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Allemagne : Les leçons ambiguës de Hjalmar Schacht, le «banquier du diable»

Mai
2015

Une récente biographie romancée souligne l’héritage économique, mais aussi l’ambiguïté politique de celui qui, après avoir vaincu l’hyperinflation, est devenu ministre de l’économie du régime nazi.

Qui se souvient encore de Hjalmar Schacht ? Ce fut pourtant un des hommes les plus importants de l’histoire économique du 20e siècle, celui qui brisa l’hyperinflation allemande de 1923 et sortit l’Allemagne de la grande crise des années 1930.

Mais cet homme au destin unique est aussi un homme maudit, marqué à tout jamais par sa collaboration avec le « diable », Adolf Hitler. C’est à ce personnage sulfureux, controversé, haï et admiré, mais certainement passionnant, que Jean-François Bouchard, conseiller au FMI, vient de consacrer une biographie romancée.

Double prisme

Le lecteur traverse donc cette vie incroyable à travers deux prismes. Le premier est celui donné par Hjalmar Schacht lui-même à qui l’auteur a prêté fictivement sa plume. Le second est celui de la réalité historique, plus complexe, moins favorable au « héros » également, mais qui permet de mesurer les errances et le génie de l’homme.

Cette double lecture est intéressante: elle offre la possibilité d’une mise en perspective – dont parfois le lecteur aimerait certes qu’elle fût moins délayée – qui contrebalance l’absence parfois complète de modestie et de lucidité du personnage sur lui-même.

Elle permet de mettre en relief, en la démontant, l’obsession de l’auto-justification – notamment dans son rapport au nazisme – qui fut le Leitmotiv du banquier durant les dernières décennies de son existence. Elle permet aussi de relever la méthode et les moments où Hjalmar Schacht est proprement un génie.

Gestionnaire de la Belgique occupée

A travers cette double lecture, on découvre donc le parcours étonnant de ce fils brillant d’un petit employé excentrique revenu d’émigration aux États-Unis. Né en 1877, Hjalmar Schacht s’impose rapidement dans le milieu bancaire si aristocratique de l’Allemagne wilhelminienne, jusqu’à devenir à la veille de la guerre de 1914 – à moins de quarante ans – directeur du réseau de la puissante Dresdner Bank.

C’est donc tout naturellement à lui que l’on songe lorsqu’il s’agit de faire repartir l’économie belge après l’invasion du pays par les troupes allemandes. S’opposant aux autorités militaires, Hjalmar Schacht y fait ses premières armes dans la gestion des deux outils économiques qu’il maniera le mieux sa vie durant : la dette et la monnaie. Lançant un emprunt auprès des provinces belges, il parvient à faire fonctionner à nouveau – mais au ralenti – l’économie belge.

L’auteur dresse sans doute un tableau trop idyllique de ce « redressement belge », car d’autres historiens – notamment américains – ont insisté sur la destruction de l’économie belge pendant l’occupation et sur l’aspect contraint des prêts Schacht.

Mater l’inflation et ruser contre les réparations

Reste que Hjalmar Schacht sort de cette expérience belge avec une réputation immense. Et c’est à lui que pense le chancelier Gustav Stresemann en 1923 pour mettre fin à la grande inflation allemande. On y voit alors l’énergie exceptionnelle de cet homme qui, dans un cagibi du ministère des Finances, sans collaborateurs, commence à s’atteler à la tâche de la maîtrise de l’hydre inflationniste.

Avec détermination, sans pitié pour ceux qui profitaient de la hausse des prix, Hjalmar Schacht va casser les sources de l’inflation et rétablir la confiance. Devenu patron de la Reichsbank, il sait profiter des divisions entre les alliés pour organiser un prêt et donner à la nouvelle monnaie la base monétaire dont elle a besoin.

L’inflation est matée. Hjalmar Schacht s’attaque aussitôt à la question des réparations. Avec une grande virtuosité et un sens tactique immense, il parvient à déminer cette question centrale pour l’Allemagne d’alors avec les deux plans Young et Dawes qu’il négocie personnellement.

L’appui de Hitler

Mais lorsqu’il quitte la Reichsbank en 1930, une autre menace guette l’Allemagne : la déflation et le chômage. Lui, l’homme de la lutte contre l’inflation, n’a pas alors de mots assez durs pour la politique de déflation du chancelier Heinrich Brüning. Instinctivement, il a compris qu’il fallait une autre politique, plus offensive, de l’État.

Et progressivement, il se laisse convaincre que seul Adolf Hitler a la détermination de mener cette politique. Hjalmar Schacht pèse alors de tout son poids pour faire arriver le chef nazi au pouvoir. Il y parvient en janvier 1933 et réintègre rapidement la Reichsbank, puis devient ministre de l’Économie.

Avec ces deux casquettes, il mène une politique de soutien actif à l’investissement, s’appuyant notamment sur l’audacieuse création d’une monnaie parallèle, les bons MEFO. Son strict contrôle des changes et l’usage réservé à l’investissement de ces bons va permettre de faire redémarrer l’Allemagne.

Rapidement, le chômage disparaît. Nul sans doute n’a joué un rôle si important dans l’attachement des Allemands au régime, et Hitler saura longtemps s’en souvenir, même lorsque Hjalmar Schacht sera tombé en disgrâce.

Position ambiguë face au nazisme

L’ouvrage ne cache pas la responsabilité de Hjalmar Schacht dans les succès du nazisme, dans le réarmement de l’Allemagne. Il ne cache pas non plus l’ambiguïté de l’homme face au régime.

Antisémite horriblement ordinaire de l’Allemagne des années 1930 (« dès qu’on lui parle des Juifs, il ne peut pas s’empêcher de dire qu’il ne les aime pas »), qui propose un plan de déportation des Juifs, qui signe les lois de Nuremberg de 1935 qui organise la ségrégation des Juifs, mais que les horreurs nazies, notamment le pogrom de la nuit de cristal, vont révolter. Hjalmar Schacht va même tenter en 1938 un coup d’État qui fera long feu.

Il restera néanmoins longtemps membre officiel du gouvernement avant d’être arrêté lors de la grande purge qui suit l’attentat manqué de juillet 1944. Déporté de camp en camp, il est « libéré » en avril 1945 par les alliés qui l’internent avant de l’appeler à comparaître devant le tribunal de Nuremberg.

Acquitté à tort ?

Hjalmar Schacht sera finalement acquitté, malgré les avis français et soviétique. Justement ? Le lecteur ne peut s’empêcher de se poser la question. Que se serait-il passé si Hermann Göring ne s’était pas mis en tête de prendre sa place et si Adolf Hitler ne s’était pas alors laissé persuader ?

Hjalmar Schacht n’aurait-il pas validé toutes les étapes du régime vers l’horreur comme il l’a fait jusqu’en 1938 ? Pourquoi a-t-il en 1932-1933 misé sur Adolf Hitler et sur personne d’autre et avec tant d’abnégation ? Ces questions sont évidemment sans réponse, mais elle est un des mots de l’énigme de cet homme qui semble aussi avoir été un nationaliste allemand convaincu.

Était-il pacifiste, comme le prétend l’auteur ? Peut-être, mais il fut un des artisans du pillage de la Belgique entre 1914 et 1918 et du réarmement à partir de 1935-1936…

Voici pourtant Hjalmar Schacht libre et désormais conseiller de plusieurs pays « non alignés », souvent du reste des ennemis d’Israël : Iran, Égypte, Syrie. La scène où il est contraint de faire escale à Tel Aviv dans les années 1950 et où il est alors en proie à une panique complète montre que ces vieux démons ne l’ont pas quitté. Mort en 1970, à 93 ans, la vie de cet homme est un miroir du 20e siècle allemand et de ses ambiguïtés.

La leçon économique de Hjalmar Schacht

Mais l’ouvrage de Jean-François Bouchard vaut aussi beaucoup par les réflexions purement économiques qu’inspirent à l’auteur le travail de celui qu’il n’hésite pas à appeler « l’économiste le plus génial » du 20ème siècle.

Et si Hjalmar Schacht n’a pas écrit, comme Keynes ou Milton Friedman, de grands ouvrages théoriques, il a fait mieux : il a agi et souvent avec réussite. Orthodoxe en 1923, Keynésien avant Keynes dix ans plus tard, Hjalmar Schacht ne semble pas avoir d’autres religions en matière économique que l’efficacité. L’auteur de cette biographie romancée résume parfaitement le secret de la « méthode Schacht » : le « timing. »

« En économie, il y a pas de bonnes et de mauvaises idées. Tout est une question de timing », fait-il dire au président de la Reichsbank. On pourrait ajouter la détermination à mener la politique. Ce qui, du reste, pose la question toujours très délicate du lien entre politique économique et démocratie.

L’oubli contemporain de ces leçons

Il est sans doute difficile de prendre Hjalmar Schacht comme modèle(et donc d’accepter au pied de la lettre le terme de « génie »), précisément en raison de ce lien flou de son action avec la démocratie, mais Jean-François Bouchard insiste bien sur la nécessité de s’inspirer aujourd’hui de son action. L’absence de pragmatisme des dirigeants européens, leur idéologie, leur manque désespérant de détermination sont autant d’erreurs que l’action de Hjalmar Schacht permet de relever avec évidence.

« A force d’imposer des politiques déflationnistes, nos Brüning modernes finissent par gagner leur pari : l’Europe toute entière, Allemagne comprise, commence à s’enfoncer dans une spirale déflationniste. (…) Une situation dont personne, pour autant qu’on soit informé, n’a la moindre idée de la manière d’en sortir. N’est pas Hjalmar Schacht qui veut », écrit l’auteur.

Il faut se rendre à l’évidence : un homme de la trempe de Hjalmar Schacht n’aurait jamais laissé la crise grecque devenir une tel piège pour l’Europe. Aussi faut-il espérer que l’histoire ne se répète pas et qu’il ne faille pas en passer par un oubli de la démocratie pour sortir de ce piège économique.

C’est là l’importance, mais aussi la limite de la leçon du «banquier du diable». Plus que jamais, les rigueurs du temps présent nous invitent donc à nous plonger dans ce livre dont la lecture, malgré un style et des longueurs parfois agaçants, est utile et urgente.

 Notes:

Jean-François Bouchard, Le Banquier du Diable, Max Milo éditeur, 2015, 284 pages, 18,90 euros.

Pour une biographie plus scientifique et complète : Clavert, Frédéric, Hjalmar Schacht, financier et diplomate: 1930-1950, Bruxelles, PIE – Peter Lang, 2009. Disponible ici. L’auteur a formulé une critique de l’ouvrage sur son blog.

La Tribune

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