Plein ecran

Mathieu Bock-Côté : « La peur de devenir étranger chez soi hante notre époque. Cette peur est fondée »

28/06

Dans un entretien fleuve, l’essayiste québécois dresse l’état des lieux de la droite française après la double défaite de la présidentielle et des législatives et trace des perspectives pour l’avenir. Ses mots sonnent comme une mise en garde pour l’opposition. Il est temps pour elle d’en finir avec «la tutelle idéologique» de ses adversaires, prévient le sociologue. Il n’y aura pas de refondation politique sans refondation idéologique. En véritable insoumis, ce pourfendeur du multiculturalisme appelle la droite à ne pas se dérober face à la question de l’identité de la France. Selon lui, l’opposition pertinente sera celle qui apportera des réponses à l’angoisse de dépossession qui traverse la société française.

LE FIGARO. – Dans Le JDD, Xavier Bertrand a dénoncé la «dérive identitaire» de la droite et de Laurent Wauquiez. Le débat s’est trop concentré sur «la France identitaire», affirme-t-il. Partagez-vous ce constat?

Mathieu BOCK-CÔTÉ. – « Il fallait s’y attendre: la pression idéologique et médiatique contre ce qu’on pourrait appeler la question identitaire n’a jamais cessé, et ceux qui veulent avoir une place avantageuse dans le système médiatique ont tout avantage à partager cette vision des choses. Qui dénonce la dérive identitaire s’assure d’une place enviable dans la grande famille des respectables. Il faut faire attention au vocabulaire: qu’est-ce qu’une dérive identitaire, sinon la manière qu’a la gauche de parler de toute tentative de renouer avec une définition un peu substantielle de la nation française en réintroduisant dans la citoyenneté les mœurs, la culture, le mode de vie, la mémoire? On réduit alors la question identitaire à une forme de xénophobie ne disant pas son nom. Le terme même de dérive est porteur: il présuppose un éloignement du courant central de la démocratie. Il y aurait quelque chose de fondamentalement suspect avec le désir de réenracinement des peuples: on ne veut y voir qu’un repli sur soi, une fermeture à l’autre, une crispation frileuse devant une époque qui nous invite plutôt à embrasser la mondialisation.

Xavier Bertrand, qui n’est pas un homme sans valeur, et qui revendique sa filiation avec Philippe Séguin, tombe ici dans un piège idéologique. C’est celui dans lequel la droite tombe régulièrement depuis plusieurs décennies, soit la tentation de se soumettre aux critères de respectabilité idéologique qui viennent du camp d’en face. On accepte à l’avance qu’il y aurait des sujets sulfureux: alors on s’en éloigne et on les concède à ceux qui voudront bien s’en emparer. Mais qui détermine si un sujet est sulfureux ou non? D’une génération à l’autre, on cède toujours plus de terrain. C’est une erreur: jamais la droite ne sera assez respectable pour la gauche. Toujours, elle devra donner de nouveaux gages. Mais jamais, elle n’en fera assez. Et toujours, elle s’inhibera un peu plus. À terme, elle se coupe de ses électeurs qui eux résistent plus spontanément au politiquement correct. Ils seront tentés d’aller voir ailleurs si on s’intéresse à eux. C’est une histoire que nous connaissons bien. »

La question de l’identité est-elle un «faux débat» comme le suggère Bertrand ou une angoisse réelle qui traverse la société française?

« Il faut un certain culot pour décréter que la question identitaire est un faux débat, alors qu’elle canalise une angoisse de dépossession partout présente en Occident, et qui transforme en profondeur la vie politique. Qu’on le veuille ou non, la peur de devenir étranger chez soi hante notre époque et elle n’a rien d’une panique identitaire, pour reprendre le dernier slogan à la mode qu’on veut nous faire prendre pour un concept. Elle est fondée. Une certaine sociologie militante entend pourtant faire barrage au réel: pour elle, la question identitaire ne serait qu’une thématique propre à l’extrême droite, comme on le dit dans la novlangue progressiste. Autrement dit, celui qui aborde cette question ne s’intéresse pas aux inquiétudes qui façonnent la société contemporaine non plus qu’aux effets terribles de la décomposition culturelle d’une communauté politique: il signe son allégeance au camp des proscrits, ceux dont on ne parle qu’en nous mettant en garde contre eux. Il faut pourtant revenir aux choses simples: une société qui voit ses grands symboles historiques discrédités, qui pousse l’hétérogénéité identitaire jusqu’à l’éclatement culturel, qui voit ses mœurs moquées et même agressées, qui connaît une mutation démographique significative, qui voit ses frontières moquées, qui voit sa souveraineté de plus en plus corsetée, est en droit de se questionner sur son identité et sur les transformations de ce qu’on appellera son être historique. Le système médiatique est parvenu à neutraliser politiquement cette question ces derniers mois, à la chasser de la présidentielle, mais elle resurgira. En fait, elle resurgit déjà. »

Xavier Bertrand s’en prend également à Sens commun. Est-ce la droite conservatrice qui est visée?

« À chaque défaite, il faut un bouc émissaire. En 2012, c’était Patrick Buisson. On l’a pendu sur la place publique. On l’a transformé en théoricien méphistophélique qui se serait infiltré au cœur du pouvoir pour faire basculer la France du mauvais côté de la force, en libérant les puissances obscures de l’identité. Il suffisait de le bannir pour que la droite lave sa réputation, à condition de ne plus recommencer. C’est ce qu’on pourrait appeler la théorie du complot vu de gauche. En 2017, c’était le tour de Sens commun, qu’on a caricaturé en mafia intégriste catholique prenant d’assaut la droite pour la soumettre à une entreprise de reconfessionnalisation de la France. Il fallait lui faire porter la responsabilité de la défaite. C’était même le bouc émissaire idéal: c’était une force militante jeune et sans leaders connus. Encore une fois, c’est la tentation de la purge qui s’exprime. On veut éliminer de la droite sa part médiatiquement infréquentable. Sauf qu’il suffit de porter attention à Sens commun pour constater que cette caricature est grossière et je me demande si ceux qui se livrent à de telles accusations y croient vraiment. On peut parfaitement être en désaccord avec Sens commun ou du moins, avec certaines parties de son programme, sans sentir le besoin de diaboliser ce mouvement, qui est aussi un vecteur de mobilisation politique pour la jeune génération. Cette jeune génération entre en politique en contestant le matérialisme ambiant et l’économicisme des générations précédentes. Elle souhaite investir des préoccupations nouvelles dans la démocratie française. Il semble bien que pour certains, ce soit impardonnable. »

À travers ce mouvement, est-ce la droite conservatrice qui est visée?

« Naturellement. On ne la laisse plus se définir elle-même: on la caricature, on lui prête des idées qui ne sont pas les siennes. On croit aussi lui déceler des arrière-pensées inavouables. S’il faut liquider le conservatisme et le priver de toute légitimité politique, c’est qu’on souhaite ramener la droite dans le périmètre de la respectabilité médiatique: on la souhaite gestionnaire, modérément libérale, passionnément comptable. Elle ne doit jamais remettre en question les finalités de la gauche mais seulement marcher moins vite qu’elle, comme si elle réclamait seulement le droit d’être progressiste à son propre rythme. Une bonne partie de la droite, et probablement une part dominante de ses élites, adhère à l’imaginaire du progressisme et souhaite y adhérer officiellement, d’autant qu’avec Macron il s’est affranchi, du moins pour un temps, du folklore socialiste. »

Cet entretien annonce le retour de la guerre des chefs à la veille de l’élection du nouveau président des Républicains. La refondation idéologique doit-elle précéder cette élection?

« Alors disons-le clairement: il n’y aura pas de refondation politique de la droite sans refondation idéologique. Le travail intellectuel des dernières années n’a connu qu’une traduction politique bien partielle – évidemment, ce travail intellectuel, qui est bien amorcé philosophiquement, devra tenir compte des nouvelles circonstances, la macronie n’est pas la hollandie. Cela dit, il n’est pas certain qu’on puisse dissocier la refondation idéologique de la droite du renouveau de son leadership: en politique, les idées s’incarnent, elles doivent être portées par ceux qui sont à la conquête du pouvoir. On imagine mal un parti décider d’une doctrine pour ensuite demander à celui qui portera ses couleurs de simplement s’en emparer. »

Quels doivent être les principaux chantiers d’éventuels futurs «états généraux» de la droite?

« La droite doit manifestement, à chaque élection, se questionner sur l’essentiel: qui est-elle? A-t-elle une identité politique propre ou n’est-elle qu’une non-gauche? A-t-elle son propre imaginaire, son propre univers de référence? A-t-elle sa propre idée de l’homme? Elle devra répondre à ces questions. Denis Tillinac l’a un peu fait pour elle avec L’Âme française. La droite, depuis quelques années, connaît un moment philosophique, et il serait heureux qu’il se poursuive. Elle devra aussi, et peut-être surtout, faire le portrait le plus lucide qui soit de la France, tout en sachant que le nouveau pouvoir en place prétend lui aussi redresser la situation et qu’il ne saurait être rejeté en bloc, comme en témoigne l’entreprise réformatrice fort intéressante de Jean-Michel Blanquer. L’opposition au macronisme devra être subtile, ce qui ne veut pas dire qu’elle ne saurait être profonde, s’il suit la pente progressiste qu’il revendique.

Qu’on me permette d’y revenir: la droite devra se demander si elle juge toujours prioritaire la question de l’identité de la France. Est-ce que les Français ont raison de craindre pour leur identité et d’associer à ce thème bien des inquiétudes contemporaines? Il y a aujourd’hui une question nationale française et ce serait une sottise d’en dénier l’importance. La question anthropologique devient aussi centrale: la politisation des questions sociétales et bioéthiques nous oblige à nous demander qui est l’homme auquel réfèrent les droits de l’homme. La technologie nous fait une promesse: tout est possible. Certes. Mais vers quelles limites se tourner pour contenir et contrer ce que j’appelle la tentation démiurgique, à l’origine de la plus funeste démesure?(…)

Un programme se construit par la conjugaison d’une vision et d’une lecture forte de la société. Il doit s’appuyer aussi sur certaines mesures phares appelées à servir de leviers pour redresser la société. Il doit s’exprimer dans un langage qui transgresse le novlangue médiatique et technocratique. J’ajouterais une chose: il doit moins s’adresser à des segments électoraux qu’à un peuple dans son ensemble. La segmentation abusive de l’électorat est la traduction politique de la technocratisation du lien social. À terme, cette tendance assèche la citoyenneté. »

Quid des questions économiques?

« Autre question: qu’est-ce que la droite peut ou doit faire de son libéralisme? Le terme semble usé aujourd’hui. Il est soumis à mille interprétations: on se chicane pour savoir à quoi il réfère. Ceux qui dénoncent le libéralisme dénoncent-ils aussi la démocratie libérale, le pluralisme politique et médiatique, les libertés individuelles, le droit de propriété? J’en serais surpris. Alors une clarification sémantique s’impose. C’est une chose de dénoncer avec raison la marchandisation de l’existence, c’en est une autre de dénoncer jusqu’à l’idée même du marché. Chose certaine, ce n’est pas se soumettre au néolibéralisme que de reconnaître dans l’endettement de l’État un problème majeur et une contrainte grave à sa souveraineté. Ce n’est pas se soumettre au néolibéralisme que de constater que certaines lourdeurs administratives ou bureaucratiques étouffent un pays et nuisent à sa vitalité. On ne parle pas aux électeurs comme à de simples consommateurs, mais le commun des mortels est en droit de redouter la paralysie bureaucratique de son pays. »

Comment se démarquer d’Emmanuel Macron?

« Toute cette réflexion s’accompagnera aussi d’une méditation sur le positionnement politique de la droite. Une partie non négligeable d’entre elle est sous hypnose macronienne. Elle se veut constructive: c’est le mot de la saison. Autrement dit, elle se présente comme une composante du grand parti macronien. Elle rêve de s’y faire une place au nom de l’unité nationale. Elle s’imagine représenter le macronisme soft, raisonnable. Elle ne se reconnaît plus une différence substantielle avec la majorité macronienne, seulement une différence de sensibilité. On annonce une grande recomposition politique où le clivage gauche-droite sera remplacé par celui entre le centre et la périphérie: elle s’imagine du premier camp.

Mais que faire alors de cette part de la droite pour l’instant coincée entre LREM et le FN? La décomposition de ce dernier est une chance pour elle. La défaite du FN à la présidentielle n’était pas qu’une défaite: c’était une humiliation. Il prétendait devenir un des deux grands pôles politiques français: il ne l’est pas devenu. Son chef s’est effondré comme on le sait lors d’une confrontation télévisée qui passera à l’histoire. Son programme plus social que national a été désavoué lui aussi. La droite peut reprendre la place qui est la sienne, pour peu qu’elle ne se contente pas d’évoluer dans le très petit espace que les progressistes lui concèdent. Elle a l’occasion de renaître, de reprendre vie, de se tailler à nouveau une place, pour peu qu’elle ne se place pas sous la tutelle idéologique de ses adversaires. »

Le Figaro

Merci à valdorf

Aidez-nous à administrer ce site

 

 


 

Abonnement mensuel

 

Abonnement hebdomadaire

Commentaires

X