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Migrants : l’Italie accusée d’avoir traité avec les trafiquants libyens

J-7

Rome est accusé d’avoir traité avec des milices de passeurs pour endiguer le flux de migrants au départ des côtes libyennes.


(…) « L’ancien trafiquant combat aujourd’hui le trafic »

En effet, si le gouvernement italien assure que la principale raison de la spectaculaire diminution des sauvetages est l’équipement – sur fonds européens – des gardes-côtes libyens à la fin du printemps, ainsi que la mise au pas des ONG humanitaires accusées, par leur présence en mer, de constituer un appel d’air pour les candidats à l’émigration, chacun voit bien que l’explication de ce phénomène est à chercher du côté de la Libye. Et plus précisément à Sabratha, cité côtière de la Tripolitaine (ouest) devenue ces dernières années la principale plateforme de départs de migrants vers l’île italienne de Lampedusa, distante d’à peine 300kilomètres.

Depuis son entrée en fonctions en décembre2016, le ministre de l’intérieur italien, Marco Minniti, n’a pas ménagé ses efforts pour tenter d’arrêter le flux de migrants. Il a multiplié les rencontres avec les dirigeants locaux, maires et chefs de tribu en Libye, assurant chacun de sa volonté d’«écouter leurs besoins» et de les «aider». Aurait-il pactisé avec des groupes armés, voire avec les trafiquants eux-mêmes, pour parvenir à ses fins, au risque de renforcer ou même de légitimer certaines milices proches du crime organisé? C’est ce qu’affirment plusieurs sources libyennes.

«Il y a un accord entre les Italiens et la milice d’Ahmed Al-Dabbashi», confirme au Monde, sous le sceau de l’anonymat, une personnalité de Sabratha, jointe par téléphone, qui précise: «L’ancien trafiquant combat aujourd’hui le trafic.»Ahmed Al-Dabbashi, surnommé Al-Ammu («l’Oncle»), est le chef de la Brigade des martyrs Anas Al-Dabbashi – nom d’un cousin tué pendant la révolution de 2011 – qui dominait jusqu’en juillet le trafic de migrants à partir de Sabratha.

Issu d’une famille omnipotente de la ville – elle compte un ancien ambassadeur aux Nations unies comme l’ancien chef local de l’organisation Etat islamique (EI) –, «l’Oncle» était un parrain incontournable dans cette zone. Si puissant que Rome, déjà, avait conclu un accord avec lui pour assurer la sécurité du complexe gazier d’ENI, compagnie italienne d’hydrocarbures, à Mellitah, à l’ouest de Sabratha.

La subite collaboration d’Ahmed Al-Dabbashi serait donc la clé du tarissement des flux migratoires vers l’Italie. Selon le Corriere della Sera du 9septembre, des responsables de la police libyenne ont affirmé que «l’Oncle» a eu des contacts avec des responsables italiens avant de recevoir 5millions de dollars pour bloquer les départs de bateaux. Le maire de Sabratha, Hassen Dhawadi, ne nie pas l’existence de tels contacts.«Personnellement, je peux comprendre que les accords avec Al-Dabbashi aient des aspects ambigus, a-t-il ainsi déclaré au quotidien italien. Mais contre [lui], il y avait bien peu à faire. La meilleure solution était de l’intégrer, d’agir avec pragmatisme. Ce que les services de renseignement italiens et Marco Minniti, que j’ai rencontrés plusieurs fois en Libye et à Rome, ont bien compris.»

La révélation de ces pratiques occultes de Rome en Tripolitaine a fait polémique en Italie. «Nous nous sommes mis à la merci de ceux qui étaient des trafiquants et aujourd’hui gèrent l’anti-trafic, a ainsi fustigé Emma Bonino, ex-ministre des affaires étrangères. C’est inacceptable et ça se retournera contre nous.»Le gouvernement de Rome, lui, dément. Le 9septembre, M.Minniti a qualifié ces accusations d’«infondées». Les Italiens préfèrent mettre en avant leur coopération officielle avec la mairie de Sabratha, vitrine plus présentable mais dépourvue de réels pouvoirs.

(…) Le Monde

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