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Génération Identitaire : les petits propagandistes de l’insécurité (Libération)

16h03

« Pendant trois mois, le photographe Yann Castanier et le journaliste Robin D’Angelo ont enquêté pour Libération sur Génération identitaire, le nouveau vivier jeune du Front national.A Paris, à Lille ou à Lyon, plongée dans cette faune de plus en plus interconnectée avec le Front national.
Troisième des quatre épisodes de cette série. »

« «Vous pouvez reprendre depuis le début ? La caméra n’était pas encore allumée…», lance un cameraman à Arnaud Delrieux alors qu’il vient de commencer sa conférence de presse. «Pas de problème, je vais recommencer», s’exécute gentiment le responsable France de Génération identitaire. Ce 27 janvier 2017, la section lyonnaise du mouvement inaugure l’Agogé, la première salle de boxe en France qui lui est affiliée. Pour l’occasion photographes et journalistes étaient les bienvenus. »

« Visite guidée

Dans la petite pièce qui sert habituellement de salle de musculation, l’ambiance est solennelle. Huit chaises en bois sont impeccablement disposées au milieu des haltères et des barres de traction. Génération identitaire a mis les petits plats dans les grands. Un dossier de presse est même distribué à chacun des journalistes. «Pour vous aider dans votre article», conseille, cordial, Arnaud Delrieux qui ajoute : «Un sport de combat, cela peut alimenter des fantasmes. Alors on préfère être transparents. Nous n’avons rien à cacher.» »

« Coup de com’

Le coup de com’ est en tout cas réussi pour Génération identitaire. Rue89, Lyon Mag, Le Progrès, Libération, Ruptly (la société de production de Russia Today)… une demi-douzaine de médias ont fait le déplacement dans le quartier de Saint-Jean, au cœur du centre historique de la ville, pour assister à l’événement. «BFM-TV doit aussi arriver», se félicite l’organisateur, endimanché avec des chaussures de ville et une chemise bleu marine. Et sur Facebook, l’Agogé est déjà un carton. Pour son inauguration, Génération Identitaire s’est fendu d’une vidéo promotionnelle léchée à base de ralentis, de coups de poing et d’électro rappelant les meilleurs clips du groupe Justice. Plus de 66 000 vues en moins d’une semaine. «Nous sommes le premier mouvement de jeunesse politique de France», se targue leur porte-parole. «Nous avons 120 000 fans sur Facebook.» C’est presque autant que le Parti socialiste et trois fois plus qu’Europe Ecologie-Les Verts. Dès lors chacun de leurs événements devient le prétexte pour une opération de communication. Qu’importe s’ils ne sont qu’une poignée à fréquenter le club de boxe au quotidien, Génération identitaire peut faire passer son message sur les réseaux sociaux. «Nous sommes prêts à défendre les nôtres», avance Delrieux, déjà à l’origine d’une tournée de sécurisation «anti-racailles» dans une gare lyonnaise. «Nous répondons à une demande en matière d’autodéfense […] « T’as pas une clope ? Elle est bonne ta meuf ! », ça arrive tous les soirs.» »

« En sous-marin »

« Devant la porte Dauphine, parc de la Citadelle, une quinzaine d’entre eux s’occupe des derniers préparatifs avant une manifestation contre l’insécurité qui doit se tenir ici dans moins d’une heure. Cette fois, ils ont laissé leur coupe-vent jaune poussin au placard. Génération identitaire fait profil bas. »

« Depuis plusieurs jours, un fait divers suscite l’émotion dans la région lilloise. Lucie, une étudiante de 22 ans, a subi une agression de la part d’un groupe d’ados roms lors de son footing dominical. En ce jour, un jogging de soutien à la jeune femme se tient là où s’est produite l’attaque. Mais la mobilisation, présentée comme apolitique, est en réalité organisée en sous-marin par le mouvement d’extrême droite. Cet étudiant en droit qui indique l’itinéraire de la course vêtu d’une chasuble orange fluo ? Un identitaire. Celui-ci qui encadre les joggeurs sur son vélo ? Un identitaire aussi. Cette jeune femme qui apporte un mégaphone à Lucie avant qu’elle ne commence son discours ? Encore une identitaire ! Seule la victime de l’agression semble ne pas être militante parmi les organisateurs de la journée. «La police m’a appris avant-hier par un coup de téléphone que Génération identitaire serait présent à la course et qu’il fallait faire attention aux débordements. Je ne connaissais pas ce mouvement jusqu’à ce jour», assure-t-elle, quelques secondes avant que le jogging collectif ne démarre.

« Mobilisation Facebook

Plus de 450 personnes en tenue de sport ont répondu à l’appel. Mais presque aucune d’entre elles ne se doute qu’une organisation politique se cache derrière l’événement. Capucine et Mélanie, 31 ans et habituées du parc, sont venues après avoir lu l’histoire de Lucie sur Facebook : «On s’est dit que ça pouvait nous arriver aussi car on court toutes les semaines ici. C’est très inquiétant.» Quelques mètres plus loin, un petit groupe arbore des tee-shirts floqués Camb. Cette association a été créée en 2014, après le rapt et l’assassinat de la joggeuse Natacha Mougel dans la banlieue lilloise. «Quand on a vu cette nouvelle affaire, forcément cela nous a touchés. On s’est dit que malheureusement rien n’avait changé», s’exaspère un des membres de ce collectif. Pour mobiliser en toute discrétion, Génération Identitaire a profité de l’anonymat des réseaux sociaux. Sur Facebook, ils ont monté une page de soutien à Lucie, avec l’accord de la jeune femme. Puis, ils ont fait monter la sauce à grands coups de vidéos et de visuels punchy. Au total, ils sont plus de 5 000 à la rejoindre en quelques jours. Même La Voix du Nord se fait leur relais. «Son réconfort, Lucie l’a trouvé auprès de ces étudiants lillois qui se sont fédérés autour de sa mésaventure», peut-on lire dans son édition du 24 février. Sur place, les identitaires ont pensé aux goodies. Ils proposent des bracelets roses «#JeSuisLucie» pour les filles. Ceux des garçons sont bleus et portent l’inscription «#DefendLucie». «Ce genre d’événement, une boîte de com’ le fait pour 5 000 euros minimum», estime Aurélien Verhassel, qui livre ces détails une fois le secret de son opération éventé. »

« Sa section est coutumière du fait. En octobre 2016 à Croisilles, ils avaient déjà impulsé une mobilisation contre un centre d’accueil pour réfugiés. Deux cents personnes avaient défilé à l’initiative du Collectif Hauts-de-France sans migrants, monté en sous-marin par la même bande. »

« Après une course au petit trot d’une dizaine de minutes, les joggeurs arrivent au sommet d’un talus à proximité de la Deûle. C’est ici que Lucie s’est fait agresser. La jeune femme prend la parole avec un mégaphone, encadrée par des militants de Génération Identitaire, pour raconter une énième fois son histoire : «A cet endroit un jeune Rom m’a m’agrippé le poignet. Puis six autres sont arrivés de l’autre côté de la butte et l’agression a commencé.» Les manifestants lui font face. »
« Au micro de France Bleu, Aurélien Verhassel expose les objectifs anti-Roms de son événement : «Il faut les expulser. Toutes les agressions commises dans le parc viennent de cette communauté, c’est un fait établi.» »

Libération

Bonne Dégaine

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