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Nouvelle chute en 2013 de la production de brut des « majors », désormais contraintes à désinvestir

Mar
2014

Les profits s’effritent, tandis que les coûts d’extraction continuent à grimper, inexorablement. L’ex-n°2 du pétrole saoudien réitère le pronostic d’un déclin de la production mondiale de brut avant la fin de la décennie.

Le total de la production de pétrole des cinq principales compagnies pétrolières internationales (Exxon, Shell, Chevron, BP et Total : les « majors« ) a connu à nouveau un repli en 2013, pour la neuvième année depuis le pic de 2004, ai-je constaté :

Cela commence à ressembler diablement à une « tendance lourde ». Fatidique ?

Les rapports annuels des majors, publiés en février, rendent tous compte de la poursuite du fléchissement de nombreuses zones d’extraction, en dépit d’un effort d’investissement colossal et sans précédent.

La production de brut totale des cinq majors a reculé de 2,05 % en 2013, ce qui porte le déclin à 27,35 % depuis le pic de 2004. Au cours de ces neuf dernières années, pourtant, les dépenses d’investissement de capital (Capex) des grandes compagnies pétrolières internationales ont presque triplé !

Toujours plus d’engrais, pourtant les récoltes sont de plus en plus mauvaises

Les cinq majors, tout comme les autres grandes compagnies pétrolières internationales, ont dopé comme jamais leurs investissements. Leur but : courir sans cesse plus vite sur le tapis roulant du déclin naturel de leurs puits. Elles n’en ont pas moins continué à céder du terrain :

Production de brut et dépenses de capital (Capex) des 11 principales compagnies pétrolières cotées.

Le repli historique de la production pétrolière des majors, révélé sur ce blog il y a un an, ne concerne au total que près d’un dixième de la production mondiale de brut. Ce repli n’en est pas moins significatif : les majors disposent de la meilleure expertise technique du monde, ainsi que des capacités d’investissement les plus massives, hormis celles des toutes premières compagnies nationales de l’Opep. Les majors figurent toujours parmi les plus riches compagnies privées de la planète, tous secteurs d’activités confondus.

La Royal Dutch Shell et le français Total ont encaissé en 2013 les reculs les plus importants : respectivement – 5,6 % et – 4,3 %. Seule la plus grande des majors, l’américaine ExxonMobil, fille aînée de la Standard Oil, a pu interrompre l’hémorragie (amorcée, dans son cas, en 2006), avec une progression modeste de 0,8 % de ses extractions d’or noir l’an dernier, due en premier lieu au développement de l’exploitation des sables bitumineux du Canada.

BP est la compagnie dont la production de brut s’est de loin le plus affaissée au cours de la dernière décennie. Cette chute est pour beaucoup la conséquence du désengagement du consortium russe TNK-BP, établi en 2003.

Toutefois, cette « parenthèse » russe de BP mise à part, la chute de la production des majors reste encore de 24,5 % en onze ans, de 10,36 millions de barils par jour (Mb/j) en 2002 à 7,82 Mb/j en 2013.

L’effondrement de la production des plus grandes compagnies internationales est avant tout causé par l’épuisement naturel de plusieurs importantes zones pétrolifères dans lesquelles les majors restent lourdement engagées. La mer du Nord figure au premier rang de ces zones entrées depuis plus de dix ans en rapide déclin structurel.

Ailleurs, les contrats dits « de partage de production », qui réservent une part croissante des extractions aux pays hôtes lorsque les cours du baril augmentent, ont contribué à amplifier le recul des extractions des majors ; ces contrats semblent néanmoins loin de permettre d’expliquer l’ampleur du phénomène.

Créées il y a près d’un siècle, les majors n’ont jamais été dans pareille situation, pour l’heure apparemment inextricable. Leur impasse pourrait préfigurer un phénomène séculaire de bien plus vaste ampleur.

L’année 2014 semble d’ores et déjà marquer un tournant

Exxon, Shell, Chevron, BP et Total viennent toutes peu ou prou de s’engager pour les années à venir dans des stratégies assez similaires de désinvestissement, autrement dit d’élagage de leurs productions les moins rentables. Les majors n’ont pas d’autre choix, puisque leurs profits tendent à chuter, pris en sandwich entre un déclin de leurs extractions et des coûts de production toujours plus élevés.

Cercle vicieux. « Les compagnies de Big Oil peine à justifier le coût croissant de leurs projets », titrait récemment le Wall Street Journal, assénant en sous-titre :

« Chevron, Exxon et Shell ont investi plus de 120 milliards de dollars en 2013 pour booster leurs extractions de pétrole et de gaz, mais la production est en baisse. »

La course sur le tapis roulant se complique : elle devient une course de funambules. Après neuf années d’effritement de sa production de brut, le groupe Total (première entreprise de l’Hexagone) assure maintenant être sur le point d’inverser la tendance, après cependant avoir promis à ses actionnaires de réduire le montant devenu vertigineux de ses investissements

La production mondiale totale d’or noir, elle, continue de croître lentement, en premier lieu à cause du développement des pétroles non-conventionnels et extrêmes, et en particulier grâce au boom du pétrole de schiste* aux Etats-Unis, dans lequel de petits producteurs américains indépendants (et non les majors) se sont taillés la part du lion.

Sans les quelque 1,5 Mb/j fournis par le pétrole de roche-mère du Texas et du Dakota du Nord, la production mondiale de pétrole serait de retour à son niveau de 2005.

Chevron a fait savoir début mars qu’elle révisait à la baisse ses objectifs de production pour les années prochaines, précisément à cause d’un ralentissement de ses investissements dans le pétrole et le gaz de roche-mère américains. Shell vient de même d’annoncer une réduction de 20 % de ses investissements dans les hydrocarbures de roche-mère.

Un arrêt du boom du pétrole de roche-mère serait un fort mauvais symptôme pour l’évolution future de la production mondiale de brut.

Les diagnostics pessimistes sur l’avenir de ce boom, émanant notamment de l’administration Obama, semblent en passe de ternir l’enthousiasme affiché jusqu’ici par la presse économique. Florilège de titres d’articles parus au cours des dernières semaines :

Agence Bloomberg | « Le rêve de l’indépendance pétrolière américaine s’écrase contre les coûts du schiste » ; Forbes | « Pourquoi le boom du pétrole de schiste américain pourrait s’arrêter plus tôt que vous le croyez » ; Christian Science Monitor | « Que se passera-t-il quand le boom du schiste finira ?« 

Même si les experts optimistes demeurent nombreux, il semble qu’il y ait comme un changement d’ambiance, allez savoir pourquoi.

Pour ce qui concerne l’imminence du pic pétrolier mondial, le dernier pronostic de l’un des plus éminents lanceurs d’alerte, Sadad al-Husseini, ancien vice-président de la compagnie pétrolière nationale saoudienne (interrogé plusieurs fois ici), laisse peu de place au doute.

Au sujet du « plateau » situé autour de 84 Mb/j sur lequel se maintient plus ou moins la production mondiale depuis 2005 (celle-ci a atteint 86 Mb/j en 2013), l’ex-responsable de l’exploration et du développement [corr.] de la Saudi Aramco indique dans une récente interview :

« Le plateau pétrolier peut à l’heure actuelle être grossi par 1 à 2 Mb/j de pétroles non-conventionnels à coûts élevés, mais tous les analystes majeurs considèrent cela comme plus ou moins transitoire. Le plateau lui-même reste une réalité, et malheureusement, il est toujours improbable que sa durée s’étende au-delà de la fin de cette décennie. »

Sadad al Husseini poursuit :

« Mon scénario de base pour le prix du brut [en dollars constants] se situe toujours entre 105 et 120 dollars le baril, avec un plancher de volatilité à 95 dollars et une pointe plus probable à 140 dollars le baril d’ici à 2016/2017. »

Ensuite, que le plateau s’étende ou pas « au-delà de la fin de cette décennie », c’est toujours l’inconnu.

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Notes :

[* Pétrole ou gaz « de roche-mère », à plus proprement parler.]

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