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SOS sens de la vie, sens de la mort…

Nov
2014

… Du radicalisme militant aux sports extrêmes, comment notre monde qui ne croit plus en rien se débrouille pour gérer son besoin de transcendance.

La fête des morts était célébrée dimanche dernier (2 novembre). Alors que le sentiment religieux est en baisse en France, certains, par leur comportement, cherchent à retrouver l’idée selon laquelle l’existence ne s’arrête pas au moment du décès.

Atlantico : La fête de la Toussaint marque pour les catholiques la célébration des saints, qui est suivie le jour suivant de la Commémoration des morts. Mais alors que plusieurs études mettent en évidence une progression de l’athéisme et de l’agnosticisme en France et plus largement en Europe, la mort a-t-elle encore un sens pour ceux qui se déclarent sans croyance religieuse ?

Damien Le Guay : La mort est une chose. La religion une autre. Diderot pensait, pour lutter contre les religions, qu’il fallait « dédramatiser » la mort, la rendre moins tragique.

Il croyait que la religion chrétienne avait augmenté la peur de la mort pour mieux conforter son pouvoir. Et donc, pour diminuer son emprise (ce qui est l’aspiration des Lumières), il fallait  il suffisait même de rendre la mort moins effrayante. Mais, de toute évidence, le caractère dramatique de la mort est inhérent à la condition humaine.

A l’inverse, certains croient que plus on est chrétien plus la mort est douce – tant l’assurance du paradis pourrait atténuer les peurs. Il suffit, pour se convaincre des limites de cette conviction, de relire le dialogue des carmélites. Bernanos met en scène une mère supérieure qui, dans son couvent, s’est préparée à la mort pendant quarante ans. Mais quand la mort arrive réellement, qu’elle n’est pas une idée mais une évidence imminente, l’angoisse s’impose, emporte tout, brise les convictions, fait sauter toutes les certitudes. Et la mère-supérieure pleure, parjure, va même jusqu’à remettre en cause sa foi. Entre la chrétienne qui pensait à la mort et la femme qui est à l’article de la mort, il y a une différence de nature et non de degrés.

Nous voyons bien que, dans les deux cas, la mort ne va pas de soi. Elle est un drame pour tout le monde. Toujours elle dépasse ce que nous pouvons faire pour nous y préparer. Et jamais il ne suffit d’y penser (ou de ne pas y penser) pour la vivre avec assurance. Elle est, nous dit Lévinas, une « fissure » qui éventre tout et nous ouvre à une altérité insoupçonnée.

Il me semble qu’il faut distinguer, dans le monde des religions, deux éléments. La religion d’une part de la confession religieuse de l’autre. Mircea Eliade nous le dit : nous sommes avant tout des « homme religieux » – des homo religiosus. Là est sans doute l’une de nos différences essentielles. Et quand Edgar Morin indique que le début de l’humanité est lié à l’enterrement, au premier enterrement il y a, sans doute, 100 000 ans, il corrobore cette humanité liée à la mort, cette croyance selon laquelle il faut protéger un corps, le confier à un autre monde, l’entourer de rites de passages.

Encore faut-il s’entendre sur les termes. Trois éléments sont à considérer dans ce terme de religion. D’une part le fait de se relier (religare) les uns avec les autres, de vivre ensemble et de vivre ensemble la mort en particulier. D’autre part, le besoin, à l’approche de la mort, de se relire – comme on relit un livre, comme on regarde toutes les pages de sa vie. Et, pour finir, l’immense et inépuisable besoin de s’ouvrir à un sens qui nous dépasse, qui donne de la cohérence à nos vies. Quand à la confession (comme la religion de confession chrétienne) elle vient après, s’inscrit ensuite, vient donner une foi à ce besoin viscéral, en nous, de mettre en œuvre notre nature religieuse.

Tout cela pour dire que la mort est l’affaire de tous et que la religion est l’affaire de tous ceux qui sont confrontés à la mort – la nôtre ou celle de nos proches.

Michel Maffesoli : Il faut se souvenir des deux “sens” du mot sens : (finalité) direction et signification. Pour les religions monothéistes, centrées sur la préparation d’un monde meilleur dans l’au-delà, le “sens” de la mort est essentiellement directionnel : on vit sur terre pour aller au Paradis.

Il en est autrement bien sûr de civilisations plus anciennes et particulièrement des civilisations méditéranéennes par exemple ou précolombiennes : les morts ne sont pas éloignés dans un Paradis lointain, mais sont présents, au quotidien. Ils vivent avec nous, au travers de divers rites et de diverses croyances. Le sens de la mort n’est alors plus direction, il est signification, au jour le jour.

D’une certaine manière d’ailleurs, quand l’Eglise catholique a fixé la Toussaint, la fête de tous les saints ou la fête disant que chacun est saint la veille de la fête des morts, elle a repris, comme souvent, une forme ancienne de religions primitives : la fête de Toussaint signifie bien que mort ou vivant, ils sont tous présents, ensemble.

Mais ce sentiment profond de la présence quotidienne des morts n’est pas l’apanage d’une religion spécifique, et d’une certaine manière les “agnostiques ou les athéistes”, qui sont la plupart du temps des adeptes de rites et croyances syncrétistes et bricolés, vont tâcher de retrouver, au moins pour leurs morts, une telle présence.

Selon certaines études anthropologiques le sentiment religieux serait inhérent à l’activité cérébrale. Même le plus athée des athées serait croyant par nature ? Mais croyant en quoi ?

Damien Le Guay : Il est évident que nous sommes religieux par nature – au sens indiqués plus haut. Quant au besoin de croire, là aussi il faut le séparer de la confession religieuse.

Julia Kristeva l’a rappelée dernièrement : le besoin de croire est en nous, au plus profond de nous. Il nous fait vivre, nous fait accéder à notre part d’humanité – par delà le biologique, le mécanique, l’émotionnel. Raison et croyance vont ensemble. Encore faut-il le reconnaitre et se départir d’un point de vue rationaliste de surplomb qui supposerait qu’existerait une Raison seule, neutre, impartiale, implacable, maitresse de la réalité. Dans son exercice, la Raison fait appel à des croyances et de tout ce qui donne du sens à qui nous sommes, à ce que nous faisons, aux raisons d’agir et de se mouvoir. De la même manière, la confession chrétienne (selon ce qu’en disait Benoit XVI) tend à éclairer la raison et son usage. Une foi sans raison est déraisonnable. Une raison sans foi est aveugle.

La confession religieuse répond à notre besoin de croire, elle lui donne une cohérence, un équilibre, une intelligence que des croyances politique n’ont pas – il suffit d’évoquer les folies totalitaires des croyances politiques du XX éme siècle. Le communisme est une croyance. Le nazisme en est une. L’idéologie, est, nous dit Arendt, une idée poussée jusqu’au bout au point de n’avoir plus de lien avec la réalité. Donc, il est nécessaire de mâtiner la raison de croyances et les croyances de rationalité.

Donc aussi, tous ceux qui opposeraient les « croyants » et les « non-croyants » se trompent. Il y a de la métaphysique partout, nous dit Charles Péguy. Chacun a la sienne – même si elle est cachée. Et ceux qui croient ne pas en avoir une le disent pour mieux rejeter les autres dans le monde des croyants obscurs, irrationnels, irréfléchis.

Michel Maffesoli : J’aime bien donner d’abord au mot religion son sens étymologique latin, “religare”, qui relie. La religion est d’abord une croyance commune, une croyance qui me relie aux autres. Il peut y avoir en ce sens un sentiment religieux alors même qu’il n’y a pas de croyance en un au-delà ou en un dogme défini.

Ce qui caractérise la religiosité contemporaine, celle de la postmodernité, c’est bien le syncrétisme, c’est à dire le mélange de divers dogmes et rites. Certains sondages disent qu’une moitié des Français croiraient en la réincarnation. Beaucoup tempèrent une religiostié chrétienne vaguement nostalgique de petites croyances boudhistes. Certains ont cru aux prédictions dites Maya etc.

D’autre part, il faut bien voir que même au XIXème siècle, siècle positiviste par excellence, les apôtres de l’athéisme et du rationalisme ont voué un véritable culte à la science et à la raison ! De même peut-on dire qu’aujourd’hui l’économicisme ambiant, qui évalue tout comportement à l’aune de son coût, participe du culte de Mamon comme disait l’Ancien Testament, qui n’est après tout qu’un culte concurrent au culte de Yahvé !

Je pense donc qu’il y a chez l’homme à la fois une propension à se lier aux autres par des sentiments et des croyances communes et une tendance à approcher les réalités de l’âme par diverses formes spirituelles et esthétiques.

Face à cette perte de terrain de la croyance religieuse, les sports extrêmes comme le « flying suit », ou bien les comportements « sacrificiels » que l’on peut retrouver chez certains militants radicaux, servent-ils d’exutoires ? En quoi ces comportements permettent-ils de nourrir ce besoin de transcendance qui resterait insatisfait à cause su retrait du sentiment religieux ?

Damien Le Guay : La religion est un besoin. Et quand ce besoin n’est pas au service d’une confession religieuse, il peut prendre des formes variées. Là est le drame de la modernité. Elle a voulu, nous dit Habermas, trouver des « substituts » à la religion chrétienne, des formules de réemploi sans jamais y parvenir. Cette ambition a conduit, nous dit toujours Habermas dans son dialogue avec le cardinal Ratzinger, l’humanisme-sans-Dieu jusqu’à un dessèchement de l’homme, un désenchantement du monde, une atrophie du sens que nous donnons à la vie.

En ce qui concerne les substituts, nous pouvons envisager certaines pratiques sociales comme des formes modernes de religion – au sens d’un besoin d’être ensemble, de communier à une même croyance, d’avoir des passions partagées et des désirs mimétiques. Quels seraient ces ersatz de religion ? Le sport, la consommation, la télévision. A chaque fois il est question, en mode mineur, de se dépasser, de sortir de soi, de trouver son plaisir ensemble, de vibrer ensemble et de satisfaire ses désirs.

Michel Maffesoli : Les sociétés équilibrées sont celles qui savent réguler l’expression des grandes émotions communes : la violence, la foi, la tristesse, la joie, la peur….

La période moderne avait imaginé que l’on pourrait “domestiquer l’animal humain” et supprimer l’expression des émotions collectives. Le risque zéro en est une expression ultime. Or les sociétés ont besoin d’encadrer, de ritualiser, d’homéopathiser l’expression de ces émotions. Mais réguler ces formes sociales, les encadrer n’est pas les supprimer. L’éradication de la violence comme la suppression de la peur constituent des chimères rationalistes.

Et ceci  ne peut aboutir qu’au retour pervers des sentiments ainsi déniés : ce qui explique les formes extrêmes dans nombre d’activités sociales : sports extrêmes, militantisme extrémiste et violent, voire engagement religieux et politiques combattants. 

Si l’on ne croit pas à un au-delà, est-il plus difficile d’accéder à l’état de fatalisme, ce dernier étant entendu comme l’acceptation du caractère inéluctable de sa propre mort et de celle des autres ?

Damien Le Guay : Là aussi, « l’au-delà de Dieu » vient parachever le désir en nous d’un au-delà de soi. Là aussi redisons que le « caractère inéluctable de sa mort » est propre à chacun de nous – que nous soyons croyant ou pas. Je me souviens de Paul Ricœur, à la fin de sa vie, quand il a revisité sa foi chrétienne. Il s’est détaché de toute idée de « rétribution » – à savoir ce qui « nous serait dû » au regard de nos « bonnes actions ». Il ne demandait rien, n’attendait rien, demandait seulement que Dieu se souvienne de lui. Il s’en remettait à Lui en toute confiance.

Pour chacun d’entre nous, le sens est à trouver – surtout s’il s’agit de sa mort ou de celle de ses proches. Chacun doit le faire pour soi, grâce aux ressources inépuisables d’altérité qui nous font vivre dans les autres, avec les autres, dans et avec l’amour partagé. Là est le travail de la conscience. Elle fait naître des questions, des interrogations, des creux à combler, des mystères à explorer. Rien ne vient jamais de l’extérieur mais toujours d’un dialogue. Et la foi chrétienne est une proposition en réponse à une demande de réponse. Elle est une Attente dans le prolongement d’une attente, une Espérance pour ceux qui espèrent espérer en Dieu.

Michel Maffesoli : C’est je pense une interprétation un peu trop anticléricale de la foi catholique que de penser qu’elle est déterminée par la peur de la mort et la volonté de croire en un au-delà.

Ce qu’on appelait la “bonne mort” et qui est décrit par exemple dans des romans du XIXème siècle, pouvait autant être le fait de croyants que de non croyants. Dans Les Thibaud , Roger Martin Du Gard décrit ainsi la panique qui saisit le père, pilier d’Eglise, quand il se rend compte qu’il va mourrir et au contraire la sérénité des préparatifs d’Antoine, médecin athée,  gazé en 14-18 et  se rendant compte qu’il ne guérira pas.

Encore une fois, beaucoup de sociétés ont su donner une place importante aux morts sans développer de croyance dans un au-delà, en tout cas de type Paradis.

Finalement, même aux époques les plus marquées par l’anticléricalisme et le culte de l’homme, a-t-on déjà réellement cessé de croire qu’il pouvait y avoir quelque chose après la mort ?

Damien Le Guay : Ce « quelque chose après la mort » est d’abord lié à notre monde-commun. Nous nous inscrivons tous dans un schéma de transmission d’une génération à l’autre. Nos parents nous mettent au monde, nous y accueillent, nous offrent une place dans un monde qu’il nous faut améliorer avant que de le transmettre à nos enfants. Cette chaine de transmission est au fondement de tout le reste : la famille, la morale, la cité, la politique, l’écologie, l’art, la religion. Et il nous faut remarquer que ce sens du monde commun (un monde reçu, amélioré et donné aux suivants) se perd.

Tocqueville constatait que l’individualisme finit par détendre cette chaine des générations. Il atomise les personnes, les conduits au repli en eux, sur eux. L’intérêt singulier égoïste fait perdre de vue l’horizon commun. Et il ajoutait que la religion permettait, au contraire, de donner goût à cette solidarité de tous avec tous, ce monde reçu en héritage et qu’il nous faut donner à d’autres après nous.

Nous constatons donc qu’avec la perte du « sens religieux » de « quelque chose après la mort », se perd aussi le « sens collectif » d’une humanité commune, partagée, transmise. Quand on interroge les français sur les raisons pour lesquelles ils opteraient pour la crémation, 60 % d’entre eux disent qu’ils choisiront la crémation pour avoir le sentiment d’être « une charge » pour leurs familles ou d’être un élément de pollution pour la Nature. Ceux qui choisissent la crémation le font pour être certains qu’ils seront « en trop » dans le monde de demain. Ils n’auront pas leur place en lui. L’avenir n’est pas fait pour eux. Et donc, ils préfèrent disparaitre par avance.

De toute évidence, plutôt que d’opposer « ceux qui croient en Dieu » et « ceux qui n’y croient pas », il faut souligner que les sociétés qui ne s’inscrivent pas dans un horizon religieux, qui ne « croient pas à un au-delà », finissent par perdre le sens d’un « au-delà » de cette génération-ci en faveur des autres générations.

L’hyper-individualisme finit par faire perdre le sens de l’abnégation, du sacrifice, du désir fou d’avoir des enfants et de leur faire confiance. Remi Brague se demande même si un humanisme-sans-Dieu est aujourd’hui toujours un humanisme, tant il se rétrécit sur lui-même et n’arrive plus à se donner des raisons de vivre !

Michel Maffesoli : Je ne dirais pas que les hommes ont toujours cru qu’il y avait quelque chose après la mort, mais ce dont je suis sûr c’est que les morts ne disparaissent pas de notre monde.C’est Auguste Comte qui disait que “les morts gouvernent les vivants et effectivement je pense que toute société organise sous des formes diverses et avec des rituels différents l’indispensable relation entre les vivants et les morts.

En ce sens d’ailleurs, il faut remarquer que si nos rites funéraires évoluent, si nos cimetières prendront peut être moins d’importance qu’ils n’en ont actuellement, il y a de nouvelles manières d’actualiser les proches morts. Mon collègue, Louis Vincent Thomas avait été en France le premier à étudier ces différents rites et montrait bien qu’il s’agissait peut-être plus d’un resurgissement de l’intérêt pour les morts que d’une continuation du déni de la mort.

D’une certaine manière le rite chrétien a plus oeuvré à occulter la mort, à atténuer le deuil, à consoler la tristesse que certaines religions archaïques. Qui au contraire, ne vivaient pas la mort comme un drame, un problème qui a une solution (la fin sur Terre, la vie au Ciel), mais comme une tragédie (une aporie) à vivre au jour le jour, parfois sur un mode festif. Les repas d’enterrement, les fleurs magnifiques et éphémères dont on fleurit les tombes, les retrouvailles familiales autour de l’urne funéraire à Toussaint appartiennent à ce sentiment de joie tragique. Qui a subsisté malgré dirais-je le message lénifiant du christianisme et qui reprend aujourd’hui force et vigueur.

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Notes :

Michel Maffesoli a publié au mois d’octobre 2014 L’Ordre des choses (CNRS éditions).

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