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Les groupes d'achats alimentaires, un "truc" de bobos ?

Fév
2014

Depuis quelques années, les groupes d’achats alimentaires (GAA) poussent comme des champignons. Leurs membres apprécient les produits qu’ils y trouvent, la convivialité qui y règne et le modèle de société qui s’y façonne. Mais, en y regardant de plus près, difficile de faire abstraction d’une chose : la plupart des participants semblent avoir la même origine sociale. Le projet, intrinsèquement porteur de changement, est-il réservé à quelques privilégiés ? Dans ces circonstances, a-t-il des chances d’aboutir ?

Distribution de paniers dans le cadre d’une AMAP en Vendée

Les GAA se déclinent selon plusieurs appellations. Un GAC (Groupe d’achats communs) rassemble des voisins pour s’approvisionner chez des producteurs locaux. Un Gasap (Groupe d’achats solidaires de l’agriculture paysanne) associe directement un groupe de consommateurs avec un producteur paysan. Même démarche pour une Amap (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne) dont les membres s’engagent encore davantage : ils partagent les coûts de production.

De plus, les Gasap et les Amap se distinguent des Gac par leur engagement sur une période convenue (3, 6 ou 12 mois) qui permet au paysan de maintenir son activité agricole, et aux consommateurs de remplir leurs assiettes d’aliments frais, de saison, souvent biologiques et produits à partir de variétés du terroir ou anciennes à un prix équitable pour les deux parties.

GAC, Gasap, Amap. Des dénominations différentes, certes, mais un objectif commun : développer un projet de consommation alternative qui mise sur l’autogestion et la participation. Les garages, les salles communales, les écoles… dans lesquels sont répartis les produits sont des espaces conviviaux, plus chaleureux que les rayons d’un supermarché, où des liens se tissent, où le consommateur est responsabilisé, où le changement de mode de vie n’est pas une contrainte. Au contraire, l’expérience collective semble créer du plaisir.

À chacun son entrée…

Un groupe d’achat alimentaire est une pièce à plusieurs portes. Certains y pénètrent par l’entrée “prix”, les commandes groupées permettant de réduire les coûts des produits. D’autres y entrent naturellement par l’accès “environnement”, les produits locaux et de saison (voire bio) étant privilégiés. Les soucieux de l’alimentation saine choisiront plutôt la porte “santé”, les militants celle du “changement de société”, les engagés celle de la “défense d’une agriculture paysanne”…

L’alimentation est leur plus petit dénominateur commun mais “participer à un groupe d’achats ne peut pas se réduire à la défense d’un système alternatif d’approvisionnement en nourriture, conclut l’Institut pour un développement durable dans son enquête sur les systèmes alimentaires locaux (1). C’est aussi jeter un regard plus large sur la construction d’une autre société et ses valeurs, se positionner par rapport à elles et réfléchir activement à la construction d’une autre société et d’une autre consommation”.

… dans un club très privé

Une telle publicité amène-t-elle monsieur Tout-le-monde à prendre part au projet ? Pas sûr… Du moins, c’est ce qui émerge de l’étude du Crioc sur les circuits courts en 2010 (2). Dans celle-ci, il apparaît que neuf personnes sur dix (échantillon de 1.238 personnes en Wallonie et à Bruxelles) déclarent ne pas connaître les groupements d’achats communs. Voilà pour la notoriété. En termes d’intérêt, moins d’une personne sur dix trouve que ce système pourrait être intéressant pour se fournir directement auprès des producteurs. Au contraire des marchés et de la vente à la ferme qui restent très populaires.

Ajoutons à cela des informations sur le public des GAA que fournit l’étude de l’Institut du développement durable citée plus haut : parmi les personnes interrogées, 76% sont cadres ou employés et 1% sont ouvriers ; 78% ont un travail et 4% sont sans emploi. Même si ces enquêtes commencent à dater, à première vue, en termes de mixité sociale et d’accessibilité, ce n’est pas la panacée. Une impression confirmée sur le terrain ?

Un cloisonnement malheureux

Les groupes d’achats alimentaires sont essentiellement fréquentés par les classes moyennes supérieures et des bobos”, indique David Petit, faisant référence aux “bourgeois bohèmes”, des jeunes cultivés issus d’une catégorie sociale aisée et en recherche d’authenticité.

Le chargé de mission du Réseau de consommateurs responsables (RCR), association qui fédère et épaule la mise en place de projets citoyens collectifs (3), témoigne du constat dressé dans leur ASBL : “Historiquement, ces projets ont été initiés par des bobos, sont entretenus par des bobos et donc attirent les bobos. C’est un cloisonnement malheureux qui se retrouve aussi dans la société : les personnes précarisées fréquentent des personnes précarisées, idem pour les nantis… Il existe une diversité d’âges et de métiers dans les groupes mais on déplore trop peu de brassage socio-économique”.

Est-ce spécifiquement les bobos qui freinent la participation des personnes précarisées ? “C’est davantage une question de confiance. Il est parfois difficile de faire confiance à des gens qui parlent différemment, qui s’habillent différemment… Mais aussi de croire en ce système qui est encore nouveau”.

Et David Petit d’énumérer les autres freins qu’identifie l’ASBL… “Un frein économique, souvent, car le prix des aliments d’un GAA, s’il est moins élevé que le bio vendu au supermarché, reste plus cher que les produits de grandes surfaces. Le manque de temps, aussi. Pas toujours facile d’être régulier aux rendez-vous et d’assumer sa part de travail dans le groupe comme rassembler des commandes, tenir une permanence, séparer les quantités…

Objectif mixité ?

Monter un groupe d’achats alimentaires passe d’abord par la définition des objectifs. Les membres définiront s’ils entendent soutenir un certain modèle d’agriculture, initier un changement de société, privilégier la qualité des produits, leur provenance, leur prix… “Pour certains, dit encore David Petit, la mixité sociale n’est pas primordiale. Pour d’autres, qui défendent un projet ‘juste’ à plusieurs niveaux, elle est intéressante pour initier de l’égalité. Ces groupes-là n’envisageraient pas d’entretenir un système inégalitaire qu’ils pointent du doigt”.

Toutefois, des GAA en milieu populaire existent. C’est le cas à Seraing, par exemple, où l’ASBL Vivre…S coordonne un groupe d’achats alimentaires depuis 1987 ! “Notre projet s’inspire des groupes économiques, raconte un de ses responsables, Michel Nejszaten, On achète de la viande, des patates et de la farine en gros pour réduire le prix d’achat des produits”.

Ce système existe depuis la fin du 19e siècle et trouve ses racines dans les milieux paupérisés. Mais, là non plus, pas de mixité, la majorité des personnes étant inscrites dans une même “catégorie” socio-économique.

Notes :

(1) Enquête sur les systèmes alimentaires locaux, IDD-BELSPO, juillet 2010.

(2) Circuits courts, Crioc, 2010.

(3) www.asblrcr.be

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“Dépasser son propre intérêt de consommateur”

Denise Van Dam est docteur en Sciences sociales à l’UNamur et co-auteur d’un ouvrage sur l’agroécologie et les mouvements sociaux (1). Selon elle, la réussite du mouvement des groupes d’achats alimentaires (GAA) reste conditionnée.

En Marche (EM) : Selon vous, les GAA, c’est un mouvement de bobos ?

Denise Van Dam (DVD) : Il est vrai que ce public présente de fortes similitudes en termes de capital scolaire en tout cas. D’ailleurs, ce ne sont pas les seuls. Depuis les années 70-80, les mouvements sociaux qui émergent tels que le mouvement écologiste, le mouvement pour la paix, les altermondialistes… sont portés par des personnes diplômées des hautes écoles et des unifs, au contraire des mouvements ouvriers nés plus tôt.

EM : Finalement, est-ce que la diversité est nécessaire ?

DVD : Si ce mouvement a l’intention de proposer des alternatives réelles, il lui sera nécessaire de dépasser la logique des niches, d’ailleurs souvent qualifiées d’élitistes, tel que l’a formulé Etienne Verhaegen, chercheur en économie agricole à l’UCL (2). L’expérience d’un GAC peut être vue comme le retrait provisoire d’un individu du modèle de consommation dominant pour s’enfermer dans une niche identitaire. Cette démarche n’aboutit pas à une vraie alternative collective car les mêmes schémas sont reproduits. Rien n’est remis en cause.

EM : Que leur manque-t-il pour réussir ?

DVD : Les GAA ont deux défis devant eux : déplacer le point de gravité du consommateur vers le producteur et s’ouvrir à une plus grande mixité sociale. Le premier challenge suppose que les participants dépassent leur propre intérêt, qu’ils soutiennent en profondeur les producteurs qui revendiquent un accès à la terre, des rapports sains avec les vendeurs de semences, des prix décents pour la vente de leurs produits… Il faut allier les initiatives de consommation responsable avec les syndicats des éleveurs et des agriculteurs.

EM : Deuxième défi, plus de mixité ?

DVD : Oui, et j’entends parler d’initiatives intéressantes. Des projets qui rassemblent un GAA, des allocataires sociaux et des producteurs, par exemple. Selon moi, ils tiennent le bon bout car il y a une vraie convergence de défis sociaux là-derrière : consommation, pauvreté, agriculture… Avec une telle densité sociale il sera plus facile de faire pression sur le politique et changer le système agroalimentaire dominant.

Notes :

(1) Agroécologie : entre pratiques et sciences sociales, Denise Van Dam, Michel Streith, Pierre M. Stassart, Jean Nizet, Éducagri éd., 2012.

(2) Etienne Verhaegen dans Consommation critique – Mouvement pour une consommation responsable et solidaire, Geoffrey Pleyers (dir.), éd. Desclée de Brouwer, 2011.

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