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« La nouvelle réalité créée par la mondialisation a entraîné, depuis une vingtaine d’années, une multiplication des murs et des clôtures »

Fév
2018

Dans un monde écartelé entre mondialisation en expansion et repli identitaire, ces remparts se multiplient comme autant de solutions sécuritaires.

Si l’idée d’ériger un mur ou une clôture entre des pays est aussi ancienne que les concepts de nation et de frontière, l’Europe et le monde occidental ont un peu vite cru que la fin de la guerre froide et l’effondrement du mur de Berlin, en 1989, allaient signifier la disparition des séparations entre les peuples. Près de trente ans plus tard, le nombre de murs et de clôtures a explosé un peu partout sur la planète, et Donald Trump, président de la première puissance mondiale, fait de la prolongation du « mur de Bush », qui sépare les Etats-Unis et le Mexique, un enjeu politique majeur de sa présidence.

Le phénomène concerne, selon les définitions des uns et des autres, la séparation physique pouvant aller d’une clôture grillagée à un véritable mur : il concerne entre 6 % et 18 % des 250 000 kilomètres de frontières terrestres dans le monde. « On compte aujourd’hui soixante-dix à soixante-quinze murs construits ou annoncés dans le monde, les murs existants s’étalant sur environ 40 000 kilomètres », soit autant que la circonférence de la Terre, affirme Elisabeth Vallet, une politologue canadienne de l’université du Québec à Montréal (UQAM). C’est cette estimation haute qui a frappé les esprits ces dernières années.

Les spécialistes des frontières sont en revanche tous d’accord sur une chose : l’époque est à la construction, les murs sont à la mode. Murs, clôtures et barricades diverses, jusqu’au « mur » électronique et virtuel que le Brésil veut bâtir le long de sa frontière avec dix pays, sont un reflet du monde politique actuel. (…)

Contrairement à ce que croyaient les Européens en 1989, lors de la chute du communisme, dernière grande idéologie totalitaire du XXe siècle, et qui voyaient en Berlin le Mur par excellence – voire le « dernier mur » –, la nouvelle réalité créée par la mondialisation a entraîné, depuis une vingtaine d’années, une multiplication des clôtures. La construction de murs apparaît comme une réaction aux ponts engendrés par cette même mondialisation. Le mur est la réaffirmation par les Etats de leur souveraineté et de leurs frontières. (…)

La Grande Muraille de Chine

Michel Foucher, le pionnier français de la recherche sur les frontières, auteur notamment de L’Obsession des frontières (Tempus, 2007) et du Retour des frontières (CNRS Editions, 2016), n’est pas surpris par le phénomène.
« Dans un monde globalisé, il est naturel qu’il y ait une logique de réaffirmation des frontières. On redécouvre la fonction régalienne de la frontière, et c’est d’ailleurs une bonne chose : cela remet de la politique et de la géopolitique dans la frontière. » Pour le géographe, qui fut également diplomate, « une réaffirmation des frontières était inévitable : il existe un problème de sécurité, donc il y a une demande de protection. Et la première protection, c’est la frontière. »

Le premier mur politique construit dans le monde est Wan Li Chang Cheng (« mur de 10 000 li », soit 5 000 kilomètres), plus connu sous le nom de Grande Muraille de Chine. Il est aujourd’hui encore considéré comme la plus grande construction de l’histoire de l’humanité. Entamé au VIIe siècle avant notre ère, il atteint une taille de 50 000 kilomètres au fil des dynasties, qui y ont ajouté des murailles jusqu’au XVIIe siècle. La Grande Muraille eut, tout au long de son histoire, divers statuts : ligne de front, forteresse, frontière. Elle est aussi le plus grand cimetière du monde : outre les assaillants et les défenseurs qui y périrent, on estime à plus de 1 million le nombre de travailleurs morts pour l’édifier.

Les autres grands murs politiques des temps anciens sont le limes de l’Empire romain, la ligne de fortifications bâtie entre le Ier siècle avant J.-C. et le IIIe siècle. Jules César est le premier Européen à avoir construit un mur.
Comme le rappelle l’historien Claude Quétel dans Histoire des murs (« Tempus », Perrin, 2012), César en témoigne dans Commentaires sur la guerre des gaules en parlant de lui-même à la troisième personne : « Il a fait élever, du lac Léman qui se déverse dans le Rhône jusqu’à la montagne du Jura, frontière entre les Helvètes et les Séquanes, un mur long de 19 000 pas [28 kilomètres], haut de 16 pieds [4,60 mètres] et bordé d’un fossé. Il y place des postes de garde, le munit de forts afin d’interdire le passage aux Helvètes. »

Après que l’Empire romain eut connu l’apogée de son expansion territoriale sous l’empereur Trajan, il y eut jusqu’à 7 000 kilomètres de limes, de nombreuses palissades étant érigées par son successeur, l’empereur Hadrien, qui interrompit les conquêtes et entreprit de marquer les frontières. Une partie du mur d’Hadrien, qui protégeait la Bretagne (actuelle Grande-Bretagne) des invasions de tribus calédoniennes (actuelle Ecosse), est désormais le vestige le plus célèbre du limes romain. (…)

Il ne reste aujourd’hui qu’une frontière barricadée politiquement assimilable à la guerre froide, entre les deux Corées, qui fait des fortifications et des barbelés coréens, dressés en 1953, le plus ancien « mur ». Le mur de Berlin, comme le rideau de fer communiste en général et la clôture coréenne, ont par ailleurs pour particularité d’être les seules barrières de l’Histoire destinées à empêcher les gens de sortir, et non d’entrer. (…)

Certains murs sont le résultat de guerres, comme entre Israël et le Liban, entre le Koweït et l’Irak, ou dans des villes telles que Belfast ou Bagdad. D’autres servent à matérialiser une frontière qui n’existe pas officiellement, comme ceux du Maroc au Sahara occidental, de la Turquie à Chypre, de l’Inde au Cachemire, le plus célèbre d’entre eux étant désormais celui érigé par Israël à Jérusalem et en Cisjordanie. Et il y a les murs antimigrants comme ceux de l’Inde face au Bangladesh, des Etats-Unis face au Mexique, ou de l’Espagne face au Maroc, à Ceuta et à Melilla.

Ces derniers ne sont d’ailleurs pas les seuls murs d’une Europe qui se barricade, qui se veut forteresse face aux migrations. Outre Ceuta et Melilla, on trouve désormais des barrières antimigrants en Grèce, en Bulgarie, en Hongrie, et jusqu’en France pour tenter d’empêcher des exilés de rejoindre le Royaume-Uni. La France, qui avait condamné, en 2015, par la voix de Laurent Fabius, la clôture érigée par la Hongrie à sa frontière avec la Serbie comme étant « contraire aux valeurs de l’Europe », mène une politique similaire en faveur de barricades contre les migrants, avec un pan de mur dans le prolongement d’un grillage de 4 mètres de haut, à Calais. L’Union européenne ne craint plus de bâtir, à ses frontières extérieures grecques et bulgares (face à la Turquie) ou hongroises (face à la Serbie), comme en son sein, à Calais, des murs contraires à ses valeurs fondatrices d’union entre les peuples et de libre circulation : le mur est devenu, comme dit Elisabeth Vallet, socialement admissible.

(…) La majorité des murs dans le monde se veulent un frein aux migrations. C’est ce qu’Elisabeth Vallet appelle « la grande muraille de la civilisation : un mur entre un certain Nord et un certain Sud ». Contrairement à la Grande Muraille de Chine ou au limes, destinés à se protéger d’invasions venues du Nord, il est désormais question de protéger des territoires des migrations du Sud, quelle que soit la définition du Sud. A chacun son Sud.

Le Monde

Merci à valdorf

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