Plein ecran

Seuls les riches seront immortels

Oct
2014

Vivre plus longtemps, en bonne santé… Et même, pourquoi pas, vivre pour toujours, dans un corps synthétique qui ne connaîtra ni la maladie, ni la décrépitude, ni la mort. Financés par des multinationales et des oligarques milliardaires, de nouveaux alchimistes poursuivent ce vieux rêve de l’humanité.

Mais cet âge d’or sera réservé aux riches et dessinera une nouvelle lutte des classes, prophétise le magazine Aeon. L’avenir se partagera entre ceux qui auront accès aux coûteux traitements médicamenteux, aux thérapies géniques, et les autres, pour lesquels la vieillesse sera de courte durée.

Cette lutte a d’ailleurs déjà commencé. Des scientifiques américains sont en train de mettre au point des pilules antiâge qui pourront ralentir le vieillissement, ainsi que des prothèses et des implants électromécaniques qui permettront d’augmenter les capacités humaines. Des innovations qui ne seront accessibles qu’à ceux qui en auront les moyens.

De nouveaux médicaments pourraient permettre aux riches de vivre cent vingt ans ou plus, et en bonne santé. Les pauvres, eux, pourront toujours en rêver. Dans de nombreux pays, la disparité est sidérante entre les revenus des plus fortunés et ceux du reste de la population. Ainsi, depuis 1975, 80 % de la hausse des revenus aux États-Unis s’est faite au profit de seulement 10 % de la population. La vie que peuvent s’offrir les heureux élus n’a rien à voir avec le sort réservé à tous les autres.
Qui ne préférerait pas être propriétaire d’une maison dans un lotissement haut de gamme, se déplacer en voiture hybride et consommer des aliments bio plutôt que de louer une ruine et conduire une épave en s’alimentant avec les cochonneries industrielles dont regorgent les rayons des supermarchés? Mais une autre inégalité guette, liée à la répartition des richesses. Une inégalité si cruelle qu’elle pourrait provoquer une violente lutte des classes : l’écart croissant entre la longévité des nantis et celle des plus démunis.

La différence entre l’espérance de vie des classes supérieures et celle des classes modestes et populaires américaines s’élève désormais à 12,2 ans. Les hommes blancs dotés d’un diplôme universitaire peuvent espérer vivre jusqu’à 80 ans, tandis que ceux qui n’ont qu’un diplôme d’études secondaires meurent vers 67 ans. Les femmes blanches diplômées de l’université ont une espérance de vie de presque 84 ans, contre 73 ans pour les femmes sans diplôme.

Et cet écart se creuse. Selon une étude publiée en 2012 dans Health Affairs, les femmes blanches qui quittent le lycée sans diplôme vivent aujourd’hui cinq ans de moins que les générations précédentes, et les hommes blancs sans diplôme d’études secondaires, trois ans de moins qu’il y a dix-huit ans.

Ce n’est que le début. Que se passera-t-il lorsque de nouvelles découvertes scientifiques allongeront la durée de vie potentielle des humains, exacerbant ces injustices à une échelle bien plus large?

L’ultime lutte des classes pourrait bien ne pas être axée sur la question de l’argent, mais plutôt sur l’opposition d’une espérance de vie de 60 ans contre une de 120 ans ou plus. Tout le monde acceptera-t-il sans broncher que les nantis vivent deux vies alors que les plus démunis en ont à peine une?

C’est le moment d’en débattre, car nous sommes à deux doigts de l’élaboration d’une véritable fontaine de jouvence qui pourrait théoriquement prolonger notre durée de vie en bonne santé jusqu’à 100 ans et plus. Ce n’est plus de la science-fiction.

En seulement cinq ans, il y a eu tellement d’avancées décisives! déclare David Sinclair, généticien à Harvard. Plusieurs substances actuellement testées en laboratoire ralentissent considérablement le vieillissement et retardent la survenue du diabète, des cancers et des maladies cardiaques.

David Sinclair était à la tête de l’équipe de Harvard qui a récemment découvert un composé qui inverse le vieillissement des cellules. Les chercheurs ont administré aux souris du NAD, une coenzyme qui stimule les mitochondries (les usines à énergie des cellules), permettant ainsi au métabolisme d’être plus efficace et de produire des déchets moins toxiques.

Après seulement une semaine, les tissus de souris âgées ressemblaient à ceux de souris de six mois, un rajeunissement “incroyablement rapide” qui a surpris les scientifiques. Rapporté à une vie humaine, cela équivaudrait à voir un sexagénaire revenir à ses 20 ans pratiquement sous nos yeux. Une perspective qui ravive le rêve obsédant de pouvoir allier la maturité et la sagesse de l’âge avec la force et la vitalité de la jeunesse. Les chercheurs espèrent lancer des essais cliniques sous peu.

Vive les vieux !

Que se passera-t-il quand nous aurons tous 100 ans ?” Dans son numéro d’octobre, The Atlantic se penche sur les conséquences sociales des avancées scientifiques concernant le vieillissement. Pour le magazine américain, la “vague grise” qui s’apprête à déferler sur les États-Unis – les plus de 65 ans seront 108 millions en 2050, contre 43 millions aujourd’hui – va finalement profiter à l’économie du pays, avec davantage de personnes qui travailleront plus longtemps et en meilleure santé.

La raison de cette vision optimiste ? Les recherches actuelles ne se concentrent pas seulement sur le prolongement de la vie, mais surtout sur le “vieillir mieux”.

De nombreuses recherches sur les centenaires et super-centenaires démontrent que la longévité ne dépend pas tant du style de vie ou de l’état d’esprit que des gènes. Les scientifiques s’appliquent maintenant à passer au crible des millions de marqueurs génétiques afin de repérer les myriades de gènes de la longévité que les centenaires possèdent dans chaque cellule de leur corps. Leur espoir : élaborer une pilule antiâge en synthétisant ce que ces gènes produisent.

Avec les progrès scientifiques que ce domaine connaîtra dans les cinquante prochaines années, les personnes âgées dynamiques pourraient devenir la règle plutôt que l’exception. Comme Pablo Picasso, Pablo Casals ou Dave Brubeck, qui ont tous trois continué à éblouir par leur peinture ou leur musique après 90 ans. Si vous êtes quarantenaire ou cinquantenaire, vous pourrez bénéficier de ce bouleversement. “Cela pourrait arriver de mon vivant”, assure David Sinclair, âgé de 44 ans.

Les élites de la santé

Avec ces substances révolutionnaires qui ralentissent voire inversent le vieillissement, l’écart de longévité pourrait devenir un gouffre béant. Selon S. Jay Olshansky, chercheur qui étudie la longévité et enseigne à la faculté de santé publique de l’université de l’Illinois (Chicago), les plus riches connaîtront une amélioration rapide de leur espérance de vie et de leur état de santé, tandis que le reste de la population les verra au contraire chuter. “Et cet écart ne fera que se creuser avec les avancées technologiques”, ajoute-t-il.

Quel visage aurait ce nouveau monde ? Nous avons déjà quelques indices. La pauvreté en elle-même est un facteur de stress car elle borne tout le périmètre de la vie d’une personne. Les difficultés pour joindre les deux bouts lors des dépenses du quotidien (nourriture, logement, soins médicaux, transports) peuvent provoquer angoisse et insomnies chroniques ainsi que des taux élevés de cortisol (l’hormone du stress) dans le sang.

Les classes modestes sont donc déjà plus vulnérables face à des maux débilitants et potentiellement mortels, du diabète à l’hypertension en passant par les maladies cardiaques. “La pauvreté est un voleur”, a déclaré récemment Michael Reisch, professeur de justice sociale à l’université du Maryland, devant un comité sénatorial à Washington. “Non seulement elle diminue les perspectives d’avenir d’une personne, mais elle lui vole aussi des années de sa vie.

Le contraste est saisissant avec les Américains les plus privilégiés, qui disposent d’ores et déjà de nets avantages dans la course à une vie plus longue et plus agréable : une enfance passée dans des environnements moins toxiques avec des parents dans une situation financière stable, mais aussi la facilité à décrocher de bons postes rémunérés convenablement et comprenant une couverture santé appropriée.

Ils vivent dans des quartiers plus huppés dotés de taux de criminalité plus bas et ont accès à des écoles publiques correctes, à un éventail de médecins et d’hôpitaux, à une alimentation plus saine et nutritive, ainsi qu’à des services sociaux haut de gamme prêts à amortir leur chute dès qu’ils chancellent.

Ces “élites de la santé”, selon l’expression de Caleb Finch, gérontologue à l’université de Californie du Sud (USC), “adoptent des comportements plus sains : ils ne fument pas, ils ont en général plus de temps libre pour faire du sport. Les gens des classes modestes tombent malades plus souvent. Ils vivent dans des logements à plus forte densité, et quand une personne tombe malade, elle contamine toute la famille.

Le vieillissement des papy-boomers a suscité beaucoup d’inquiétude : des angoisses sur un futur papy-boom, un “tsunami gris” de personnes âgées chétives et malades qui deviendraient un fardeau financier et affectif pour leurs proches, et dont l’infirmité finirait par mettre notre système de santé sur la paille.

L’image que l’on se fait d’un octogénaire, c’est celle d’une personne perdue dans un brouillard de confusion, avançant d’un pas chancelant à l’aide de son déambulateur. Ça ne ressemble certainement pas à Clint Eastwood, qui vient, à 84 ans, de diriger avec énergie le tournage de Jersey Boys (2014).

Ce n’est pas non plus la sénatrice américaine [démocrate] Dianne Feinstein, qui, à 81 ans, en fait voir de toutes les couleurs à ceux de ses collègues qui font de la démagogie, voire au président en personne, lorsqu’elle perçoit une injustice. Derrière les prédictions alarmistes sur le vieillissement sans précédent de la population se cache une réalité bien différente : le nombre toujours plus important de seniors comme Clint Eastwood et Dianne Feinstein.

A tout senior, tout honneur

Des études récentes indiquent que presque 30 % des personnes de plus de 85 ans – un repère qui détermine pour beaucoup le moment où l’on devient vraiment vieux – sont toujours en très bonne santé, et 56 % déclarent que leur santé ne les empêchent pas de travailler ou d’effectuer des tâches ménagères.

Et à l’avenir, pour ceux qui pourront se procurer les futurs et onéreux traitements, la bonne santé pourrait se généraliser à l’âge avancé de 100 ou 120 ans, voire plus. “Le vieillissement va devenir une tout autre expérience, et les personnes âgées auront des trajectoires de santé radicalement différentes de celles des générations précédentes”, explique S. Jay Olshansky.

La bonne santé pourrait se généraliser à l’âge avancé de 100 ou 120 ans, voire plus

C’est d’autant plus vrai pour ceux qui auront accès à des médicaments que les assurances-maladies ne prendront probablement pas en charge – après tout le vieillissement n’est pas une maladie! Caleb Finch, 74 ans, pourrait être sur les rangs si les avancées sont assez rapides.

Ce scientifique dégingandé, qui compte parmi les plus éminents gérontologues américains, ne semble pas près de ralentir. Bien sûr, il y a belle lurette que certains de ses amis et collègues ont pris leur retraite ou ont “débranché”, explique-t-il devant son déjeuner saumon-salade lors d’un entretien près de son bureau sur le campus. La métaphore est parlante.

Elle décrit bien ce que j’ai constaté chez de vieux amis lorsqu’ils optent pour un pot de départ à 65 ans. Ils se replient progressivement sur eux-mêmes, loin des pressions quotidiennes de la vie professionnelle qui nous obligent à entretenir nos capacités mentales et à rester à la page. Ils sont comme diminués, la vieille photo jaunie d’un passé où ils étaient vifs et motivés.

Pour Caleb Finch, au contraire, sa carrière est une vocation. Il s’épanouit au bureau. Le campus de l’USC est le centre névralgique d’une myriade de projets, notamment une expédition scientifique récente au Pérou, où le gérontologue a autopsié les restes momifiés d’humains morts il y a mille huit cents ans. Il fait en outre régulièrement de la natation, et ce depuis son premier cycle à l’université Yale, où il était membre de l’équipe officielle.

La révolte gronde. Imaginez un peu des médicaments qui permettraient à tous les septuagénaires, voire un jour aux nonagénaires, d’être comme Caleb Finch. De vivre à 80 ans comme à 50 ? Mais si l’écart de longévité se creuse entre riches et pauvres, on aura une tout autre situation : une révolte furieuse qui fera pâlir Occupy Wall Street, le mouvement américain de contestation qui oppose les 99 % au 1 % aux revenus les plus élevés. Une révolution pourrait bien éclater si les riches vivaient deux fois plus longtemps tandis que les pauvres mouraient plus jeunes que leurs propres parents.

Plutôt que de laisser l’écart de richesse se transformer en écart de longévité, peut-être trouverons-nous une façon d’utiliser les talents de chacun et de partager les dividendes de la longévité entre toutes les classes sociales. Nous voilà au tournant de deux avenirs distincts : l’un où une population réduite et vieillissante saperait l’économie, et l’autre où la vie serait plus longue et plus productive pour tous.

Demain, le monde se divisera entre ceux qui pourront s’offrir des implants cybernétiques et les autres

Dans les cercles biomédicaux, personne ne croit que les humains se contenteront de se servir des prothèses de nouvelle génération et des implants cérébraux à des fi ns purement médicales. Quand ces technologies auront fait leurs preuves sur des personnes infirmes, d’autres, en parfaite santé, réclameront le droit de les utiliser pour améliorer leurs performances.

Hugh Herr [qui dirige le groupe de bio- mécatronique du MIT Media Lab] imagine que l’homme pourrait avoir envie de remplacer certaines parties de son corps biologique par des éléments synthétiques, notamment en vieillissant : “Vous avez 50 ans et vos articulations sont raides. Votre ami a des membres bioniques qu’il remet à niveau tous les ans et il a l’impression d’en avoir 18. Vous faites quoi?

Theodore Berger, de l’université de Californie du Sud, a testé des prothèses mnésiques sur des rats qui ne présentaient aucun déficit cognitif. Quand les prothèses étaient activées, “l’amélioration de leurs performances était remarquable”, témoigne-t-il. Il est ainsi parvenu à améliorer radicalement les résultats des rats lors de tests de mémoire.

De telles modifications physiques et cognitives pourraient bénéficier à certains humains, mais aussi coûter effroyablement cher à l’humanité, estime Nicholas Agar. Ce professeur de philosophie associé à l’université de Wellington, en Nouvelle-Zélande, est l’auteur de plusieurs ouvrages critiques sur l’amélioration humaine.

Quand on introduit ces technologies dans une société où il existe d’importantes inégalités économiques, que se passe-t-il ?” demande-t-il. Dans un premier temps, les technologies d’augmentation de l’humain ne constitueront peut-être qu’une nouvelle forme de chirurgie esthétique, qu’une autre façon pour les riches de flatter leur ego et d’améliorer leur qualité de vie. Mais les améliorations cognitives, en particulier, pourraient vite créer une élite de cyborgs qui fréquentent les meilleures écoles, occupent les meilleurs emplois et dirigent le monde.

Nicholas Agar craint que cela entraîne un isolement reproductif et que la frontière entre riches et pauvres finisse par devenir infranchissable. “Quelle est la probabilité qu’une personne qui a accès aux améliorations cognitives se mette en couple avec une personne qui n’y a pas accès ?

Les avatars d’un milliardaire

Le Russe Dmitry Itskov consacre son temps et sa fortune à la création d’organismes artificiels dans lesquels nous pourrons projeter notre conscience et vivre éternellement. A condition de disposer de quelques millions de dollars.

Dmitry Itskov a de grands projets. Rien d’original à cela, me direz-vous. Après tout, il n’est pas de riche homme d’affaires russe sans grands projets. Mais les ambitions de ce multimillionnaire de 33 ans n’ont rien à voir avec des rachats de sociétés, le développement de ses activités sur les marchés émergents ou encore la transformation d’une équipe de football à la traîne en club de classe internationale.

Dmitry Itskov ne veut rien d’autre que conjurer la mort. Il veut vivre ad vitam aeternam, explorer de nouveaux mondes et faire de nouvelles expériences dans un corps artificiel qui ne se fatiguera jamais et qui ne tombera jamais malade. Mais ce n’est pas tout. Il veut aussi que vous, votre famille et tout le restant de la planète vous joigniez à lui dans ce long, très long voyage.

Ce n’est pas de la science-fiction ni une sorte d’utopie”, me martèle le multimillionnaire lorsque je le rencontre au 10 e étage d’un building, dans un restaurant dominant le Kremlin, à Moscou. “C’est un problème scientifique qui peut être résolu.

Pour donner plus de poids à ses convictions, Dmitry Itskov a investi une bonne partie de sa fortune dans des laboratoires de recherche disséminés à travers le globe, où un éventail impressionnant de scientifiques spécialisés dans les domaines des interfaces neuronales, de la robotique ou encore de la génétique moléculaire œuvrent à la mise au point de “supports non biologiques avancés”.

Si tout se passe comme prévu, Itskov estime qu’il sera possible de transplanter une conscience individuelle sur un support artificiel d’ici à 2035, ce qui prolongerait la vie humaine à l’infini.

A l’horizon 2045, il espère assister à la généralisation des hologrammes conscients contrôlés par la pensée – des “avatars” –, qui transformeront l’essence même de l’existence humaine. Les voyages dans l’espace lointain deviendront alors réalité, tandis que la politique, la culture et la religion n’auront d’autre choix que de subir des mutations que Dmitry Itskov qualifie de “radicales”.

Il est possible et nécessaire d’éliminer le vieillissement, et même la mort, et de repousser les limites fondamentales de nos capacités mentales et physiques, actuellement fixées par les limitations du corps humain”, déclare crânement son ONG, Initiative 2045, sur son site web.

Célibataire sans enfants, Itskov passe le plus clair de l’année à parcourir le globe en jet privé pour réunir des fonds et des soutiens. Il y a quelque chose de monacal chez cet homme à la mine juvénile, aux cheveux blonds coupés court, et sur le visage duquel s’imprime l’ombre d’une barbe de trois jours.

Il s’exprime d’une voix douce, avec l’assurance de ceux qui consacrent plusieurs heures par jour à la méditation, au yoga ou aux exercices respiratoires, et qui observent un régime draconien, dont sont notamment exclus la viande, le poisson, le café et l’alcool.

La viande lui donne une énergie qui le met mal à l’aise, confie-t-il. Quant à l’alcool, il altère le jugement et vous empêche d’être pleinement conscient. Il s’interdit même l’eau glacée, car elle lui “pompe” de l’énergie. Mais il aime les costumes Burberry et les baskets Vuitton.

Métaphysique. Naturellement, j’ai une foule de questions à poser au milliardaire, dont les réponses semblent bien rodées, et même convaincantes. Pour ceux qui se poseraient la question, sachez qu’il n’a pas perdu la raison. Il évacue d’un haussement d’épaules l’idée que le don de l’immortalité à la race humaine aggraverait des problèmes criants tels que la surpopulation et l’explosion de la consommation énergétique.

Les organismes artificiels n’auront pas besoin des ressources dont nous avons besoin à l’heure actuelle, m’assure-t-il. Et puis les gens pourront s’installer dans des endroits qui sont aujourd’hui impropres à la vie – un corps artificiel peut vivre sur des planètes où un organisme biologique ne survivrait pas.

A l’écouter, des images d’hommes-robots nous viennent à l’esprit, mais Dmitry Itskov se pré-occupe plus de l’immortalité psychique que de l’immortalité physique. Il voit dans la vie éternelle un moyen de transformer et de perfectionner la conscience humaine : il veut séparer l’esprit du corps humain, soumis à des besoins – la nourriture, les médicaments, un abri –, et ouvrir la voie à un esprit humain supérieur, sublimé.

Un jour, prophétise-t-il, nous fréquenterons tous des “concessionnaires d’organismes”, chez lesquels nous pourrons choisir notre organisme dans un catalogue, puis transférer notre conscience dans un corps plus adapté – à la vie sur Mars par exemple. Le milliardaire déplore notre obsession de la chair.

Pourquoi les gens ne pensent-ils pas à des choses plus raffinées que la nourriture, le sexe et les enfants ?” s’interroge-t-il. Pourquoi ne nous mettrions-nous pas à vivre pour une cause plus élevée que la simple éducation de notre progéniture ? “J’essaie de proposer à l’humanité une transformation non seulement physique, mais aussi mentale et spirituelle. Si nous devons vivre éternellement, nous devons vivre comme il faut.

Je lui fais observer que ce n’est pas tout à fait à ce genre de projets que les hommes d’affaires fortunés de son pays consacrent généralement leur temps et leur argent. Itskov opine. “Bien sûr, si quelqu’un rêve non pas de la vie éternelle et de l’espace, mais d’une équipe qui remportera la Ligue des champions, il va investir dans le foot. En ce qui me concerne, depuis que je suis petit je rêve de voyager dans l’espace.

Né à Briansk, une petite ville située à un peu moins de 400 kilomètres de Moscou, Itskov a bâti sa fortune dans les années 2000 grâce au succès de sa start-up New Media Stars. Mais, après s’être frotté au monde des affaires russe pendant une dizaine d’années, il a décidé de revoir entièrement ses priorités.

Mes associés n’ont pas compris ce qui m’arrivait quand j’ai commencé à moins m’intéresser au travail, se souvient-il en riant. Quant à mes parents, ils ont cru au départ que j’avais perdu la tête. Mais ils se sont faits à l’idée depuis.” Ils ne sont pas les seuls. Le projet de l’ancien magnat des médias en ligne a tapé dans l’œil de sommités de Google, de Harvard et de l’université de Californie à Berkeley, dont certaines ont pris la parole l’été dernier lors du congrès Global Future 2045 organisé par Itskov à Manhattan. En 2011, il a quitté ses fonctions de cyberentrepreneur pour piloter le projet, qu’il téléguide depuis sa propriété de Moscou.

A l’avenir, nous serons de moins en moins biologiques : notre part non biologique deviendra prédominante et la biologique perdra de l’importance”, avait prophétisé avant le congrès Ray Kurzweil, directeur de l’ingénierie de Google [et l’un des théoriciens du transhumanisme, le mouvement qui prône l’utilisation de la science et des technologies pour améliorer l’être humain]. Le projet d’Itskov peut également compter sur le soutien d’un certain nombre de personnalités influentes de la sphère religieuse, la plus éminente de toutes étant le dalaï-lama.

Le millionnaire a rencontré le guide spirituel du peuple tibétain dans le nord de l’Inde en 2012 pour discuter de son projet, et l’entrevue lui a visiblement laissé une forte impression. “Le dalaï-lama m’a dit qu’il existait un niveau de conscience où nous pouvions exister indépendamment de notre corps biologique et que nous devrions tous tendre vers cet état, se souvient Itskov. Il m’a parlé d’une vieille pratique bouddhiste qui consiste à transférer l’esprit d’un corps biologique vers un autre par la seule force de la volonté.

Bien que Dmitry Itskov soit un grand amateur de science-fiction, c’est la pensée religieuse orientale qui lui a inspiré le choix du terme “avatar” pour dénommer ses supports artificiels de la conscience humaine : dans l’hindouisme, le terme fait référence à l’incarnation terrestre du dieu Vishnou. Mais il admet volontiers que le fi lm à grand spectacle du même nom de James Cameron l’a conforté dans son choix. “Je me suis nourri d’Avatar, sourit Itskov. Voir ce fi lm a été une expérience mystique. Nous n’avions pas encore rendu notre projet public, mais nous planchions dessus. J’ai quitté le cinéma gonflé à bloc.

Pour quelques millions de plus. D’autres influences sont nettement plus proches de nous. Dmitry Itskov reconnaît ainsi que son projet doit aussi beaucoup à Nikolaï Fedorov, philosophe et ascète moscovite du XIXe siècle, qui était convaincu que la science finirait par venir à bout de la mort.

Fedorov, que Tolstoï et Dostoïevski ont cité parmi leurs influences, avait lui aussi imaginé une humanité immortelle qui voyagerait dans les étoiles en quête de nouvelles planètes à coloniser.

Les idées de Fedorov ont continué à faire florès après sa disparition et ont été reprises par un certain nombre de grandes figures de la société soviétique. Notamment Constantin Tsiolkovski, l’un des pères de l’astronautique, qui avait été adolescent l’élève de Fedorov à Moscou. “La terre est le berceau de l’humanité, mais on ne passe pas toute sa vie dans son berceau”, avait-il déclaré.

Dmitry Itskov a lancé [en juin dernier] ce que son équipe d’Initiative 2045 et lui appellent le “bouton d’immortalité”, qui permet à toute personne possédant quelques millions de dollars [3 millions de dollars exactement, peut-on lire après avoir cliqué sur le fameux bouton] sur son compte en banque de commander un avatar personnel. Il balaie les critiques selon lesquelles son projet, s’il aboutit, risque de diviser l’humanité en deux classes distinctes – les mortels et les immortels.

“Je veux que ce soit un jouet pour les riches comme pour les pauvres, riposte-t-il après un très bref instant de réflexion. Le projet ‘bouton d’immortalité’ est l’occasion de rapprocher cette technologie des citoyens lambda. Je n’ai pas suffisamment de moyens pour mettre en œuvre toutes les étapes de ce projet à moi tout seul. Mais mon but est de faire en sorte qu’il soit abordable et accessible à tous.”

Avant de prendre congé, je lui demande si, derrière son flegme apparent, il n’a pas parfois l’impression de vivre dans l’un de ces films de science-fiction qu’il prise tant. Ne prend-il jamais une minute pour s’émerveiller – ou s’alarmer – de la tournure qu’a prise sa vie ? Pour une fois, il semble interloqué par ma question. Puis son visage se fend de l’un de ses larges sourires dont il est coutumier.

La première fois que je suis allé aux États-Unis, se souvient-il, je me suis endormi dans l’avion, et lorsque je me suis réveillé je me suis demandé : ‘Qu’est-ce que je suis en train de faire, là ? Je pars aux États-Unis pour dire aux gens qu’ils vont devenir immortels grâce à des corps artificiels. Est-ce qu’ils vont me prendre au sérieux ?’ Mais plus tard, après y avoir réfléchi à tête reposée, je me suis rendu compte que oui, c’était vraiment faisable. Depuis, je n’ai plus jamais douté.

Dmitry Itskov est-il un grand excentrique ou bien un authentique pionnier qui changera un jour nos vies à jamais ? Les décennies à venir nous le diront.

Courrier International

Commentaires

X