétaire très satisfaisante.

Lorsque l’État est né mais qu’il n’est pas encore État de droit, l’utilisation de la contrainte publique à des fins privées concerne massivement l’accaparement de ressources privées à des fins privées, notamment guerrières.

Concrètement, il s’agit d’effectuer des prélèvements pour financer des guerres toujours ruineuses. Des prélèvements qui seront des impôts, des pillages (même Napoléon dira que c’est la guerre qui doit nourrir la guerre, d’où la création administrative d’un « volet extraordinaire » de ressources budgétaires issues du pillage des territoires conquis), des emprunts obligatoires ou non, de la dilution de métal précieux dans les monnaies métalliques, des papiers dépourvus de valeur ou dont on organise la dévalorisation. Il s’agit, au fond, de renoncer à l’échange volontaire de la théorie des marchés.

Les États dans leur version brutale, et les individus qui en tiennent les leviers, utilisent la violence prédatrice en s’invitant dans l’espace monétaire pour le faire fonctionner, au moins partiellement, comme machine prédatrice. Mais, précisément, apparaît ici la contradiction fondamentale. Celle du loup, dont l’intérêt est que les moutons soient gras : il faut, autant que possible, surtout si l’avenir est le passage à l’État de droit, respecter les contrats qui existent dans la sphère privée, tout en les violant.

Parce que Rome est apparemment moins habile qu’Athènes dans ce difficile exercice, le Denarius ne jouira pas du prestige de la Drachme, et il est vrai que les ruptures de contrat envisagées par Néron et surtout Septimus Severus, ruptures sous forme de dilution – politiquement décidée – de métal précieux, développeront déjà les premières apparitions de la loi de Gresham. Il s’agit déjà d’un problème de dette publique et de tentative de sa répudiation.

En raison même de la nature du fait étatique, les ruptures de contrat, souvent violentes, et toujours très consciemment décidées par les détenteurs du pouvoir, resteront très nombreuses jusqu’au seuil de l’avènement de l’État de droit. Durant l’ensemble de cette très longue période, les Trésors fonctionnent à la fois comme Trésor et comme banque centrale, une banque centrale qui n’existe pas et qui naîtra dans le premier État de droit, c’est-à-dire la Grande Bretagne, avec la création en 1694 de la Banque d’Angleterre.

Jusque-là, on peut considérer qu’effectivement « battre monnaie est un attribut de la souveraineté, » ce qu’il faut entendre – plus correctement – comme violence monétaire de groupes privés (les détenteurs du pouvoir) à l’encontre d’autres groupes privés (les sujets). L’émission de ressources monétaires au profit des détenteurs du pouvoir, passe par le seigneuriage, la dilution, plus tard l’émission d’assignats dont on organise la dévalorisation, y compris par la voie légale.

Ce sont bien les Trésors publics qui produisent, par violence, les ressources tant attendues. Ainsi, l’assignat créé le 19 décembre 1790 repose sur des biens confisqués (les biens du Clergé). Il s’agit de papiers imprimés par l’administration, que l’on « achète » à l’État, contre de la monnaie classique qui viendra résorber le déficit public. Cet achat est obligatoire pour ceux des acteurs qui souhaitent acquérir des biens confisqués, lesquels ne se négocient qu’en assignats. Il s’agit donc, au fond, d’une sorte de modernes bons du trésor puisqu’émis par le trésor, ce qu’on appelle aujourd’hui de la dette souveraine, sauf que l’État n’a pas à les rembourser, puisque ledit remboursement se fera sur la base d’actifs spoliés, issus de la violence étatique.

Et comme cette première forme de violence est insuffisante pour couvrir les charges publiques, il suffira de remettre en circulation des assignats ayant déjà apporté leur tribut aux détenteurs du pouvoir et aux groupes qui le soutiennent. Concrètement, les assignats issus de la vente réelle de biens du clergé ne seront plus détruits (on faisait semblant de respecter un contrat qui, pourtant, repose sur un sous-jacent mal acquis) et seront remis en circulation : on ne fait plus semblant et après avoir spolié le clergé, on se met à spolier les acquéreurs d’assignats.

Si, maintenant, la machine s’emballe et que naît une méfiance mimétique, alors il suffira aux détenteurs du pouvoir d’imposer l’assignat comme instrument de circulation. Avec toute la violence nécessaire : le seul fait, pour un commerçant, de refuser l’assignat comme moyen de paiement, est passible de la peine de mort (décret du 8 septembre 1794) . Aujourd’hui, les États-Unis vont-ils couper la tête des Chinois ?

C’est la loi du 30 septembre 1797 qui organisera, avec brutalité, la dernière répudiation active de la dette souveraine française. Après bien des gesticulations, dont l’affranchissement par l’État du paiement annuel des arrérages (ce qui fût désigné par le terme de « mobilisation de la dette ») et même, la naissance acrobatique d’un premier marché secondaire de la dette, il est décidé que le capital sera aux deux tiers répudié. Ce que l’histoire appellera la « banqueroute des deux tiers. »

Les États de Droit et la monnaie

L’irruption de l’État de droit devait modifier largement les moyens d’action de ceux qui devaient devenir des entrepreneurs politiques sur des marchés démocratiques. C’est qu’en démocratie, les marchés politiques sont instables, ce qui signifie qu’en théorie, tous les groupes constitutifs de la société peuvent être amenés à utiliser la contrainte publique à des fins privées.

La démocratie permet, à tour de rôle, aux moutons de devenir eux-mêmes des loups, et inversement. Ce qui signifie, par conséquent, une main moins lourde de la part de ceux qui désirent utiliser la contrainte publique à leur avantage. La gestion de la dette publique devra donc être revue et corrigée : moins de violence affichée, et recours caché aux forces du marché pour la répudiation.

Tout d’abord, l’expérience de la Grande Bretagne fera école : la présence d’une banque centrale ayant le monopole de l’émission monétaire, diminue la prime de risque, et c’est la raison pour laquelle la dette souveraine britannique sera durablement moins coûteuse. Les Trésors de la plupart des pays vont donc s’équiper d’une banque centrale qui, dans nombre de cas, va devenir la banque du Trésor. La Banque centrale sera ainsi amenée à gérer, par voie conventionnelle avec le Trésor, le compte de ce dernier.

Evidemment, des opérations de crédit peuvent être envisagées : avances simples, crédits à plus long terme, mais tout simplement achats de bons du trésor, ce qu’on va en France appeler « planchers de bons du trésor » jusqu’aux débuts des années 1970, et qui signifiait l’obligation, de la part de la banque centrale, mais aussi des autres banques, d’acheter un minimum de bons du trésor. Minimum, évidemment, politiquement décidé.

Les facilités correspondantes peuvent aussi être acquises sur le système bancaire et tous les agents économiques. Il s’agira encore de bons, par exemple ceux de la défense nationale, ou d’emprunts, volontaires le plus souvent, obligatoires parfois. En période difficile, guerre, changement de régime et donc d’entrepreneurs politiques, l’émission de dette souveraine se fait sur des bases moins indolores : cours forcé des billets en 1914, avances illimitées de l’institut d’émission, emprunts obligatoires sur la base de taux organisateurs de la spoliation (Vichy), etc.

Mais le 19ème et surtout le 20ème siècle sont doux, et la dette souveraine ne dépasse que fort rarement le seuil de l’insoutenabilité. L’État de droit respecte mieux les contrats que son ancêtre. Surtout, les entrepreneurs politiques et leurs mandants peuvent se cacher derrière des processus inflationnistes, qui annulent la dette souveraine, sans passer par la violence de sa répudiation officielle. Surtout, enfin, ces mêmes entrepreneurs bénéficient d’une croissance encore jamais rencontrée dans l’histoire de l’humanité. La dette est ainsi mangée par les deux bouts : inflation d’une part, croissance d’autre part. Keynes le voulait, les États l’ont fait : les groupes rentiers disparaissent, sans le recours à la violence de l’État dans sa version brutale.

C’est, en idées, le temps de la social-démocratie et, en théorie, celui du fordisme triomphant, le fameux compromis fordien. Compromis large, avec utilisation massive de la contrainte publique, au profit de classes moyennes de plus en plus nombreuses, faisant émerger un État providence redistribuant souvent massivement des prélèvements à l’intérieur même de ces classes moyennes, mais laissant le groupe des rentiers en voie de marginalisation.

Mais l’Histoire ne s’arrête pas et des groupes, en quête d’un élargissement de marchés devenus trop provinciaux, vont, au nom de l’universalisme des droits, au nom de la liberté et donc, au nom de la liberté d’échanger, exiger des entrepreneurs politiques, l’affaissement des nations et le triomphe du marché. C’est aussi le triomphe de la finance, puisqu’il faudra bien, au nom du respect des contrats, couvrir les risques d’un marché mondialisé : taux de change, taux d’intérêts, marché des futures, risques fournisseurs et risques pays, etc.

Sans finance, et donc sans les entrepreneurs politiques chargés de la promouvoir, pas de réelle mondialisation. Il est essentiel que les entrepreneurs politiques abandonnent leurs outils traditionnels dans le champ de la finance et de la monnaie. Il faut donc interdire – avec radicalité – leurs activités prédatrices traditionnelles, fussent-elles devenues plus douces.

La perte du pouvoir monétaire

Cela s’appellera indépendance des banques centrales et lutte contre l’inflation. Mais auparavant, la loi du 3 janvier 1973, en France, viendra déjà, quasiment, interdire toute possibilité d’abondement du compte du trésor à la banque centrale. Comme si une entreprise solide et réputée, ou un particulier aisé, se voyait refuser un crédit par son banquier traditionnel. Changement de statut inouï : le loup qui avait intérêt à ce que les moutons soient gras et à cet effet, avait construit cette belle bergerie qu’est l’État Providence, devient subitement mouton.

Quelques années plus tard, en 1993, les nouveaux statuts de la Banque de France, en conformité avec ce qui va devenir le système européen de banques centrales, confirmeront une interdiction radicale. Interdiction, qui se reportera évidemment sur la Banque centrale européenne. Le loup est devenu le mouton.

Les Trésors n’ont ainsi plus accès au pouvoir monétaire qui, de tous temps, menaçait les rentiers. Le champ monétaire, ainsi dégagé, devait autoriser un nouveau développement de ce groupe, en voie de disparition dans le compromis fordien. En même temps, le pouvoir monétaire est transféré à la finance. Et les groupes correspondants ont beaucoup œuvré pour orienter les choix des entrepreneurs politiques.

Depuis les accords de la Jamaïque du 8 janvier 1976, qui vont ouvrir l’immense marché de la régulation des changes flottants, au détriment de la souveraineté des États, jusqu’aux G-20, et la nouvelle régulation financière qui n’en finit pas d’accoucher, le fil conducteur est le même depuis 35 ans. Et il est difficile, pour les participants à ces grandes conférences, de nier que l’enjeu en est à chaque fois – au-delà des apparences techniciennes – l’utilisation de la, ou des, contraintes publiques à des fins privées.

En 2010 le transfert de la montagne de dette sur les Trésors, repose la question éternelle de la répudiation, par un acteur qui reste d’essence prédatrice, qui était depuis la nuit des temps pourvu d’une formidable mâchoire, mais que la mondialisation a édenté.

Toutefois, les entrepreneurs politique n’ont pas disparu et continuent de travailler pour les groupes qu’ils représentent, tout en travaillant pour eux-mêmes. Ce qui va les amener à retourner leurs armes et trouver alliances avec les groupes victimes de la grande crise.

C’est qu’en 2010, une masse croissante d’individus va constater que la crise n’est pas finie, et qu’elle s’est simplement enrichie de victimes nouvelles : les États. Déjà, aux USA, un mouvement se constitue, pour s’inquiéter de l’énormité de la dette souveraine. Des États, à l’intérieur de la confédération, sont au bord de la cessation de paiement. Il en est de même en Europe.

Surtout, il n’est pas impossible que l’on apprenne, dans le grand public, ce que tout banquier sait parfaitement : le grand prédateur, devenu trop gentil, est lui-même pillé par les banques qu’il vient de sauver. En achetant des bons du Trésor, on se constitue un actif construit sur une matière première à coût d’acquisition presque nul (cf. « Taxer les bonus ou l’art de l’immobilisme »). Comme si les maçons construisaient des murs, sans devoir payer les briques et le ciment.

C’est que la création monétaire est aujourd’hui en d’autres mains. Il sera – malgré le technicisme des discours et l’opacité des bilans – de moins en moins difficile, en 2010, de faire comprendre aux victimes déboussolées de la crise, qu’ils paient 2 fois : une fois comme victime de la crise économique, une autre fois comme contribuable devant payer « la valeur ajoutée des banques. »

Quel scénario de déploiement de la crise pour la période à venir ?

La difficile répudiation douce de la dette

En premier lieu, les banques centrales continueront à injecter massivement des fonds, à coût approximativement nul, au profit du système bancaire. Les choses peuvent durer longtemps, car le crédit ne peut redémarrer, alors que la cause (intermédiaire et non pas ultime) de la crise est un excès d’endettement. On ne guérit pas un drogué, en lui demandant d’accroitre sa consommation de stupéfiants. Ne dit-on pas que le rythme des prêts à l’économie ne cesse de baisser, en particulier aux USA, avec une chute de 11% en octobre dernier, dont 18% pour le seul Citigroup ?

Et les choses vont durer, car les banques commencent à subir les « effets de second tour », qui se manifestent par une augmentation des défauts [de remboursement de prêts], partout dans le monde, y compris en Chine. La base monétaire continuera donc son ascension. Mais, toujours, sans risque inflationniste immédiat.

Nous ne sommes pas dans un monde connaissant une pénurie de marchandises, associée à un pouvoir d’achat non négligeable. Durant la première guerre mondiale, il y eut augmentation gigantesque de la base monétaire distribuée, d’abord par la banque centrale, ensuite par le Trésor. Il y avait donc un pouvoir d’achat, en face duquel les marchandises échangeables se contractaient puisque, pour raisons militaires, une bonne partie du PIB n’était pas constitué de marchandises échangeables. La situation était donc directement inflationniste.

Nous sommes presque dans une situation inversée : l’augmentation considérable de la masse monétaire n’est pas pouvoir d’achat, et les marchandises échangeables ne font pas défaut. Simplement, la surliquidité bancaire actuelle continuera à développer des bulles d’actifs, toujours dangereuses. Aussi bien en Occident qu’en Asie.

Au-delà, la situation restera donc de tendance déflationniste sur l’ensemble de l’année 2010.

Il n’est pas sûr que la surliquidité permettrait de supporter une éventuelle nouvelle crise financière, dans la crise économique. Ne dit-on pas, en cette fin d’année, qu’il y aurait 21 millions de ménages américains endettés pour un montant supérieur à la valeur de leur logement ? La BCE ne vient-elle pas d’annoncer, pour 2010, 187 milliards d’Euros de dépréciations nouvelles d’actifs financiers ? Mais cette crise potentielle serait autrement gérée : les États épuisés ne pourront plus sauver le système bancaire, et l’essentiel de l’effort éventuel sera reporté sur les seules banques centrales.

Cela aurait pu être le choix de septembre-octobre 2008. Et si tel ne fut pas le cas, c’est en raison du malthusianisme, aujourd’hui disparu, des banques centrales. Probablement, aussi, en raison de 35 années de réglementation financière, ayant eu pour effet d’éloigner les États du grand banquet de la finance. Choix extraordinairement coûteux, qui ne pourra, le cas échéant, être reproduit en 2010.

L’apparition d’une nouvelle crise financière, à l’intérieur de la crise économique, serait probablement favorable à l’accélération d’un processus de rapprochement entre Banques centrales et Trésors, comme ci-dessous imaginé.

Les voies souterraines du desserrement de l’étau monétaire et financier

En second lieu, l’année 2010 verra probablement augmenter le stock de dette souveraine mondiale, qui dépassera, en fin d’année, très largement, le cap des 50 000 milliards de dollars (49 500 en fin 2009). Le risque d’un krach obligataire sera multiplié, en raison des maillons faibles qui déjà subissent un spread [écart] de taux important (près de 3% entre le taux allemand et le taux grec, en fin 2009).

La grande question qui émergera, est celle du rapprochement des banques centrales avec les Trésors : est-il possible, pour les entrepreneurs politiques, de casser le développement de la rente financière et d’en revenir à une situation où prévalait l’euthanasie des rentiers ? La question se posera régulièrement en 2010, avec l’élargissement du cercle de ceux qui réaliseront qu’au nom du désarmement financier des États (indépendance des banques centrales), un puissant marché secondaire de la dette souveraine s’est créé, au grand avantage des banques et au grand désavantage des États.

Le nombre de ceux qui, partout dans le monde, exigeront la fin des rentiers, ira croissant et les entrepreneurs politiques seront progressivement amenés à réexaminer, et leurs convictions, et leurs bases électorales. Et c’est bien ce que l’on constate, depuis l’automne 2009, dans les débats qui agitent le Congrès américain : volonté d’en découdre avec la FED et ses opacités, menaces de démantèlement des méga banques contre la toute puissante et très écoutée « American Bankers Association » etc.

Il sera très difficile, en 2010 – sauf, peut-être, emballement de la crise – de revenir sur 35 années de législations nationales et internationales qui ont consacré la victoire de la finance et de la rente. L’idée étant, pourtant, de revenir à une situation où les Trésors seront capables de répudier la dette, comme ils le faisaient si bien, avant la naissance des États de droit. Nous retrouvons ici toute l’ambiguïté des États, garants du respect des contrats qu’ils cherchent pourtant à violer.

Dans ce contexte, le scénario de l’implosion de l’Euro serait un boulevard pour précipiter un rapprochement musclé des banques centrales et des États, les premières ne devenant que les gestionnaires obéissants des Trésors, comme au « bon vieux temps. » Un tel scénario vaudrait évanouissement de la dette souveraine, au profit de nouvelles aventures.

Crise dans la crise (point 1) et prise de conscience du siphonnage des Trésors (point 2), seraient une conjonction éminemment favorable au réarmement des États et à la répudiation de la dette. La réalité 2010 sera une situation intermédiaire entre cette conjonction et ses effets considérables, et le maintien du status quo, donc celui du maintien de la présente fuite en avant.

On peut, pourtant, imaginer un exemple de situation intermédiaire, annonciatrice de répudiation de la dette par rapprochement des Banques centrales et des trésors en 2010. Les agences des Trésors, chargées de la commercialisation de la dette souveraine (AFT pour le Trésor français), peuvent progressivement renoncer aux adjudications compétitives (respect du marché) et imposer des taux proches de zéro (violence réglementaire). Situation qui nous rapprocherait de l’époque où l’État, disposant d’une solide mâchoire, pouvait s’affranchir du « paiement annuel des arrérages. ».

Bien sûr, il ne saurait s’agir d’inviter la banque centrale dans le club très fermé des banques SVT (spécialistes en valeurs du Trésor), ce qui est encore, bien sûr, juridiquement interdit aujourd’hui. Mais, si le Trésor est édenté, on peut lui adjoindre des prothèses, le club des SVT étant fermement invité à faire des propositions d’achat à des prix très proches du coût d’accès à la matière première par la banque centrale qui, précisément, fournit cette matière première à taux proche de zéro. Voilà qui ressemble au contrôle des marges dans la grande distribution. Cela suppose une certaine autorité sur les banques centrales.

Et si, bien sûr, les banques étrangères quittent le club pour d’autres lieux plus rémunérateurs, il n’y a pas à craindre d’assèchement de la liquidité, les robinets des banques centrales restant ouverts pour les banques nationales. En clair, si HSBC quitte le club rattaché à l’AFT, il est toujours possible d’élargir la part de marché de BNP PARIBAS qui, elle aussi, fait partie des SVT françaises.

Il serait même possible d’envisager la composition d’un club des « États nouvellement prothésés, » faisant face aux clubs des SVT, et bien décidés à mettre fin à la « fausse valeur ajoutée » des banques, qui développent encore aujourd’hui l’insoutenabilité des dettes souveraines. Il n’est donc pas impossible de voir apparaître, en 2010, ce club des « États prothésés, » club sans doute plus porteur que le G-20.

Le schéma proposé ci-dessus n’est qu’une piste possible, parmi les dispositifs qui se mettront progressivement en place en 2010 sous la conduite d’entrepreneurs politiques qui – poussés par les victimes de la rente financière – ne pourront plus très longtemps se contenter de la fuite en avant.

Vers la guerre monétaire ?

En troisième lieu, les inéluctables tentatives de rapprochement des Trésors et des banques centrales seront, en 2010, porteuses de troubles monétaires internationaux de grande ampleur et ce, dans un contexte déjà fort complexe.

Les contraintes du Trésor américain et déjà, les modalités du financement de sa dette, continuent de peser sur le cours du dollar. C’est que, d’une certaine façon, ce dernier est émis dans les mêmes conditions que les assignats. Avec, toutefois, une différence : les assignats étaient, en principe, gagés sur une richesse réelle, comme les premières coupures fiduciaires l’étaient sur l’or, ce qui n’est pas le cas du dollar de l’époque du « Quantitative Easing. »

Cette baisse est porteuse de deux effets, vis-à-vis de la nouvelle seconde économie mondiale (la Chine). En premier lieu, les Chinois continueront, en 2010, de protester pour l’obligation qui leur sera faite de maintenir des réserves en monnaie fondante. A l’inverse des citoyens français de 1794, ils ne sont pas réellement obligés d’accepter des assignats et tenteront de diversifier leurs placements. En termes plus crus, ils partageront le poids de la monnaie fondante avec d’autres acteurs, intéressés par les investissements chinois sur leur territoire : Afrique, Amérique Latine, etc.

Autre façon d’échapper à ce qu’ils croient être des assignats : le lancement, en 2010, en Asie, de la plus grande zone de libre échange du monde , avec création, en mars 2010, d’un fonds d’urgence de devises, et la tentative de populariser le Yuan comme monnaie internationale. Opération difficile, ne se déployant que dans la durée. En 2010, le Yuan restera une monnaie inconvertible, mais, si la Chine ne connaît pas de catastrophe, l’avenir du Yuan, comme monnaie de réserve, n’est pas impossible.

En retour, les USA seront de moins en moins disposés à voir leur demande globale siphonnée par une monnaie de combat. Même si le déséquilibre commercial des USA est divisé par deux en 2009, il représentera encore 4% de PIB. Accroché au dollar, le Yuan fluctue au rythme de la devise américaine, ce qui signifie qu’en cas de baisse du dollar, toutes les autres monnaies sont victimes d’un Yuan trop faible. En particulier l’Euro, qui voit le Yuan se déprécier de 17% depuis mars 2009 et le Yen, qui le voit se déprécier de 11% pour la même période.

Cela signifie que tous les pays dont la monnaie n’est pas rattachée au dollar, peuvent en théorie adopter le point de vue des USA. Le risque d’entrer dans une guerre des monnaies est donc relativement important.

Déjà, des propos équivalents à ceux tenus dans les années 30 à propos des dévaluations massives de l’époque, refont surface : « La Chine exporte son chômage » « il faut compenser l’agressivité monétaire chinoise par des taxations douanières » etc.

Déjà très consciente de ce risque, la Chine, en 2009, a dans la précipitation, décidé de se diriger vers l’autocentrage par le biais de son gigantesque plan de relance économique. D’où un premier résultat : la chute de la contribution négative des échanges extérieurs à la croissance, a pu être compensée par 12% de PIB de la demande intérieure. Résultat spectaculaire.

Insuffisant, diront les Occidentaux et nombre d’autres États, qui vont exiger en 2010, de façon de plus en plus pressante, une réévaluation du Yuan. Sans se rendre compte que la Chine est aussi dans une fuite en avant, tout aussi dangereuse.

Société aujourd’hui tout aussi inondée par l’économicité que le monde occidental, son État, à peine de graves déconvenues, se doit de produire 24 millions d’emplois chaque année. La relance fut classiquement keynésienne, avec surtout des investissements pharaoniques d’infrastructures, et la naissance de surcapacités industrielles par obligation, de la part de ses dirigeants, d’accepter des crédits bancaires massifs, décidés par un État qui, lui, n’est pas encore État de droit et dispose d’une belle dentition. Mais, qui est aussi dans une fuite en avant dangereuse et inquiétante.

La base monétaire s’étant accrue de 30% en 2009, les bulles en formation sont nombreuses, notamment dans l’immobilier. La croissance chinoise peut-elle s’effondrer en 2010, en raison même de cette fuite en avant ? Il est impossible de répondre à une telle question. Le risque étant, toutefois, que la volonté de maintenir un Yuan sous-évalué pour des raisons de politique interne, entraîne un réarmement douanier ailleurs dans le monde, accélérant le processus de démondialisation, déjà bien avancé.

Les 3 points sus–évoqués (difficile répudiation douce de la dette souveraine par une inflation qui restera absente en 2010 ; tentatives de répudiation, par reprise plus ou moins souterraine du pouvoir monétaire et donc, desserrement de l’étau monétaire ; conséquences de la tentative de reprise du pouvoir monétaire sur les taux de change et la situation internationale) constituent la colonne vertébrale du déploiement de la crise au cours de l’année 2010. Son centre de gravité, étant le réarmement des États face à l’endettement public.

La prise de distance toujours croissante entre les Trésors et les banques centrales, a autorisé la mondialisation et les déséquilibres que cette dernière a elle-même engendrés, par rupture de la cohérence fordienne. En 2010, le rapprochement pour cause de répudiation de la dette, de ce qui était séparé, marquera la confirmation du processus de démondialisation.

A partir de ces lignes de force essentielles, pourront se comprendre les phénomènes qui vont accompagner la trajectoire de la crise : puissance de la croissance ou hélas, plus probablement, de la dépression ; importance du chômage ; niveau d’agitation des marchés politiques ; niveau d’agitation des instances médiatiques chargées de l’interprétation du déroulé des évènements ; rapports de forces autour des tables de négociation internationales ; etc.

La crise des années 2010

Bonne Dégaine

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