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Comment le marché libre conduit au retour des famines

Juil
2010

Le dernier article de The Economist sur les évolutions mondiales de l’agriculture donne involontairement des arguments aux critiques de la libéralisation des échanges : ruée sur les terres des pays pauvres, volatilité des prix, et surtout succès des politiques nationales pour l’autosuffisance alimentaire. Laurent Pinsolle vous en dit plus.

Dans son édition du 21 novembre, The Economist se penche sur le thème passionnant de l’agriculture et se demande comment nous allons faire pour nourrir le monde. S’il soutient la déréglementation, l’hebdomadaire ultralibéral donne pourtant des arguments à ses opposants.

Bien évidemment, ce dossier est l’occasion pour la revue britannique de se lamenter sur les limites mises aux mécanismes du marché.

En effet, devant l’envolée du prix des produits agricoles en 2007, de nombreux pays ont pris des mesures radicales, comme l’interdiction des exportations, ce qui, par ricochet, a provoqué de graves crises dans les pays importateurs. L’envol des prix a provoqué une hausse historique d’environ cent millions du nombre de personnes mal nourries dans le monde.

The Economist se fait l’avocat de la libéralisation des marchés agricoles et appelle à la suppression des barrières douanières récemment mises en place.

Pourtant, ce dossier montre bien que les mécanismes du marché aboutissent aux drames que nous avons connus depuis quelques mois. En effet, la « main invisible » a abouti à une concentration de la production qui rend plus volatiles les cours des produits agricoles, menaçant les populations les plus pauvres de la planète.

Pire, The Economist revient longuement sur le phénomène de l’achat de terres arables dans les pays du Tiers Monde par les importateurs de produits agricoles, comme la Chine, la Corée du Sud ou les pays exportateurs de pétrole. Pas moins de vingt millions d’hectares des meilleures terres des pays pauvres d’Afrique ou d’Asie ont ainsi été achetés par des pays plus riches, handicapant sérieusement la capacité de ces pays à développer leur agriculture…

Paradoxalement, The Economist développe des exemples qui montrent l’intérêt de l’intervention publique. Il cite le cas du Malawi. Ce petit pays africain importait 40% de sa nourriture en 2005. Mais le développement de subventions au secteur agricole (à hauteur de 4% du PIB) a transformé ce pays puisqu’il exporte désormais 50% de sa production, après avoir triplé sa production de maïs en seulement 4 ans. De même, après les pénuries de riz, les Philippines visent aujourd’hui l’autosuffisance.

L’ensemble du dossier montre une chose très claire : la libéralisation des marchés conduit à une spécialisation et une concentration de la production, qui rendent plus volatiles les prix agricoles. En effet, avec un marché plus concentré, le moindre incident dans un des grands pays producteurs provoque une tension majeure, qui peut faire s’envoler ou effondrer les prix. Même s’il ne s’agit pas d’étatiser la production agricole, une moindre concentration peut donner de la stabilité au système.

C’est pourquoi l’autosuffisance a encore un bel avenir devant elle et il y a fort à parier que malgré l’OMC, beaucoup de pays, y compris en voie de développement, préféreront réguler leur marché intérieur pour permettre à leur agriculture de se développer, phase essentielle du développement économique. Et de toutes les façons, la remontée prévisible du prix du carbone finira par rendre plus cher le commerce des produits agricoles, ce qui devrait favoriser une relocalisation de l’activité.

Le bilan de la libéralisation est là : le nombre de personnes souffrant de malnutrition dans le monde augmente depuis 1995. Il est donc grand temps de revenir à une vision plus locale et plus stable de l’agriculture, pour le bénéfice de tous.

Dans un autre papier, The Economist se penche sur Monsanto, la multinationale qui domine le marché des semences OGM. L’hebdomadaire vante sans nuance les mérites de l’entreprise étasunienne dans la quête du monde pour se nourrir.

Paradoxalement, sur l’environnement et le réchauffement climatique, The Economist prend une position d’ouverture très respectable. Le journal dit croire au réchauffement causé par l’homme. Mais, en même temps, dans ce même numéro, il souligne qu’il y a également des études scientifiques qui affirment le contraire, et souligne que les vérités scientifiques d’un jour ne sont pas forcément celles du lendemain. Sa position s’explique par le fait qu’une majorité de scientifiques défendent cette thèse.

En revanche, dans le cas des OGM, The Economist ne fait strictement aucune nuance. Les Organismes Génétiquement Modifiés seraient un bienfait pour l’humanité, qui permettra de nourrir le monde. Le journal se transforme en véritable représentant de Monsanto, affirmant que, grâce à la multinationale, les rendements de maïs sont près de trois fois plus importants aux Etats-Unis qu’au Brésil. Il souligne tous les bienfaits des OGM sans jamais questionner les inconvénients potentiels.

Car dans cette affaire également, il y a débat entre les scientifiques. Certains soutiennent que les OGM déciment les abeilles. D’autres affirment qu’ils ne réduisent pas les quantités de pesticides utilisées. Enfin, d’autres questionnent même la dangerosité des OGM, soulignant justement que nous n’avons pas le recul nécessaire pour trancher. Bref, le débat entre scientifiques n’est pas clair et il est impossible de savoir qui a vraiment raison, ce qui impose sans doute la prudence.

En revanche, The Economist révèle de simples chiffres très intéressants. Le chiffre d’affaires de Monsanto est ainsi passé de 5 à près de 12 milliards de dollars de 2003 à 2009 et ses profits ont été multipliés par 20, de 0,1 à 2 milliards. L’hebdomadaire britannique souligne que la multinationale étasunienne a acquis des positions dominantes sur de nombreuses semences, n’hésitant pas à racheter des concurrents pour encore améliorer sa position, frôlant, voir dépassant le comportement anticoncurrentiel.

En fait, cet article montre à quel point Monsanto a réussi à se créer un modèle économique qui lui est extrêmement favorable. L’entreprise utilise la non-reproductibilité des semences, ce qui impose de nouveaux achats tous les ans, au lieu de planter une partie de la récolte mise en réserve. Elle compte également sur les semences qui résistent au Roundup, ce qui impose l’achat du désherbant maison. Bref, tout ceci montre que les OGM sont surtout une formidable « cash machine » pour Monsanto.

Même si les partisans des OGM font miroiter des rendements mirifiques, il y a encore trop d’interrogations pour adopter un « laisser faire » dont on ne maîtrise pas les conséquences sur le long terme, d’autant plus que les immenses profits réalisés peuvent faire relativiser les risques…

(Source : The Economist, article 1 et article 2)

Marianne2 : article 1 et article 2

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