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Afrique : Le défi des classes moyennes

Sep
2014

L’émergence de l’Afrique passe par l’essor des classes moyennes.
 Pourtant, elles sont bien différentes en Afrique de celles du reste du monde. 
La grande pauvreté persiste. Et les frustrations menacent.

Il se compte 350 millions de personnes dans la classe moyenne africaine, autant qu’en Inde ou en Chine ! La nouvelle réjouit tous ceux qui sont persuadés qu’enfin l’Afrique émerge. Le boom des matières depuis le début des années 2000 et la nouvelle attractivité du continent sur la scène internationale ont permis ce changement essentiel pour le continent, dont le moteur économique repose sur les exportations de produits bruts (pour un tiers), sur la construction d’infrastructures (un tiers) mais aussi, désormais, sur la consommation interne, pour le dernier tiers.

Les multinationales s’associent à des partenaires locaux (sud-africains et nigérians notamment) pour pénétrer les marchés de consommation, qu’il s’agisse de grandes chaînes de distribution (Walmart, Carrefour), de services bancaires, de brasseurs et de vendeurs de boissons (Pernod-Ricard, Diageo), de cigarettiers, de firmes de vêtements, d’opérateurs de téléphonie et d’informatique, de compagnies pharmaceutiques et cosmétiques : L’Oréal cible désormais la beauté noire ! La capacité des Africains à adopter les innovations qui leur sont utiles, par exemple tous les services par téléphone portable, comme le mobile banking (M-Pesa en Afrique de l’Est), les rend beaucoup plus réactifs que les consommateurs occidentaux.

Comme les entreprises chinoises l’ont parfaitement compris, il vaut mieux vendre beaucoup et pas cher (« cibler le bas de la pyramide ») à des millions de pauvres que peu et cher à quelques happy few, d’autant que l’un n’empêche pas l’autre si la gamme de produits est bien ciblée : on peut en Afrique vendre du champagne, du cognac, des smartphones et des berlines de luxe à la minorité très aisée, mais aussi des millions de cyclomoteurs, de téléphones basiques et de fast-foods (avec pour corollaire l’explosion du diabète au sein de populations dont les organismes habitués à la frugalité ne sont pas préparés à manger gras et sucré…).


La montée des classes moyennes laisse entrevoir pour les États la possibilité de percevoir des recettes fiscales directes qui puissent porter le développement : pour l’instant, leurs recettes budgétaires reposent surtout sur la fiscalité indirecte, la taxe sur la valeur ajoutée (qui présente l’inconvénient de pénaliser les pauvres et de les enfermer dans le secteur informel) ou les recettes douanières sur l’importation des marchandises aux frontières : le poste d’inspecteur des douanes, les fonctionnaires portuaires et tous les agents qui sont affectés aux activités d’import-export occupent les fonctions parmi les plus convoitées en Afrique !

L’exemple de l’Afrique du Sud présente un cas d’école tout à fait intéressant : la nation arc-en-ciel est devenue un pays de classes moyennes depuis la fin de l’apartheid grâce à l’augmentation des salaires, aux transferts sociaux et aux quotas visant à accroître la participation des Noirs dans la fonction publique et à l’université (politique de discrimination positive).

Près de la moitié de la population sud-africaine est désormais considérée comme appartenant à la classe moyenne. Elle possède l’électricité (4 Sud-Africains sur 5), des ordinateurs, des fours à micro-ondes, des voitures. Quand on en exclut la floating middle class (encadré ci-dessous), cette classe moyenne sud-africaine comporte encore près du cinquième de la population du pays, environ 10 millions de personnes, et elle est composée pour plus de moitié de Noirs et d’un tiers de Blancs. Il y a dix ans, en 2004, c’était l’inverse : les Blancs formaient la moitié de la classe moyenne et les Noirs moins du tiers, ils ne représentaient alors que 1,7 million de personnes.

Les doléances de la classe moyenne

Mais les troubles qui agitent régulièrement l’Afrique du Sud le montrent aussi : cette classe moyenne fragile revendique une gouvernance et un aménagement du territoire à la hauteur de ses espérances. Son caractère urbain et sa jeunesse la rendent prompte à tous les débordements.

Pour prospérer, la classe moyenne a besoin d’un contexte politique de stabilité des institutions, de confiance envers l’avenir et de sécurité. Mais, paradoxalement, son émergence peut engendrer au contraire des tensions sociales et de l’instabilité. Les convulsions qui ont saisi les BRICs au cours des dernières années correspondaient précisément aux revendications d’une classe moyenne désormais bien constituée, qui estimait que le gouvernement n’était pas à la hauteur de ses attentes. Elle descend alors dans la rue, réclame et se révolte, comme le montrent les émeutes de la faim de 2007-2008 et 2010 ou les révolutions arabes de 2011.

Refus de la corruption et des passe-droits, dénonciation des goulets d’étranglement dans les infrastructures et du coût des transports, insuffisance et mauvaise qualité de l’offre en matière d’éducation et de santé, révolte devant la progression foudroyante des inégalités, la classe moyenne n’accepte pas de voir se profiler le risque de déclassement qu’elle redoute plus que tout.

Il ne faut pas oublier en effet que l’Afrique reste d’abord et avant tout le continent de la pauvreté : au sud du Sahara, 400 millions de personnes (la moitié de la population) disposent toujours de moins de 1,25 dollar par jour pour vivre. Les deux tiers de moins de deux dollars ! Certes, ce pourcentage est en diminution : 70 % en 2000, 65 % aujourd’hui. Mais l’espérance de vie (55 ans) reste inférieure de 24 ans à celle des pays de l’OCDE. Plus de 50 millions d’enfants ne sont pas scolarisés. La moitié de la population a moins de 25 ans. Le chômage massif touche la jeunesse : 200 millions de personnes, 60 % des chômeurs du continent, sont des jeunes Africains de 15-24 ans ! Il la renvoie dans le secteur informel, qui continue d’assurer plus de la moitié des emplois. La tentation de l’émigration et des activités illicites est toujours présente.

Le quintile supérieur de la population (les 20 % les plus riches) détient 50 % de la richesse en Afrique subsaharienne, mais le quintile inférieur (les 20 % les plus pauvres), moins de 5 % ! Aux inégalités internes, s’ajoutent les inégalités entre pays. Environ le cinquième de la population africaine (200 millions de personnes) vit dans des pays en conflits, où règnent l’insécurité, la violence, la mauvaise gouvernance. Ce sont en général des pays où la population vit d’une agriculture de subsistance et reste affectée par la grande pauvreté.

Urbanisation et périurbanisation

Pour comprendre le décalage terrible entre les attentes de la population et la réalité de l’offre économique, il faut revenir à cette réalité unique qui caractérise le continent africain : l’importance du réservoir rural. 550 millions de personnes vivent toujours dans les campagnes. Ce n’est qu’en 2030 que la population des villes dépassera celle des campagnes au sud du Sahara.

D’ici là, 500 millions d’Africains quitteront les campagnes pour rejoindre les villes !

Le phénomène urbain évolue à la mesure de cette immense migration : aux indépendances, qui voient se lever les restrictions aux migrations en provenance des campagnes en vigueur durant la colonisation, et jusqu’au début des années 1980, c’est la ville primatiale, généralement la capitale, qui concentre l’urbanisation. On parle de macrocéphalie urbaine. Progressivement, en raison de la volonté de rééquilibrage des pouvoirs publics et des difficultés de la vie dans la mégalopole, le réseau urbain se rééquilibre en direction des villes petites et moyennes. La capitale reste toujours disproportionnée par rapport au reste du tissu urbain, mais sa prééminence s’amenuise.

Ce qui caractérise aujourd’hui l’évolution urbaine, c’est qu’à ces deux phénomènes est venue se greffer la montée de la périurbanisation. Beaucoup de villages deviennent de gros bourgs, tandis qu’autour des villes, les banlieues s’étirent indéfiniment, marquées par l’imbrication des activités de services urbains et la persistance des champs cultivés. La croissance démographique urbaine d’ici 2030 devrait se réaliser aux deux tiers dans les villes secondaires.

Au bilan, 60 % des citadins africains vivent dans des bidonvilles. Soucieux de maîtriser l’expansion urbaine, anarchique en l’absence de schémas d’aménagement et de plans d’occupation des sols, les pouvoirs publics se livrent régulièrement à des opérations brutales de déguerpissement, rasant les bidonvilles dont les habitants ne détiennent pas de titres de propriété légaux, afin d’affecter aux classes moyennes, souvent des fonctionnaires, les nouveaux lotissements. Il en résulte une extension de la ville à ses périphéries, les « déguerpis » étant réduits à s’installer dans des quartiers non encore touchés par l’expansion urbaine, et son corollaire : accroissement des mouvements pendulaires, donc de la congestion du trafic aux heures de pointe, de la pollution, et très grandes difficultés à trouver un emploi dans le secteur formel pour toute cette population flottante qui peine à trouver sa place dans la ville.

La grande caractéristique de cette urbanisation africaine, c’est que les liens avec le monde rural restent encore très forts. La mobilité caractérise les migrations : on vient à la ville pendant la saison sèche, pour vivre de petits boulots pas forcément légaux, mais on retourne à la campagne quand arrivent les pluies et qu’il faut de la main-d’œuvre pour cultiver les champs. Les liens avec le village permettent de conserver un approvisionnement privilégié en produits frais et de fournir ceux qui sont restés en brousse en biens et services urbains, parfois chèrement monnayés. Le géographe Jean-Louis Chaléard écrit ainsi que les citadins ont toujours un pied dedans, un pied dehors. Les familles urbaines se voient confier des jeunes en provenance de la campagne pour les héberger et les scolariser en échange de services domestiques, c’est la pratique du tutorat – qui se résume parfois à l’exploitation pure et simple d’une main-d’œuvre jeune et captive. Dans les quartiers populaires, les communautés se regroupent par régions, voire par villages d’origine, ce qui permet aux nouveaux arrivants des campagnes de trouver un point de chute et maintient les solidarités anciennes.

La redistribution, 
impératif social

Pourtant, le géographe Patrick Gilliard note au Niger une explosion de la mendicité. Les solidarités traditionnelles ne se perpétuent en effet que lorsqu’il y a possibilité de réciprocité. Lorsque l’arrivée à la ville se traduit par une déstructuration sociale (foyers monoparentaux, femmes répudiées, mortalité liée au sida, départ des jeunes qui refusent le poids des anciens et des traditions au village), l’individu se retrouve isolé et ne peut plus compter sur ses réseaux. Le phénomène des enfants des rues, réduits à la mendicité, au chapardage ou à la prostitution, s’aggrave ainsi avec l’urbanisation.

Même si globalement on vit mieux en ville, où l’on a accès aux services de santé, d’éducation, de planning familial, et aux emplois domestiques et de services offerts par la bourgeoisie, la pauvreté urbaine est plus visible et plus violente que la pauvreté rurale, où l’individu peut toujours compter sur la solidarité du village et se nourrir grâce à l’autoconsommation.

L’omniprésence
 du microcrédit

De la rupture des solidarités naît la montée de l’individualisme : les nouvelles bourgeoisies en ont assez d’entretenir la parentèle élargie, alors que la redistribution peut affecter jusqu’au tiers du revenu. Les inégalités foncières et sociales s’aggravent. Sur le modèle de l’Occident, l’Afrique du bien (matériel) évince l’Afrique du lien (social) et celui qui s’enrichit en vient souvent à se calfeutrer pour se protéger des sollicitations incessantes. De même, celui qui accède à une charge politique ou à une fonction de prestige est assailli de quémandeurs. C’est la politique du ventre, du titre de l’ouvrage de Jean-François Bayart : quand on vous a « donné à manger », il faut que tous les proches en bénéficient. Ne pas redistribuer, ne pas faire profiter la famille ou le village de vos largesses, c’est déchoir. L’émigré est tenu d’envoyer une partie significative de son revenu à sa famille ou à son village d’origine, surtout si la communauté s’est cotisée pour lui permettre de partir et de financer son voyage auprès du passeur.

Il serait erroné de croire que les foyers ruraux vivent juste de leur production familiale. Les études de l’AFD montrent la monétarisation croissante des campagnes, y compris pour l’alimentation. Rares sont désormais les foyers qui vivent en autoconsommation de leur production vivrière : même la plus modeste famille rurale a des besoins monétaires, ce qui invalide le discours visant à renvoyer les paysans aux cultures vivrières.

Qu’il s’agisse d’envoyer les enfants à l’école, de payer les recharges du téléphone ou le groupe électrogène et le café Internet, de se faire soigner ou d’acquérir un moyen de locomotion, le paysan aujourd’hui a toujours besoin de cash. Hier, il se finançait par les tontines, ces systèmes de caisse collective très anciens en Afrique où chacun contribue à un pot commun dont le contenu est affecté à tour de tôle à chacun des participants, le plus souvent pour lui permettre d’assumer des dépenses de nature sociale : mariage, funérailles, cérémonies de passage à l’âge adulte – circoncision des jeunes garçons par exemple. Aujourd’hui, la microfinance a envahi l’espace populaire.

Les institutions de microcrédit démarchent de façon agressive et concurrente les personnes vivant en milieu périurbain, si touchées par la publicité et les tentations multiples qu’elles offrent des proies faciles. Il n’est pas rare ainsi de rencontrer des familles en situation de surendettement parce qu’elles ont contracté auprès de multiples organismes différents des crédits à la consommation.

Les activités financées par le microcrédit (petite restauration, petit élevage, atelier de couture ou de coiffure…) ne permettent pas de sortir de la pauvreté, elles servent juste d’amortisseur social. Au Bénin, les femmes se lancent dans la fabrication et la vente d’alcool (le tchouk) pour pouvoir rembourser leur crédit au plus vite. Mais la multiplication des institutions de microfinance crée aussi des opportunités économiques et un pouvoir d’achat certain. Tout se vend et s’échange en périphérie des villes, dans les quartiers populaires ou dans les grands marchés centraux.

Au bilan, dans cette Afrique en ébullition, les classes moyennes offrent à la fois une formidable opportunité de développement, mais elles sont aussi le chaudron dans lequel bouillonnent tous les risques. À l’image de la bolsa familia brésilienne, du new deal indien, ou du concept de « petite prospérité » en Chine, les dirigeants africains les plus inspirés savent qu’ils ne pourront tenir leur pays qu’en développant de véritables programmes de redistribution sociale puisqu’en l’absence de la soupape de sécurité que serait une émigration massive, l’avenir du continent repose désormais sur l’essor de son marché interne.

De deux à vingt dollars par jour

Si le développement des classes moyennes caractérise la mondialisation et l’essor des pays émergents, leur définition, telle qu’elle est généralement adoptée, notamment par la Banque mondiale, suscite en Afrique un ajustement spécifique : alors que la « global middle class » du monde englobe les populations dont le pouvoir d’achat quotidien va de 12 à 50 dollars par jour en parité de pouvoir d’achat (4 000 à 17 000 dollars par an), cela ne représente qu’un peu moins de 50 millions de personnes sur le continent africain.

La Banque africaine de développement considère donc qu’en Afrique, la classe moyenne démarre à partir d’un pouvoir d’achat supérieur à 2 dollars US en PPA (parité de pouvoir d’achat) par personne et par jour. Pour elle, la classe moyenne, ce sont les personnes dont le pouvoir d’achat va de 2 à 20 dollars par jour.

Elle les subdivise en trois catégories :

• la masse des personnes qui viennent de s’arracher à la pauvreté extrême et aux préoccupations de survie pour commencer déjà à disposer d’un pouvoir d’achat. C’est la « floating middle class » (classe moyenne flottante), qui dispose de 2 à 4 dollars par jour. Elle représente environ 200 millions de personnes, l’écrasante majorité de la classe moyenne africaine ;

• la « lower middle class », qui dispose de 4 à 10 dollars par jour. Elle compte environ 80 millions de personnes ;

• la « upper middle class » enfin, qui dispose d’un revenu supérieur à 10 dollars par jour et par personne (et inférieur à 20), qui représente environ 40 millions de personnes.

Au total, c’est donc environ 320 millions de personnes qui feraient partie de la classe moyenne africaine parce qu’elles disposent d’un revenu quotidien compris entre 2 et 20 dollars par jour en PPA.

Depuis 1990, cette classe moyenne a doublé en volume (151 millions de personnes en 1990, 27 % de la population du continent) et s’est accrue en pourcentage : plus d’un Africain sur trois fait aujourd’hui partie de la classe moyenne (35 % de la population). Le taux d’accroissement de cette classe moyenne africaine (+ 3,1 % par an de 1980 à 2010) est supérieur à celui de la croissance démographique (+ 2,6 % par an).

Dans chaque pays, la classe moyenne présente des spécificités différentes. Le facteur clé de son apparition est l’urbanisation. Vient ensuite l’importance du secteur secondaire et de la fonction publique. Cependant, rares en dehors de l’Afrique du Nord et de l’Afrique australe sont les pays qui connaissent cette industrialisation. Le secteur secondaire ne représente que 11 % en moyenne de la population active, contre 31 % en Asie de l’Est. Et la classe moyenne issue de la fonction publique a beaucoup souffert de la décennie de la dette (1980-1990) et des plans d’ajustement structurel qui l’ont caractérisée ; elle a ensuite été affectée par la décennie du chaos, qui était celle des conflits internes et de la baisse de l’aide publique au développement (1991-2001). Depuis le début des années 2000, c’est l’essor du secteur privé et le boom des matières premières qui expliquent la montée des classes moyennes.

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