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L'architecture de survie en milieux urbains hostiles

Avr
2014

À l’orée des années 1990 est inventé un nouveau domaine particulier de l’architecture humanitaire, inconnu auparavant: l’architecture de survie en milieux urbains hostiles destinée aux sans-abris, qui se caractérise par une réduction drastique des échelles d’intervention, de temps et de coût.

Des démarches isolées ou de concepteurs regroupés au sein d’associations, s’inspirent tout à la fois des pratiques ingénieuses observées dans la rue, et des propositions faites par les architectes italien, anglais et autrichien du mouvement « radical » qui, pour d’autres raisons, détournaient de leur fonction initiale les technologies de la Nasa, combinaisons spatiales, capsules Apollo, véhicules et autres équipements conçus pour la survie et l’autonomie de l’homme dans l’environnement hostile spatial.

Ainsi de nouveaux « objets » architecturés apparurent dépassant le stade des traditionnels abris auto-construits: l’habitacle, balise, living capsule et kit de survie, les niches mobile ou nomade, les combinaisons de protection individuelle, body capsules, habit-acles et habits-abris, les ready-made refuges, les maisons-valises, les Houseless pour Homeless, etc.

« Ceux qui disent  »la crise est conjoncturelle et tout va s’arranger », sont non seulement des menteurs, mais comme vous dites des négationnistes. » – Paul Virilio (1997)

L’indignation face à la résurgence de la pauvreté urbaine en Europe et l’effacement d’une alternative communiste et même marxiste au capitalisme alors triomphant ont ensemble constitué un renouveau de la critique sociale caractérisée par une volonté d’agir immédiate – le « temps réel » triomphe du « temps différé » -, reprenant en partie les préceptes du caritatif ou de l’humanitaire social-chrétien, et les formes de solidarité citoyenne des organisations politisées des années 1970 – le Secours Rouge, par exemple – engageant des actions directes destinées à soulager la souffrance des malheureux.

Mais, en 1990, la différence s’exprime par le fait que la critique met désormais l’accent moins sur une exigence d’égalité que sur un impératif de non-discrimination dans l’accès à des biens publics considérés comme fondamentaux ; la thématique centrale de l’exclusion détrône alors la question historique de l’exploitation.

Une réorientation du militantisme politique vers l’action humanitaire qui s’enracine dans la décennie 90, où s’organisent autour de causes spécifiques, nombre d’associations et de coordinations d’un nouveau type (la naissance de Droit au Logement en 1990, et la fin du Comité des Mal-Logés en 1994, par exemples).

Dans ce cadre, l’architecture humanitaire, domaine particulier dédié principalement au secours habitable des populations éprouvées par des catastrophes naturelles, technologiques ou humaines, devait s’étendre pour la nouvelle militance dépolitisée, aux catastrophes post-capitalistes, et à ses réfugiés économiques.

Mais la critique politique encore vaillante d’acteurs post-68, veilla à mettre un terme à cette inquiétante intention, et se focalisa notamment contre le plus ambitieux projet porté par le philosophe urbaniste Paul Virilio : les « bornes anti-échecs » [sic] destinés aux « urbanautes » en grande détresse, et autres « accidentés de la vitesse sociale ».

L’article virulent de Jean-Pierre Garnier et un texte extrait d’un rapport du Groupe d’Analyse Idiosyncrasie et Architecture, emmené par Jean-Pierre Jeudy synthétisent l’ensemble des critiques adressées à ce type de programme architectural inhumain ; ou le degré Zéro de l’architecture.

Des Sanisettes pour les pauvres

D’étranges édicules jalonneront peut-être d’ici peu les rues de Paris et des grandes agglomérations. On connaissait déjà le « mobilier urbain » installé avec autant d’outrecuidance que de mauvais goût sous les auspices de Jean-Claude Decaux. Voici que des « balises de survie » vont venir compléter le tableau. Qu’est-ce ? Des petits équipements de première nécessité qui devraient « aider les sans-abri à se maintenir la tête hors de l’eau ».

Du moins, si l’on se fie aux propos de leurs généreux concepteurs, l’urbaniste Paul Virilio et l’architecte Chilpéric de Boiscuillé. À tout prendre, néanmoins, ils ont tout l’air de vouloir nous mener en bateau.

Invoquant Le Corbusier, ils se plaisent à comparer les métropoles de l’Occident à des paquebots. Battant pavillon capitaliste, ceux-ci comportent, comme il se doit, plusieurs classes. Mais que faire de tous ces déclassés de plus en plus nombreux cramponnés au bastingage, dont on n’a même plus besoin comme soutiers ?

En stewards zélés soucieux de plaire aux voyageurs huppés du pont supérieur, de Boiscuillé et Virilio sont parfaitement d’accord pour que ces passagers en surcharge soient balancés par dessus bord. (Dans les cabines de luxe, on parle de « sureffectifs ».)

Mais on veillera tout de même (humanitarisme oblige !) à ce qu’ils ne coulent pas au point de se convertir en épaves. Aussi lancera-t-on des « bouées de sauvetage pour empêcher ceux qui tombent à l’eau de se noyer », pour reprendre une formule chère au tandem Virilio-de Boiscuillé. Et que l’on ne vienne surtout pas reprocher à ces deux âmes charitables d’institutionnaliser la pauvreté en lui donnant pignon sur rue. « Ce ne sont pas les canots de sauvetage qui institutionnalisent la tempête », tonne Boiscuillé.

À appeler « tempête » les remous que le mouvement du capital imprime à l’économie mondialisée, on veut nous faire croire que les capitaines d’industrie et les flibustiers de la finance vogueraient de concert avec le commun. Or, pas plus qu’ils ne naviguent dans les mêmes eaux, dominants et dominés ne sont embarqués dans le même bateau. Pour les premiers, l’image du paquebot convient effectivement.

Mais, mis à part les tourmentes financières qui font de temps à autre chavirer les cours de la Bourse et le cœur des boursicoteurs, nul grain ne risque d’interrompre la croisière. Pour les seconds, en revanche, ce serait plutôt la galère. Pris dans le maëlstrom des « mutations », technologiques ou autres, engendrées par la « guerre économique » qui met aux prises les firmes et les conglomérats sur le marché planétaire, beaucoup ont peur de sombrer à leur tour dans la misère.

Or, de là vient peut-être le gros temps annoncé. Car si nos deux sauveteurs improvisés recommandent de mettre sans plus tarder des canots à la mer, c’est sans doute pour éviter qu’à la longue les exploités et les humiliés en viennent à se mutiner. Mais laissons-là ces métaphores marines et maritimes qui valent pour la société toute entière à une échéance plus ou moins lointaine, et voyons de quel secours peuvent bien être les « balises de survie » pour nos cités dans l’immédiat.

Tout au long de ces années de modernisation, de rationalisation et de restructuration de l’économie, la pauvreté, comme chacun sait, n’a cessé de croître et les pauvres de se multiplier. A tel point qu’on ne les qualifie plus de « nouveaux » depuis belle lurette, tant ils font désormais partie du paysage de nos villes. Cependant, à force de proliférer, ils finissent par le polluer.

Ces zombies de la « crise », qui hantent les rues, les galeries marchandes ou les couloirs du métro, sont, en effet, souvent dépenaillés, malpropres et malodorants. Faute d’avoir accès à des soins médicaux décents, ils sont en outre mal portants et donc éventuellement contagieux. Dans nos quartiers rénovés, nos rues ravalées et nos centres historiques réhabilités, le délabrement de ces gens à la tenue relâchée fait indéniablement désordre. Bref, dans la vitrine rutilante de l’entreprise France, ils déparent.

Adeptes de l’écologie urbaine, Paul Virilio et son acolyte de Boiscuillé ont trouvé une solution des plus hygiénistes pour enrayer la dégradation de l’environnement sous l’effet de ces « nuisances » d’un type nouveau : implanter sur la voie publique des « lieux » pour inciter les SDF, clochards, zonards et autres abonnés au macadam, à se refaire de temps à autre une beauté.

Comme ces passants qui s’esquivent dans les toilettes Decaux pour se soulager, les loosers de « la France qui gagne » pourront ainsi s’engouffrer dans ces « bornes anti-échec » (sic), pour se laver, se raser, nettoyer et repasser leurs vêtements, bref, redevenir des citadins présentables. A défaut d’être invisibles, ils ne choqueront plus la vue. Ainsi la vision des pauvres sera-t-elle rendue plus supportable et, avec elle, celle de la pauvreté.

« Pauvres mais dignes ». A l’orée du troisième millénaire, le vieux précepte des bien-pensants du siècle dernier a encore l’avenir devant lui. On comprend l’accueil favorable dont ce projet d’assainissement urbain d’un genre inédit a pu bénéficier auprès de Jacques Chirac, Jean Tibéri et autres édiles de la capitale que l’on ne savait pas aussi sensibles au malheur des gens sans toit.

Que ce soit place de la Réunion, quai de la Gare, sur l’esplanade du Château-de-Vincennes ou avenue René-Coty, le maire de Paris et ses associés n’avaient pas donné l’impression de compatir énormément au sort des familles jetées à la rue. Mais il ne faut pas confondre « mal logés » et « sans domicile fixe », même si la frontière est des plus poreuses entre les deux catégories. Les premiers s’entêtent à réclamer un logement et n’hésitent pas à manifester, à squatter, à exiger (quelle horreur !) la réquisition des appartements vacants.

Tandis que les autres, moins revendicatifs et moins bruyants sont, paraît-il, voués au nomadisme. Jamais à court de néologismes pour gruger les gogos, Paul Virilio a forgé une appellation pour désigner ces naufragés qui, après avoir « plongé », se trouvent largués dans le vide social de la galaxie urbaine post-moderne : les « urba-nautes ».

Telle que la définit de Boiscuillé, la « nouvelles forme de domiciliation » à laquelle elles correspondent nous fait entrer de plain-pied dans le règne de cette fameuse « virtualité » dont son complice Virilio nous rebat les yeux comme les oreilles. Car, « avoir une adresse à défaut de domicile », n’est-ce pas précisément là un parfait exemple de cette simulation généralisée dont il ne cesse par ailleurs de dénoncer l’emprise totalitaire ?

Mais on verra plus loin que si totalitarisme il y a, en l’occurrence, ce n’est pas celui-là. En attendant, il faut reconnaître l’indéniable avantage, au plan financier, d’une solution qui revient à domicilier des gens sans avoir à les loger.

Toujours soucieuses de venir en aide aux plus démunis, pour peu que cela ne lèse pas les nantis, les municipalités ne pouvaient manquer de sauter sur pareille occasion. Outre la mairie de Paris, celles de Nantes, de Lyon, de Marseille proposent déjà d’offrir gracieusement des emplacements pour la réalisation de ce projet altruiste. Et cela d’autant plus volontiers que ceux-ci sont trop exigus pour intéresser les partenaires habituels en affaires: promoteurs, banquiers, constructeurs, marchands de biens et marchands de villes de tout acabit.

Après le partage du gâteau immobilier, on pourra toujours octroyer, au titre des bonnes œuvres, des miettes de terrains sans valeur foncière donc impropres à la spéculation : angles de rues, pieds d’immeubles aveugles… Des espaces résiduels, en somme, pour les résidus de la société.

Aussi modestes soient-ils, ces « petits objets architecturaux » supposent néanmoins un investissement minimal. Pour le rentabiliser, on se mettra à l’école de Jean-Claude Decaux. Sur les édicules placés bien en vue, seront apposés des panneaux publicitaires. Lors de la crise de 1929, des milliers de chômeurs avaient été obligés de se transformer en hommes-sandwichs. En ce siècle finissant, voici venue l’heure des homes-sandwichs. Et tant pis si leurs occupants éphémères n’y trouvent rien à croûter !

A ces hommes et ces femmes « à la dérive », il ne s’agit pas, en effet, d’assurer le gîte ni même le couvert, mais un « port d’attache » où ils pourront faire escale, le temps de se nettoyer et se changer, de prendre leur courrier, téléphoner, déposer ou récupérer des objets et des papiers personnels, de consulter la liste des « petits boulots » affichée à leur intention. Car il n’est pas question d’encourager le droit à la paresse.

Avec les sanisettes philanthropiques de de Boiscuillé et Virilio, les pauvres n’ont, de toute manière, plus qu’à bien se tenir. Au sens propre du terme, bien sûr, mais aussi au sens figuré.

Dans la métaphore du « port d’attache », le « port » importe moins que l’« attache ». Pour avoir accès aux havres obligeamment mis à leur disposition, les « urbanautes » devront être munis d’une carte à puce délivrée par les services sociaux municipaux, valable un mois et renouvelable.

Comme quoi ces chiens perdus dans la jungle des villes ne seront pas toujours sans collier, fût-il électronique. Se pointer dans l’une des niches qui leur sont réservées sera une façon comme une autre, pour eux, de « pointer ». On comprend maintenant pourquoi il était si urgent de permettre aux SDF d’« avoir une adresse à défaut de domicile ». Au travers de la sollicitude affichée à leur égard, perce en fait une vieille hantise des possédants et de leurs servants: contrôler les allées et venues de ces classes qui ne sont plus laborieuses, mais que l’oisiveté forcée ne rend pas pour autant moins dangereuses.

Une préoccupation qui, bien loin de s’estomper, revient de nos jours comme une obsession face à l’« invasion » de vrais-faux réfugiés provoquée par la mondialisation chaotique du capitalisme. Car depuis l’« effondrement du communisme », les boat-people n’ont plus le vent en poupe. Placés sous haute surveillance télématique, les abris prévus pour « nos » exclus ne pourront servir de refuge à ces indésirables. « La balise ne représente donc pas des commodités [sic] pour les clandestins recherchés », croit bon de préciser de Boiscuillé. Après l’Armée du Salut, l’armée des salauds.

Les mêmes qui ont célébré les « grands travaux du Président » alors que la construction du logement social partait à vau-l’eau, proclament, Virilio en tête, qu’« aujourd’hui, il y a de petits travaux beaucoup plus utiles, beaucoup plus urgents ». Car il n’est évidemment pas question d’inverser les priorités, dans le domaine du logement comme ailleurs, en faveur des « déshérités ». On se contentera donc de faire un petit geste, architectural, cela va de soi, quitte à miser sur les gesticulations publicitaires habituelles pour lui donner un semblant de grandeur. Jusqu’à ce que cette imposture de taille ne suscite parmi les intéressés le seul geste qui vaille: un bras d’honneur.

L’esthétisation de la marginalité a été confortée par l’anthropologie contemporaine du « non-lieu ». Dans les grandes villes, les espaces indéterminés – ces terrains que les promoteurs immobiliers n’ont pas investi – demeurent l’objet privilégié des photographes et des sociologues. Abandonnés à la nature, parsemés de détritus divers, ces lieux de rencontre des marginaux et des exclus sont parfois appelés des « territoires sans nom » parce qu’ils n’entrent pas dans le processus de la gestion urbaine.

La ville se construit et s’embellit autour d’eux, elle les rejette comme une plaie soumise à l’absence de toute cicatrice. De tels espaces, considérés comme des « non-lieux », manifestent un certain charme poétique que la photographie tente de restituer en leur conférant un rôle de paysage urbain.

Au culte des « mauvais lieux », des lieux sordides, a succédé celui de ces non-lieux que le tissu urbain, dans ses multiples plis, semble dérober au regard. Pour les visionnaires de l’architecture du futur, le devenir de la ville ne dépend plus des monuments et des centres conservés comme des musées, mais de ces lieux innommables qui n’ont pas de vocation patrimoniale.

Si le fétichisme contemporain de la ruine n’est pas près de mourir, la fascination pour la représentation territoriale de l’exclusion est en plein essor ! Dans des sociétés modernes où la misère sociale attire la compassion de tout citoyen, la solidarité se fonde d’abord sur une mystification esthétique du regard porté sur la déchéance.

Les exclus, les homeless deviennent eux-mêmes des non-lieux qui se déplacent dans l’espace urbain et qui bouleversent la perception quotidienne de la ville en fonctionnant comme des symboles de post-post-modernité. Le meilleur exemple en est l’exposition récente des cartons des homeless sur lesquels ceux-ci écrivent les quelques mots qui sont censés attirer la commisération.

Nous tenons à rappeler ici un exemple de traitement « esthétique » de la misère. En France, en 1993, un concours a été lancé pour la création de « balises de survie », il a été initié par Paul Virilio, membre du Haut Comité pour le logement des personnes défavorisées et par Childéric de Boiscuillé, professeur d’architecture. L’objet de ce concours était de concevoir des petits équipements urbains d’urgence, comparables à des « structures de sauvetage, des canots dans un paquebot pour empêcher ceux qui tombent à l’eau de se noyer ».

Ces balises, dont l’implantation devait se faire essentiellement dans ces non-lieux de la la ville, seraient composées d’une consigne, d’une boîte à lettres, d’un accueil, de douches, d’une lingerie, d’un chenil… et même d’un système informatique pour les recherches d’emploi. Une véritable unité de restructuration socio-urbaine!

Les réponses des architectes furent nombreuses et les solutions proposées ont été à la pointe de la technologie : boîte métallique ressemblant à un couloir d’accès aux avions, module high tech avec option trottoir chauffant, engin spatial… Cette compétition était destinée à réveiller les imaginations pour répondre à une partie des besoins des homeless, sans prétendre pour autant résoudre le problème de la misère.

L’inspiration des architectes pour un univers futuriste a donc été stimulé par ces situations extrêmes qu’inspirent les délaissés du système économique contemporain. L’innovation utopique architecturale a besoin de la misère sociale elle-même pour découvrir ses capacités « hors-limites« . Les balises ne sont que des projets, elles ne sont pas destinées à être réalisées, elles ont été exposées à Beaubourg comme des maquettes pour les temps futurs.

Ce qui n’a pas manqué de provoquer la colère des homeless ! Lors d’une manifestation, ceux-ci se sont insurgés contre ces équipements de survie qui laissent supposer que la misère bascule dans une durée indéterminée et qu’ainsi, les architectes consacrent un tel état de dégradation sociale en l’utilisant pour leurs propres chimères. De plus, l’accès à de telles balises étant réservé « aux domiciliés préalablement inscrits aux services municipaux et donc porteurs d’une carte magnétique personnalisée » entraîne inévitablement une logique de contrôle policier.

L’esthétisation de la misère se compose de deux manières qui semblent se nier : soit elle est fondée sur la solidarité qui masque difficilement une entreprise humanitaire relevant de la pitié collective, soit elle est directement inversée et niée par la reconnaissance de l’émergence des nouvelles créations artistiques dans la périphérie urbaine.

Dans le premier cas, la tension sociale qui existe dans toutes les grandes agglomérations est de plus en plus neutralisée par un consensus humanitaire. Si la violence se manifeste, elle n’est plus que l’expression des victimes de la crise économique qui se révoltent. A force de voir le monde comme le théâtre des figures du malheur, toute révolte, toute manifestation des contradictions sociales finissent par être réduites à cette explosion de la détresse. Exit les théories d’une violence subversive !

Le renouveau de l’esprit communautaire, fondé sur l’adage « il faut apprendre à se serrer les coudes » réussit à faire fortune puisqu’il mobilise les grands élans d’altruisme. La réalisation de ce consensus humanitaire offre le spectacle d’une esthétique collective de la pitié. Le philosophe Schopenhauer avait déjà fondé le sentiment moral sur la pitié, sur cette évidence immédiatement partageable du désarroi des autres. C’est là le creuset des valeurs humanistes.

La flamme communautaire se réveille chaque fois que se consume le malheur des autres. Le discours des artistes et des architectes sur la misère imite celui des politiques et ne peut échapper à cette tradition humaniste même s’il tente de s’en départir en donnant l’illusion de nier la compassion tout en la pratiquant.

Comme les homeless sont irrités par la commisération trop ostentatoire dont ils font l’objet, le moyen de rester crédible, pour ces créateurs du futur animés des meilleures intentions, est d’invoquer les vertus de la solidarité en s’opposant à tout sentiment de pitié qui pourrait inspirer la lutte contre la misère. Nous sommes sommés de penser que l’art et l’architecture retrouvent leur vocation sociale!

Des réalisations positives viennent idéalement donner la preuve d’une telle efficacité : un groupe designers a créé, par exemple, un « mobil home » pour les sans logis afin qu’ils puissent se retrouver, il a racheté également des vieilles voitures pour qu’ils puissent y habiter…

Le tour est joué : les stigmates de la misère sont partout, ils deviennent les signes tangibles d’une exhortation à la recomposition du « paysage social ». La solidarité s’accomplit par la seule reconnaissance des souffrances d’un corps social comme si l’espoir de recréer le lien qui le constituait, se fondait sur la peur entretenue de son effondrement. Parler de la violence des contradictions sociales n’est plus qu’une manière de maintenir les restes idéologiques d’un marxisme périmé.

Le retour d’un modèle chrétien de la solidarité humaine semble avoir le champ libre. Il ne risque pas de se heurter aux grands rêves d’une société différente puisque le temps des utopies est révolu. Comme la gestion collective de la misère devient en elle-même une finalité absolue et irréfutable, une telle perspective d’avenir en négatif s’oppose au « no future » catastrophiste et nihiliste.

C’est le triomphe de l’angélisme des intellectuels sur leur mauvaise conscience : nous, penseurs et créateurs, nous devons œuvrer pour le Bien de tous dans un monde en crise… Sur cette base d’une solidarité promue par la reconnaissance collective du malheur, l’idée même d’un futur à construire est sauvegardée.

Tous les enjeux d’une nouvelle esthétique et d’une nouvelle éthique de société comblent alors le vide politique. Pauvres ou riches, nantis ou opprimés, les citoyens sont en quête de citoyenneté et le sens civique semble se ranimer par le spectacle de la misère, désigné comme insupportable.

La conjuration du désespoir se trouve embarquée dans le marasme d’un œcuménisme : le civisme le plus ordinaire et le plus universel doit nous sauver des abîmes de la pitié en s’imposant comme l’origine absolue du lien social. L’art prend le relais, sa vocation sociale ne connaît aucune limite. Celle-ci lui est offerte sur un plateau d’argent ! Pourquoi perdre son temps à analyser les causes d’une crise sociale et économique qui devient elle-même atemporelle ?

En faisant de la balise de survie un « équipement durable », a-t-on encore besoin de construire des logements ? Et les homeless vont-ils consacrer leur temps à manipuler les fax, les télécopieurs et les minitels pour se convaincre de l’illusion même d’un travail qu’ils pourraient trouver ? Cette gestion de la misère est un bon alibi pour les architectes et les artistes en mal de création !

Les pratiques des homeless peuvent participer également d’une tradition esthétique bien connue, puisque certaines de leurs constructions en carton confectionnées avec soin pour se protéger du froid deviennent aussi de nouveaux « ready made »… La logique patrimoniale elle-même reste capable de tout intégrer en faisant de n’importe quel objet un signe culturel déterminant. On connaît la consécration de l’architecture éphémère: une favella au Brésil a été baptisée « patrimoine mondial » ! Le « vagabond », le « clochard » sont souvent traités comme des personnages de mythe, et on pourrait fort bien les tenir pour des « trésors vivants », au même titre que les vieux artisans japonais !

L’esthétisation de la misère est déjà une vieille histoire, elle a toujours permis de masquer la commisération derrière le culte de la Beauté.

Les arguments de la critique suscitèrent polémique et contribuèrent à endiguer la vague architecturale pseudo-humanitaire, tollé évoqué par Paul Virilio en 1997 :

« Nous nous sommes fait huer, agresser de manière éhonté par la société comme vous dites, politically correct. La société, égoïstement, ne voulait pas être mise devant ce fait réel. […] Aujourd’hui, il ne faut pas se faire d’illusions. Ce traumatisme de la mutation, avant qu’il n’y ait de nouvelles règles d’économie et de justice sociale, durera une ou deux générations. On ne peut pas être plus précis. Ceux qui disent  »la crise est conjoncturelle et tout va s’arranger », sont non seulement des menteurs, mais comme vous dites des négationnistes. »

Pourtant, la thématique de l’architecture minimum demeure bien ancrée dans le monde artistique politiquement correct, et au sein des institutions les plus rétrogrades : passé l’orage, éteintes les sentinelles de l’absurde, l’Institut Français d’Architecture organise depuis 2003, un concours – Mini-maousse – ouvert aux étudiants dans le cadre de la biennale « micro-architecture », pas forcément dédié au social, sinon le premier, ainsi présenté par l’architecte Fiona Meadows, une organisatrice, qui dans une envolée lyrique en-dehors des réalités, faisait « L’éloge du Petit » et de la poésie économique post-capitaliste :

« Du premier abri primitif fait de branchages à la perfection du pavillon de thé japonais, de la cabane suburbaine bricolée du jardinier du dimanche à la haute technicité de la capsule spatiale, de la simplicité de l’igloo à la tente de camping, la petite échelle se décline en architecture en de multiples projets et objets rivalisant d’inventivité et de poésie. Mais le petit n’est pas qu’un refuge pour l’imaginaire architectural plus contraint face à la complexité de la grande échelle.

Le petit peut représenter une alternative radicale face à la standardisation du quotidien, à l’arbitraire de la mise aux normes. Par les contraintes qu’il doit satisfaire ou qu’il se fixe, il correspond aussi souvent à un autre modèle économique faisant appel, par exemple, à l’auto-construction, à la récupération de matériaux, au transfert de technologies, développant une créativité qui ne se nourrit pas que de la culture établie et admise, mais cherche au contraire à être au contact de la diversité des modes de vie, des situations sociales, géographiques, des contextes humains. e l’environnement humain semble suspendu à la capacité de pouvoir pénétrer la matière dans ses replis les plus discrets. […] La culture de la miniaturisation et du tout-en-un trouve-t-elle un écho architectural ? “Mini maousse”, une petite architecture, qui doit faire le maximum !»

Les zomes humanitaires

… Un simple caddie qui offre un toit pour une personne le temps d’une nuit ou même plus… à partir de constats sur l’habitat d’urgence et de ses réalités actuelles, voici comment, dans le cadre d’une distribution gratuite et ponctuelle du SAMU social, venir en aide aux sans-abris qui désirent rester dehors (cout de fabrication inférieur à 10E). Ainsi on met à leur disposition un abris simple au montage rapide proposant un espace intime et accueillant.

Chaque biennale réunit dans le jury des acteurs de l’arrière-garde architecturale (François Seigneur, Didier Faustino, Patrick Bouchain, Jean-Louis Violeau, Manuelle Gautrand, etc.), mais la portée médiatique est confinée à la seule profession ; après le tollé post-Virilio, architectes reconnus, philosophes et sociologues réputés prirent prudemment leur plus grande distance avec ce type d’objets institutionnalisant « la pauvreté en lui donnant pignon sur rue. » Pour autant, si les propositions et expérimentations n’ont guère de « parrains » réputés, ou plus que discrets, elles obtiennent reconnaissance auprès des musées du monde entier, et naturellement des médias complaisants.

« Nous avons cherché ce dont on a le plus besoin dans des moments critiques de l’existence : lorsque l’on est sans toit, sans domicile, exclu de la société. Nous avons souhaité imaginer un “allié” pour accompagner les hommes qui se reconstruisent et se maintiennent en toute dignité.« 

Critique Sociale Artistique

 » L’esthétisation de la misère est déjà une vieille histoire, elle a toujours permis de masquer la commisération derrière le culte de la Beauté. »

Le thème de la pauvreté urbaine et de son corollaire l’abri peut parfois être envisagé par les artistes comme une satyre ou une critique sociale acerbe, mais les discours qui accompagnent leurs œuvres évacuent toute velléité politique. Faut-il donc accorder raison aux membres du Groupe d’Analyse Idiosyncrasie et Architecture ? qui affirmaient :

« Mêmes les actions les plus revendicatrices s’accomplissent dans une ambiance d’assistance publique au pouvoir politique. A l’insurrection contre la récupération succède l’apologie de l’intégration comme principe d’unification sociale. Le refuge du militant intellectuel, c’est l’action mobilisatrice en faveur des exclus de tout bord. Le renversement est de taille ! L’enjeu est de défendre et de promouvoir une pacification sociale et culturelle, au lieu de provoquer, par le jeu incessant de la transgression des règles institutionnelles, des effets de désintégration de l’ordre politique et économique. La subversion devenue anachronique, la critique du pouvoir se veut positive et se doit de présenter des alternatives concrètes afin de participer à l’amélioration de la gestion de la vie communautaire. »

« La première manifestation de mon travail a été la réalisation des Refuge Waer (« Vêtment Refuge ») une réponse directe au problème des réfugiés et plus largement à l’instabilité sociale des années 1990. Habitent (en anglais, formule associant la notion d’habitat et des personnes hébergées en tente) est un habitat transportable qui permet d’assurer un minimum de confort et de mobilité pour les populations nomades. Plus encore, il s’agit d’une enveloppe, d’un vêtement servant d’abri pour la méditation, un refuge spirituel.« 

Michael Rakowitz

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