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Quand un éditorialiste demande la suppression du défilé militaire du 14 juillet avec de mauvais arguments…

Juil
2014

La modestie n’est pas la qualité la plus souvent partagée. Surtout chez ceux qui ont des avis sur tout comme s’ils avaient la science infuse… Ainsi, comme souvent  à l’approche du 14 Juillet, il se trouve quelques voix pour remettre en cause le défilé militaire sur les Champs-Elysées et balancer (il n’y a pas d’autre mots) des idées reçues sur la politique de défense. Il n’y aurait pas de mal à cela si de tels propos tenus étaient le fruit d’une réflexion, basée sur des faits et des réalités. Et cela ne serait pas si important s’il n’y avait de grands médias pour les relayer (étonnant qu’aucun d’entre eux n’ait eu encore l’idée de placer un micro dans un bistro…).

Les déclarations d’Hervé Gattegno, sur les ondes de RMC/BFM TV, le 11 juillet, entrent dans cette catégories. Pour son dernier « coup de gueule » avant les vacances (c’est dire si elles seront les bienvenues), le rédacteur en chef de la cellule investigation au Point, n’a pas été très inspiré, au point que ces propos sont teintés de démagogie.

Qu’a-t-il dit ? Selon lui, il faut « supprimer le défilé militaire du 14 Juillet » car c’est une « une idée qui irait dans le sens d’une meilleure défense de la patrie puisque notre bataille principale, elle se mène sur le front des déficits publics et de la dette extérieure ». Or, « à côté de cette menace-là, la parade annuelle de nos armées est inutile et anachronique – il n’y a plus que les dictatures qui le font. C’est un déplacement de force déplacé. Et une démonstration de force gratuite qui est plutôt coûteuse (en argent, en temps et en carburant – sans parler de l’empreinte carbone). Donc on pourrait s’en dispenser sans transformer la fête nationale en défaite nationale ».


Premier point : le défilé militaire sur les Champs-Elysée coûte 3,6 millions d’euros (entre 400.000 et 100.000 euros ont été économisé l’an passé), soit le salaire annuel de 12 traders (moyenne de 2013). Et à comparer aux 2.000 milliards d’euros de dette, ce n’est pas sa suppression qui remettra sur les rails les finances publiques !

Deuxième point : il n’y a que les dictatures qui organisent des grand défilés… La Belgique appréciera, elle qui, à l’occasion de sa fête nationale (le 21 juillet), fait défiler ses militaires. Comme l’Inde (fête de la République), la Grèce ou encore l’Italie. Et il y a souvent des parades militaires aux Etats-Unis (et même un défilé lors de l’investiture du président), au Royaume-Uni ou même au Japon (et sa Constitution pacifiste – ou du moins qui l’était).

Mais qu’à cela ne tienne. Pour M. Gattegno, le défilé du 14 Juillet a été « inventé en 1880 pour afficher le redressement militaire de la France, 10 ans après la défaite de Napoléon III contre la Prusse – avec l’objectif de reconquérir l’Alsace et la Lorraine ». Plus loin, il ajoute : « Alors qu’à l’origine, le 14 juillet est une fête de paix et d’unité nationale qui n’a rien de militaire : on célèbre la fête de la Fédération (1790) et non la prise de la Bastille – c’est le moment où Louis XVI accepte la République. Ça veut bien dire que notre défilé de soldats, de chars et d’avions de chasse marche en réalité… à contresens ».

Petit détail : Louis XVI n’a pas accepté la République lors de la fête de la Fédération de 1790… mais a renvanche juré de maintenir « la Constitution décidée par l’Assemblée nationale ». Ce qui n’est pas la même chose (Et non, le roi n’a pas abdiqué ce jour-là…). À cette occasion, 14.000 soldats fédérés défilèrent de la Bastille au Champ de Mars. Voilà l’origine du défilé du 14 juillet, qui, il est vrai, a été réintroduit en 1880 pour effectivement marquer le redressement militaire de la France après la perte de l’Alsace-Lorraine. Mais pas seulement puisqu’il s’agissait aussi de valoriser l’armée comme étant protectrice de la Nation et de la République. C’est aujourd’hui encore l’une de ses raisons d’être.

Mais vient le moment le plus savoureux de l’intervention de M. Gattegno. « En France, a t-t-il dit, il y a une telle dévotion envers la chose militaire que toute idée de restriction est assimilée à de la propagande séditieuse. Le PR (président de la République) décide seul d’engager nos troupes en Afrique, les généraux exigent dans la presse la sanctuarisation du budget de la défense (alors qu’on ferme des tribunaux et des écoles), tout le monde se met au garde-à-vous. »

Dévotion envers la chose militaire en France ? Si tel était le cas, comment expliquer que les armées ont perdu (ou vont perdre) plus de 80.000 [emplois, personnes] en 10 ans dans une relative indifférence ? Un plan social chez Mory-Ducros d’une importance 30 fois moindre met la presse en émoi. Et il y a une telle « dévotion » que l’armée de Terre peine à recruter ou encore que l’on insiste sur le « lien armée nation ». En outre, les journaux, télévisés ou non, ne s’éternisent pas sur les affaires du monde, sur les conflits et les opérations en cours, sauf quand ils commencent.

Comment, dans ces conditions, les Français peuvent avoir conscience des enjeux et des risques sur leur sécurité? Combien de Français savent que sans les retombées de l’aviation militaire, Airbus n’aurait pas connu le succès qu’il a aujourd’hui ou que sans la dissuasion nucléaire, la France aurait perdu la maîtrise de technologies de pointe, que ce soit dans les moteurs de fusée ou les processeurs de base? (au sujet de la dissuasion, M. Gattegno avait tenu, l’an passé, des propos tout aussi déconnectés… Il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, dit-on…).

Quant aux interventions militaires, si elles sont décidées par le chef de l’Etat (et c’est heureux car qui sait ce qui se serait passé au Mali en 2013 !), le Parlement a son mot à dire quand il s’agit de les prolonger (alinéa 3 de l’article 35 de la Constitution). Mais il n’y a pas que les opex. Il y a aussi les missions intérieures, qui vont de la lutte contre les feux de forêt à la surveillance de l’espace aérien, en passant par la sécurité maritime et la lutte contre les trafics en tout genre et la pêche illicite en encore à la dissuasion nucléaire. Et tout cela a un coût.

Aussi, s’agissant du « budget sanctuarisé » devant lequel « tout le monde se met au garde à vous » évoqué par M. Gattegno, c’est oublier que la Défense a consenti 1 milliard d’annulation de crédits en moins de 6 mois en échange de recettes exceptionnelles supplémentaires que personne ne sait où trouver! Et ce n’est sans doute pas fini.

« L’armée doit participer à l’effort de redressement des comptes publics. Cela dit, les restrictions imposées à la défense sont surtout des suppressions de postes. Mais la bataille budgétaire a donné lieu à de grandes manœuvres et aussi de petites : le financement des opérations extérieures est prévu sur une ligne à part », a encore affirmé M. Gattegno.

Mais qu’il se rassure, les armées participent à cet effort de redressement des finances publiques. Déjà avec le milliard déjà évoqué plus haut. Puis avec la dernière Loi de programmation militaire (LPM), dont la trajectoire financière impose une baisse de la masse salariale de 4 milliards d’euros, une réduction des commandes d’environ 14 milliards par rapport à la LPM précédente et de nouvelles restructurations qui mettront à mal quelques économies locales. Que faut-il d’autre ? Que les militaires paient pour ceux qui n’ont pas encore fait les efforts de rationalisation ?

Quant aux financement du surcoût des opérations extérieures (opex), ce n’est pas une « ligne à part » : il est assuré, au minimum, à hauteur de 450 millions d’euros par le ministère de la Défense. Les dépassements sont pris en charge par la solidarité gouvernementale, à laquelle contribue aussi l’Hôtel de Brienne (13-14%).

La question n’est pas de disposer d’un budget de la défense pléthorique mais de permettre à la France de tenir son rang et à ses armées de remplir les missions qui lui ont été fixées par les autorités politiques dans les meilleurs conditions possibles. Or, force est de constater que ce n’est pas le cas, avec 1.400 véhicules en attente d’être remis en état ou encore des militaires qui déploient des trésors de débrouillardise et de courage sur les théâtres d’opérations, le tout dans des conditions extrêmement difficiles et dangereuses.

Aussi, le « coup de gueule » de M. Gattegno est pour le moins malvenu. S’il s’agit de redresser les comptes publics, il ne faudrait pas perdre de vue que l’industrie de la défense rapporte au commerce extérieur la bagatelle de 5 milliards d’euros par an (voire plus), qu’elle représente des emplois hautement qualifiés, que, via ses dépenses en récherche et en développement, elle met au point des technologies duales, c’est à qui peuvent avoir une application civile. À l’heure où l’on parle de compétitivité, ce n’est pas un mal.

Opex360

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