Plein ecran

Edelweiss et lutte des classes

Août
2014

Inventé par des aristocrates, l’art de gravir les montagnes demeura réservé aux classes aisées jusqu’à l’irruption de l’escalade sportive, dans les années 1980. Aux temps héroïques, les alpinistes cherchaient en premier lieu à se distinguer de la masse. Leur sensibilité à la beauté des cimes et à une nature grandiose allait de pair avec leur dédain pour les rustres vivant dans ces contrées reculées.

Les découvertes scientifiques ne suscitent pas toujours l’enthousiasme. Quand des chercheurs annoncent la mise au point d’une molécule ou d’un hybride dotés de vertus miraculeuses, ils se heurtent fréquemment au scepticisme de l’opinion publique, prompte à s’inquiéter des conséquences écologiques, sanitaires ou sociales de ces innovations.

Personne, au sein de la communauté scientifique, ne s’attendait pourtant à la tempête d’indignation qui a accueilli la grande trouvaille du centre de recherches suisse Agroscope Changins-Wädenswil (ACW). En 2006, les agronomes d’ACW annoncent avoir réussi à cultiver une souche commercialement exploitable de l’edelweiss, baptisée « Helvetia ».

L’industrie cosmétique convoite déjà la petite fleur sauvage des Alpes pour ses propriétés anti-inflammatoires, réelles ou imaginaires. La version domestiquée pourrait, selon les scientifiques, galvaniser le marché et fournir une source appréciable de revenus aux paysans de la montagne comme à la Suisse tout entière.

Mais la perspective d’une industrialisation de l’edelweiss soulève un tollé dans tout le pays. Un courrier des lecteurs paru dans la Tribune de Genève résume l’état d’esprit général : « Laissons tranquille cette jolie fleur, symbole de la Suisse. »

Emblème national, l’étoile-d’argent ne devrait offrir ses charmes qu’au montagnard osant « s’aventurer dans les rochers au péril de sa vie (1) ». Cette anecdote reflète les valeurs projetées sur l’edelweiss à partir du XIX e siècle. Si elles s’affirment avec moins de virulence que jadis, ces représentations restent présentes dans la Suisse d’aujourd’hui. La
bronca provoquée par l’invention de l’Helvetia invite à examiner de plus près les racines historiques de cette imagerie.

Graal végétal

Très en vogue en Europe à partir des années 1860, la pratique de l’alpinisme a amorcé la charge symbolique de l’edelweiss. Dans ce milieu composé majoritairement de citadins de haute culture, on célébrait non seulement les vertus de l’effort et de l’ascension, mais aussi une vision idéalisée du corps et de la nature.

La frêle mais vaillante fleur des Alpes condensait parfaitement ces représentations, au point d’être choisie comme emblème par la Fédération germano-autrichienne des alpinistes, créée en 1873. L’appropriation de la montagne par les nouvelles élites représenta pour l’edelweiss une promotion inespérée.

Dépourvue de propriétés médicinales ou nutritives dans la tradition locale, et donc jugée sans intérêt sur le plan économique, la plante végétait jusque-là dans l’indifférence totale des habitants des alpages.

Mais, pour que l’immortelle des neiges joue à plein sa nouvelle fonction de symbole des vertus bourgeoises, il fallait lui trouver des qualités exceptionnelles. On décida alors de célébrer sa rareté. Au cours des dernières décennies du XIX e siècle, et au mépris de toutes les connaissances botaniques, on se délecte de poèmes et de tableaux dans lesquels l’anodine petite fleur apparaît comme une sorte de Graal végétal. Elle ne pousserait que sur des falaises abruptes ou dans des crevasses enneigées ou verglacées.

L’objet de cette mystification n’est pas que poétique: la gloire de l’intrépide alpiniste qui aura su la cueillir n’en sera que plus éclatante. De Sissi impératrice à Astérix chez les Helvètes, cette image sublimée a été reproduite et diffusée jusqu’à nos jours dans la culture populaire, contribuant à l’extraordinaire notoriété d’une fleur qui n’en demandait pas tant.

Les tableaux et poèmes du XIX e siècle mettent en évidence une autre valeur associée à l’étoile-d’argent dans l’imaginaire des amateurs de cimes : la pureté.

Ce fantasme se manifeste sous deux formes. D’une part, la stylisation de la plante en créature féerique – la « dame blanche (2) » – illustre une conception des sexes dans laquelle l’alpiniste, incarnation de la force et de la bravoure masculines, part à la conquête de la femme-fleur évanescente, mutique et immobile, si intouchable dans sa perfection féminine qu’à son approche le héros s’expose à une mort tragique.

Par ailleurs, les cimes blanches immaculées où s’épanouit l’edelweiss sont inaccessibles à la grisaille viciée des villes et de leurs masses laborieuses, et donc propices à l’utopie élitiste d’une vie altière s’élevant au-dessus du lot commun.

Arc-bouté sur ces idéaux, le milieu des alpinistes réagit avec véhémence aux menaces réelles ou fictives qui pèsent sur l’immortelle des neiges au crépuscule du XIX e siècle. Le pire danger, pour lui, vient du commerce des fleurs, en plein essor depuis l’apparition du tourisme alpin.

Les fleuristes de la ville profitent de la nouvelle mode en fournissant des plantes sauvages aux jardins bourgeois, tandis que les montagnards complètent leurs maigres ressources en vendant aux vacanciers des bouquets cueillis dans les environs.

Alarmé par le phénomène, le Genevois Henry Correvon et un groupe de membres du Club alpin suisse fondent en 1883 l’Association pour la protection des plantes (3). Par des campagnes d’information, ils entendent sensibiliser l’opinion aux dégâts causés par ce commerce et dissuader les touristes d’y participer.

Ces pionniers de l’écologie se méfient néanmoins de toute intervention de l’État. En libéraux intransigeants, ils s’opposent même à l’instauration d’une loi. Rétrospectivement, leur argumentaire peut paraître surprenant: il se focalise exclusivement sur la montagne, repeinte aux couleurs du patriotisme et de l’esthétique. Il n’accorde pas la moindre attention aux problèmes d’environnement des vallées urbanisées et aux grands travaux qui s’y multiplient à cette époque: construction de routes, de chemins de fer, assèchement des marais.

Pour autant, le rôle de ces organisations dans l’émergence d’une conscience moderne de la vulnérabilité de l’écosystème ne doit pas être sous-estimé.

Un monde de pureté

Les protecteurs de la flore alpine revendiquaient une vision de la nature étroitement liée à une perspective de classe. Peu sensibles aux conditions de vie des populations locales, dont la pauvreté contribuait largement à l’essor du commerce des fleurs dans les lieux touristiques, les riches alpinistes de la ville évacuaient la dimension sociale du phénomène.

Dans leur esprit, les montagnards n’étaient que des rustres cupides et aveugles aux beautés du paysage.

Paradoxalement, les élites urbaines déniaient ainsi aux habitants leur droit d’usage sur un territoire qu’elles avaient elles-mêmes contribué à mettre en valeur – symboliquement d’abord, économiquement ensuite.

Ces conflits d’usages prirent une forme encore plus exacerbée dans les pays voisins de la Suisse. Fondée en 1900 à Munich par des membres de l’Association germano-autrichienne d’alpinisme, l’Association pour la protection des plantes des Alpes se distingue par sa rhétorique martiale. La défense de l’edelweiss lui paraît justifier l’adoption de mesures répressives, voire militaires.

En 1920, des membres de l’association créent ainsi la « garde de la montagne », une milice chargée de patrouiller autour des sites de floraison et, au besoin, de corriger physiquement les intrus. Dans leur journal, ces vigoureux amis de la nature se répandent en déclarations de guerre contre les « voleurs d’edelweiss » et autres « vandales de la végétation » (4).

La prétention des alpinistes à s’arroger l’usage et les « valeurs » de la montagne s’inscrit dans une lutte des classes qui ne cesse de se durcir tout au long des premières décennies du XX e siècle. Elle ne prend plus seulement pour cible le petit peuple: peu à peu, le massif alpin devient aussi le théâtre d’une guerre par procuration entre la bourgeoisie urbaine et le prolétariat dans son ensemble.

La découverte des plaisirs de la montagne par des catégories de plus en plus larges de la
population – travailleurs y compris – mécontente fortement les alpinistes. Ce milieu conservateur perçoit l’apparition d’un tourisme de masse non seulement comme un danger pour la flore, mais surtout comme une atteinte à ses propres privilèges.

La décadence de la vie urbaine vient corrompre un monde de pureté jusqu’alors réservé à la jouissance quasi exclusive des élites. En s’érigeant en pères protecteurs de la nature, les alpinistes revendiquent surtout la permanence de leur monopole sur leur terrain de jeu.

Exemple de cette vision étroite du partage, le Club alpin suisse demeure interdit à la gent féminine de 1907 à 1980 (il est aujourd’hui présidé par une femme).

Chez les grimpeurs, les enjeux idéologiques pesaient au moins autant que les préoccupations environnementales. Leurs diatribes contre la « vulgarisation » débordaient d’ailleurs le cadre de la montagne.

Dans les revues spécialisées, les chroniqueurs fustigeaient régulièrement l’utilisation de l’image de l’étoile-d’argent dans la publicité ou la culture populaire, l’association de l’auguste fleur des Alpes et de la consommation profane étant jugée de « mauvais goût ».

Plus d’un siècle avant la polémique de l’Helvetia, toute tentative de cultiver la plante fétiche suscitait déjà des protestations. En 1884, les premiers échantillons d’edelweiss domestiques se voient ainsi qualifiés de « monstres » dans le bulletin de l’Association pour la protection des plantes (5).

Un auteur autrichien assimile les fleurs blanches poussées hors de leur habitat naturel à des « prolétaires de la déchéance (6) ». La commercialisation et la culture mettent l’une comme l’autre en péril les valeurs de rareté et de pureté forgées par les alpinistes. Brusquement, la fleur qu’ils vénèrent surgit au beau milieu des villes et s’offre au tout-venant à un prix abordable.

Leurs protestations témoignent de l’esprit de corps d’une bourgeoisie inquiète pour ses prérogatives dans un espace urbain qui se démocratise.

L’offensive acharnée menée pour la préservation de son hégémonie politique et culturelle ne se déroule pas seulement dans les usines et les rues des épicentres capitalistes. Elle porte aussi sur les territoires idéalisés de la nature alpine, où l’edelweiss devient malgré lui et pour longtemps un vecteur symbolique de la lutte des classes.

Notes:

(1) Tribune de Genève, 20 novembre 2006.

(2) Estella Canziani, Costumes, mœurs et légendes de Savoie, La Fontaine de Siloé, Montmélian, 2003 (1 re éd.: 1905).

(3) Cf. Anne Vonèche, « Henry Correvon, histoire d’une vocation », dans Annemarie Bucher, Johannes Stoffler et Fred Truninger (sous la dir. de), Aux Alpes, citoyens !, Institut für Geschichte und Theorie der Architektur, Zurich, 2005.

(4) Cf. Georg Frey, « Erreichtes und Erstrebtes. Betrachtungen zum Alpenpflanzenschutz », dans Jahrbuch des Vereins zum Schutze der Alpenpflanzen, Jahrgang 13, Eigenverlag, Munich, 1941.

(5) Bulletin de l’Association pour la protection des plantes, n° 2, Genève, 1884.

(6) Ernst Moritz Kronfeld, Das Edelweiss, Hugo Heller & Cie, Vienne, 1910.

Le Monde Diplomatique

États-Unis : Le peuple des ténèbres
Portugal : Espirito Santo, des dessous pas affriolants

Commentaires

Accueil
Menu
X