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Entretien avec Alain de Benoist : les enjeux de la décroissance

Juil
2010

Cet entretien a précédé la publication, en 2007, de l’ouvrage intitulé Demain la décroissance (le titre prévu initialement : Objectif décroissance, était déjà pris).

Alain de Benoist nous explique pourquoi l’écologie n’est en rien un domaine réservé aux gauchistes, altermondialistes et autres bourgeois-bohèmes en goguette, ni ne constitue nécessairement une vision du monde contraire au respect des identités, ou une conception rétrograde de l’existence.

Par opposition au mythe de la croissance infinie, apanage tant des théories économiques libérales que des postulats marxistes, la décroissance paraît inéluctable. De Benoist propose d’en tirer parti, au lieu de la subir.

Quelle est la genèse de l’idée de la décroissance ?

Elle est apparue dans les milieux écologistes lorsque ceux-ci ont commencé à réaliser que, l’activité économique et industrielle étant la cause première des pollutions, il était nécessaire de s’interroger sur la notion même de développement.

Elle est née aussi d’une réaction contre la théorie du « développement durable » qui, prétendant réconcilier les préoccupations écologiques et les principes de l’économie marchande, aboutit seulement à reporter les échéances.

Sur le plan scientifique, le premier grand théoricien de la décroissance a été l’économiste roumain Nicholas Georgescu-Roegen qui, en s’appuyant principalement sur le deuxième principe de la thermodynamique, la loi de l’entropie, a très tôt présenté la décroissance comme une conséquence inévitable des limites imposées par la nature.

Quelle définition pourriez vous donner de la théorie de la décroissance ?

C’est une théorie qui se fonde précisément sur la notion de limites. Toutes les doctrines axées sur la croissance raisonnent comme si les réserves naturelles étaient inépuisables, ce qu’elles ne sont évidemment pas. La biosphère elle-même a ses limites.

Pour les théoriciens de la décroissance, il ne peut pas y avoir de croissance infinie dans un monde fini. Pour le dire autrement, nul ne peut vivre indéfiniment à crédit sur un capital non reproductible.

Quelles différences y a-t-il entre la décroissance et la notion de croissance zéro ?

La « croissance zéro » serait une sorte d’état stationnaire terminal équivalant à la fin de l’histoire.

Travailler à une décroissance soutenable n’équivaut évidemment pas à mettre un terme à l’existence sociale-historique. La décroissance, en outre, ne peut s’appliquer uniformément dans tous les secteurs et dans tous les pays. Avec la décroissance, enfin, il ne s’agit pas de « tout arrêter », mais de remettre sur d’autres rails une machine qui s’est aujourd’hui engagée dans une folle course en avant, sans avoir ni frein ni marche arrière, et sans savoir où elle va.

Pourriez vous nous donner quelques idées d’applications possibles et concrètes en matière économique ?

Vu la distribution actuelle des préférences, une politique économique basée uniquement sur une forte réduction de la consommation créerait de toute évidence une forte diminution de la demande globale, et donc une importante augmentation du chômage. La plupart des programmes sociaux seraient également atteints.

Il faut donc miser sur une distribution différente des préférences, afin qu’à la décroissance des quantités physiques produites ne corresponde pas nécessairement une diminution de la valeur de la production.

Parmi les pistes concrètes à explorer, il y a d’abord la lutte contre le gaspillage (dont l’une des causes est l’obsolescence programmée des produits), la mise en place de communautés autonomes se suffisant le plus possible à elles-mêmes, et surtout la relocalisation de la production, qui implique de se remettre à produire au plus près des lieux de consommation (au lieu, par exemple, d’aller vendre en Pologne des poissons pêchés en Hollande préalablement vidés au Maroc).

Sachant que l’idéologie marchande, ayant pour vecteur le capitalisme et le libéralisme, s’appuie exclusivement sur le dogme de la croissance infinie, que cette idéologie est portée au paroxysme par tous les grands décideurs économiques et financiers de la planète, comment peut on imaginer que demain ces gens viennent à adopter l’idée de la décroissance, ce qui serait porter un coup terrible à leurs coffres-forts ?

Ils ne l’adopteront pas en effet, aussi longtemps du moins que leur système ne se sera pas effondré, puisque cette idée contredit à angle droit leurs croyances profondes, tant du point de vue idéologique (remise en cause de l’idée d’arraisonnement du monde sous l’angle exclusif du rendement) que du point de vue pratique (remise en cause du primat des valeurs marchandes et de la loi du profit). C’est bien pourquoi le travail doit s’effectuer à la base.

« Pour concevoir la société de décroissance sereine et y accéder », écrit Serge Latouche, « il faut littéralement sortir de l’économie. Cela signifie remettre en cause sa domination sur le reste de la vie, en théorie et en pratique, mais surtout dans nos têtes ».

Cette « décolonisation » de l’imaginaire symbolique implique bien entendu tout un travail de pédagogie. Les préoccupations écologiques touchent désormais un public de plus en plus large. Il reste à faire comprendre qu’elles resteront lettre morte aussi longtemps que les fondements mêmes de la société occidentale actuelle n’auront pas été remis en question.

La décroissance est elle possible finalement dans le cadre d’un régime démocratique ?

Elle l’est d’autant plus qu’il n’y a que d’« en bas », c’est-à-dire de la masse des usagers, que peut provenir l’appel à décélérer, puisque la classe dominante ne pense au contraire qu’à faire aller toujours plus vite la Mégamachine.

Mais cela implique la mise au point de nouvelles modalités de participation à la vie publique, permettant aux sociétaires de se faire entendre en tant que citoyens, et non comme simples individus provenant de la société civile ou de la sphère privée. Ici, c’est à la crise de la représentation qu’il convient de remédier, en cessant d’attendre de la démocratie représentative parlementaire et libérale ce qu’elle ne peut donner.

Prise en compte de l’empreinte écologique, redéploiement du territoire, relocalisation de l’économie, bio-régions, mise à mort de la société marchande, finalement pourrait-on dire que l’idéologie de la décroissance est consubstantielle aujourd’hui à toute idée identitaire et de réenracinement ?

Pas forcément. On peut être partisan de la décroissance tout en étant aussi un chaud défenseur du mondialisme.

A l’inverse, on peut adopter une posture identitaire tout en s’imaginant que la puissance nécessaire à garantir les identités passe par le productivisme.

Ces deux attitudes sont également irréalistes.

Il n’en reste pas moins qu’il existe d’évident points de passage entre les « objecteurs de croissance » et les défenseurs de l’identité des peuples. Ce n’est pas un hasard si de nombreux théoriciens de la décroissance, tel Edward Goldsmith, défendent aussi la cause des peuples et citent volontiers en exemple les sociétés traditionnelles.

Serge Latouche, de son côté, souligne que le « local » est un terme qui « renvoie de façon non équivoque au territoire, voire au terroir et plus encore aux patrimoines installés (matériels, culturels, relationnels), donc aux limites, aux frontières et à l’enracinement ». Un retour à l’économie locale ne peut qu’être favorable à ce réenracinement.

La décroissance ne doit elle pas être accompagnée d’un malthusianisme farouche ?

L’école est très divisée sur ce point. Il ne faut pas oublier que les problèmes démographiques ne sont pas seulement une question de volumes bruts.

Une autre question importante est celle des rapports démographiques entre grandes aires de civilisation.

Une troisième a trait à l’évolution de la pyramide des âges : la mise en œuvre d’une politique malthusienne « farouche » aurait pour effet immédiat d’aggraver le vieillissement de la population.

Accumuler de la richesse, consommer, sont devenus les buts quasi uniques des sociétés occidentales, toutes classes sociales confondues. Comment dépolluer l’imaginaire des peuples d’Europe ?

D’abord par le travail d’explication et de pédagogie dont j’ai parlé plus haut. Les gens ne seront certes pas convertis en un jour aux principes de la frugalité volontaire, puisqu’ils semblent aujourd’hui avoir pour seule ambition de toujours consommer plus.

Cependant, je ne crois pas qu’il soit impossible de leur faire peu à peu comprendre que « plus » ne signifie pas toujours « mieux », que ce qu’ils gagnent dans un domaine est souvent perdu dans un autre, et que l’axiomatique de l’intérêt est finalement une bien pauvre réponse à la question de savoir ce qui justifie notre présence au monde.

Ajoutons que les catastrophes écologiques qui se profilent à l’horizon, les dérèglements climatiques auxquelles nous assistons déjà, l’épuisement programmé des ressources pétrolières, l’extrême fragilité du système financier mondial, la propagation des épidémies nouvelles et, finalement, l’extrême absurdité de tout ce système dans lequel nous vivons, sont susceptibles aussi d’accélérer certaines prises de conscience.

Que répondre à ceux pour qui décroître, c’est retourner en arrière ?

Que c’est bien plutôt la fuite en avant dans une croissance indéfinie, dépourvue de signification comme de finalité, qui risque de déboucher sur la pire des régressions. Toute tendance poussée à l’extrême passe à la limite, comme disent les mathématiciens, c’est-à-dire qu’elle s’inverse brutalement dans son contraire.

Est-il possible selon vous de faire un bout de route avec les partisans actuels de la décroissance qui, dans leur immense majorité, ne rêvent que d’une autre mondialisation et sont toujours empêtrés dans leur logorrhée antifasciste et antiraciste ?

Oui bien sûr, car ils ne sont pas les seuls à être empêtrés dans des attitudes réflexes qui ne sont plus de mise aujourd’hui.

Alors même qu’ils dénoncent les effets pervers de la théorie du progrès, beaucoup d’altermondialistes hésitent encore à rompre avec l’idéologie des Lumières, même s’ils sont bien obligés de constater que ses promesses d’autonomie et de liberté n’ont pas été tenues. Il leur manque souvent de posséder une conception réaliste de la nature humaine et d’avoir compris que la politique ou la pensée critique ne se ramènent à des protestations morales ou « humanitaires ».

A l’inverse, il reste aux partisans de l’enracinement à redéfinir ce qu’ils entendent par là et à admettre que les préoccupations « globales » que sont les préoccupations écologiques exigent de porter sur la Terre un regard auquel ils ne sont pas encore accoutumés. De même que l’universel et l’universalisme ne sont pas synonymes, l’amour de la Terre n’est pas forcément du « cosmopolitisme ».

Face au cancer de la mondialisation libérale, l’idée de décroissance n’est-elle pas finalement la seule idée authentiquement révolutionnaire capable de surcroît, avec le temps, de briser le stupide clivage gauche-droite ?

Elle est à coup sûr révolutionnaire, puisqu’elle est à peu près la seule à prôner une rupture radicale avec les valeurs, les principes et le mode d’organisation des sociétés occidentales actuelles. Elle a en même temps une incontestable dimension conservatrice, puisqu’elle se bat pour préserver un acquis menacé. Les notions de droite et de gauche sont en effet totalement dépassées quand il s’agit d’en apprécier le sens et la portée.

Source : Alain de Benoist

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